Politique

Peut-on dire que le Rassemblement national est xénophobe?

Temps de lecture : 4 min

Le mois dernier, la présidente de l'Assemblée nationale a rappelé à l'ordre une élue Renaissance qui avait qualifié le RN de parti «xénophobe». Une décision qui pose des questions juridiques, mais surtout politiques.

Marine Le Pen sur les bancs du Rassemblement national à l'Assemblée lors de la séance des questions au gouvernement du 18 octobre 2022. | Christophe Archambault / AFP
Marine Le Pen sur les bancs du Rassemblement national à l'Assemblée lors de la séance des questions au gouvernement du 18 octobre 2022. | Christophe Archambault / AFP

La présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, a rappelé à l'ordre l'élue Renaissance de Paris Astrid Panosyan-Bouvet, le 11 octobre 2022, pour avoir utilisé le mot «xénophobe» à l'encontre du Rassemblement national (RN).

Cette décision pose de nombreuses questions. En termes juridiques, d'abord: que signifie le rappel à l'ordre de la présidente de l'Assemblée nationale? S'agit-il d'une mesure fondée en droit ou d'un élément de langage de nos institutions parlementaires? Sur le fond, ensuite: peut-on qualifier le RN de parti xénophobe? Enfin, quelle est la portée politique de ce débat sémantique et juridique sur la place du RN dans l'espace politique français?

Une reconnaissance explicite du nouveau style du RN

Le règlement intérieur de l'Assemblée nationale organise son fonctionnement interne. Il précise les procédures de délibération et détermine les règles disciplinaires s'appliquant à ses membres sous l'autorité de la présidence et par la compétence du Bureau de l'Assemblée.

C'est à l'occasion d'une journée sous tension que la présidente de l'Assemblée avait déjà dû intervenir, en rappelant à l'ordre un député du RN qui avait qualifié de «lâche» le ministre de l'Économie et des Finances, Bruno Le Maire. Les députés RN, sous le commandement de Marine Le Pen, sont alors sortis de l'hémicycle, contestant le qualificatif d'insulte et revendiquant le droit à l'usage de termes qu'ils jugent politiques. Yaël Braun-Pivet, prise sous les feux des oppositions, a alors réclamé à tous «d'avoir une attitude respectueuse les uns envers les autres».

Le rappel à l'ordre de la présidente n'est pas un acte juridique de l'institution parlementaire. C'est un simple discours interne pour remettre de l'ordre dans le fonctionnement du Parlement. La portée juridique en est ainsi par essence limitée à l'intérieur du palais Bourbon, elle ne peut donc pas être comparée à l'état du droit définissant et délimitant les usages politiques: on se souvient que Marine Le Pen n'a pas pu démontrer que Jean-Luc Mélenchon l'a calomniée en la traitant de «fasciste», la Cour de cassation estimant dans un arrêt de février 2017 qu'il s'agissait là d'une opinion politique, certes exacerbée, mais qui devait être hors des compétences des juridictions judiciaires.

La portée politique du jugement de la présidente de l'Assemblée nationale est certes plus importante. Sa formule prend le sens d'une reconnaissance explicite du nouveau style du RN: là où Jacques Chirac, en 1998, condamnait le Front national de Jean-Marie Le Pen, comme un parti «xénophobe et raciste», la présidente macroniste de l'Assemblée reconnaît le RN comme un parti qui n'est pas xénophobe.

Xénophobe par essence

L'excuse de courtoisie formulée par Yaël Braun-Pivet, dans l'enceinte du Parlement, ne peut pas justifier une contre-vérité historique et politique: le parti des Le Pen est en effet, par essence, un parti xénophobe. La préférence nationale est l'expression positive du rejet des étrangers et constitue une sorte d'alpha et d'oméga du parti d'extrême droite.

Depuis que Jean-Marie Le Pen a atteint le second tour de la présidentielle en 2002, le parti nationaliste a conquis une part de l'opinion publique et a convaincu une masse électorale toujours croissante, ainsi qu'une part globale de l'opinion publique, tout à coup ralliée à ces thèmes d'immigration, d'identité, de nationalité, de criminalité étrangère, de normalité nationale.

La disruption xénophobe du parti est désormais programmatique.

Cette victoire culturelle de l'idéologie nationaliste, s'ancrant dans la continuité de l'action du mouvement nationaliste, se légitime et participe de la réaction européenne et mondiale issue des rangs d'extrême droite, illibéraux, ou conservateurs. Elle a cependant une limite, quand dans les plus anciennes des démocraties parlementaires, elle se retrouve en position de gouvernement, sans passer par les arcanes des alliances et coalitions.

En France, le modèle électoral et institutionnel, qui est celui d'une force unique de présidence et de représentation, circonscrit la capacité de rayonnement d'une idéologie d'extrême droite fondamentalement marginale. L'enjeu de la dédiabolisation procède avant tout depuis la prise du parti par Marine Le Pen de convertir le fond idéologique nationaliste de repliement du pays sur lui en une évidence politique de gouvernement.

Faire cesser les disruptions que son père affectionnait (des condamnations récurrentes, des années 1960 aux années 2000, pour incitation à la haine raciale, à la discrimination, ou pour apologie de crimes de guerre), nettoyer le parti de membres trop visiblement acteurs d'une extrême droite révolutionnaire (après avoir exclu seize candidats aux élections cantonales de 2015, le parti a achevé ce processus en excluant Jean-Marie Le Pen lui-même), instaurer une visibilité politique de respectabilité: voilà le projet global qui devait faire rentrer le RN dans un temps politique nouveau, où la xénophobie n'est plus un sujet/objet de disruption, mais une programmatique de gouvernement, reconnue par une masse d'électeurs.

La suspension du député Grégoire de Fournas par le Bureau de l'Assemblée nationale ce début novembre 2022 va dans ce sens: on ne peut pas exhorter un élu de La France insoumise afro-européen à ce «qu'il retourne en Afrique», en revanche on peut politiquement revendiquer que les migrants tentant de traverser la Méditerranée «retournent en Afrique». L'intéressé déclarait sur son compte Twitter le 4 novembre: «J'assume totalement mes propos sur la politique migratoire anarchique de notre pays, et je continuerai à le faire face à la meute politico-médiatique.»

La disruption xénophobe du parti est désormais programmatique: la volonté de rejeter les migrants, de contrôler les étrangers, présentés comme principales sources de l'insécurité, de l'endettement public et des différents désordres, l'obsession de l'islamisme ramené à l'islam et aux musulmans, etc. Le cœur idéologique du RN est sans ambiguïté articulé sur la xénophobie africano-musulmane. Le paradoxe est que la dédiabolisation n'inclut pas le cœur idéologique du parti nationaliste, mais une forme de respectabilité et de reconnaissance des partis de gouvernement.

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