Culture

«Les Amandiers», «Ariaferma», «Premières Urgences»: au bonheur des sorties

Temps de lecture : 6 min

La réinvention par Valeria Bruni Tedeschi d'un moment de sa jeunesse, l'affrontement-fraternisation subtilement construit par Leonardo Di Costanzo et l'attention sensible aux internes d'Éric Guéret sont autant de facettes des bonheurs à découvrir en salles.

Stella, le personnage inspiré de l'expérience personnelle de Valeria Bruni Tedeschi, formidablement interprété par Nadia Tereszkiewicz, avec Patrice Chéreau (Louis Garrel) et Victor (Vassili Schneider). | Ad Vitam
Stella, le personnage inspiré de l'expérience personnelle de Valeria Bruni Tedeschi, formidablement interprété par Nadia Tereszkiewicz, avec Patrice Chéreau (Louis Garrel) et Victor (Vassili Schneider). | Ad Vitam

Un théâtre, une prison, un hôpital. La transformation d'une mémoire en invention actuelle, une fiction classique à huis clos, un documentaire. Trois histoires du collectif, chaque fois dans des circonstances très particulières.

L'évocation ô combien personnelle d'une jeunesse vécue dans l'incandescence des passions, passion du jeu et de la scène, passion amoureuse et menace fatale; l'affrontement feutré de deux hommes vieillissants qui ont plus en commun qu'en différence, même s'ils sont dans deux camps opposés; l'expérience vécue de cinq jeunes gens au début de leur vie active.

Les échos, similarités, contrastes entre ces films que ne rapprochent de facto que leur commune date de sortie, ce mercredi 16 novembre, déploient ensemble l'impressionnante irisation des ressources du cinéma, tel qu'il se fait ici et maintenant.

Le 9 novembre est sorti un grand film incomparable, Pacifiction d'Albert Serra, le 23 novembre sortira une œuvre destinée à marquer le cinéma français, Saint Omer d'Alice Diop. Entre les deux, voici trois propositions de récits, de descriptions du monde sous les prismes de la fiction et de l'observation, grâce aux trésors d'expressivité que recèlent les corps, et aussi des architectures, des organisations spatiales, des rapports au temps. Des films, quoi.

«Les Amandiers», de
Valeria Bruni Tedeschi

Le cinquième long-métrage réalisé par la comédienne Valeria Bruni Tedeschi évoque de manière transparente sa propre histoire à l'époque (la fin des années 1980), quand elle était élève de l'école animée par Pierre Romans au Théâtre des Amandiers à Nanterre, que dirigeait alors Patrice Chéreau.

Et, quoi qu'on sache ou pas de ce qu'il s'est véritablement produit au sein de cette troupe de jeunes gens brillants et sombres, sensibles, éperdus de désir de vivre et de jouer, le film est un maelström d'émotions, d'une bouleversante acuité.

À l'image de Louis Garrel qui, sans imiter le moins du monde les apparences de celui qu'il interprète, campe impeccablement un Patrice Chéreau hanté d'une exigence sans limites, tout relève de la justesse des transpositions dans le présent que réussit Valeria Bruni Tedeschi. Les Amandiers est un film d'aujourd'hui, les corps sont de ce temps, les mots et les gestes également.

Leur inscription dans ce présent des années 2020 est la condition de sa fidélité au passé qu'il invoque. Ainsi la cinéaste touche du même élan à la vérité d'une pratique, le théâtre, qui atteignit alors un rare point d'incandescence, à la vérité d'une époque, et à celle de ce qu'on appelle «la jeunesse».

Les élèves de l'école de Amandiers à l'épreuve d'une répétition particulièrement exigeante. | Ad Vitam

Traversée de l'astre noir du sida qui alors se répand comme une mortelle nuée, la joyeuse comédie (oui oui, comédie) de cette invention de leur existence et de leur avenir par toute une bande de jeunes gens éblouissants de talent est aussi zébrée des abîmes de l'addiction aux drogues dures.

Elle est encore traversée de la violence des rapports de force et de pouvoir dans leur milieu, celui du théâtre, des artistes plus généralement, et des gouffres qu'ouvre la pratique artistique elle-même, a fortiori sous la houlette d'un Patrice Chéreau littéralement illuminé par une quête sans fin de justesse et de complexité.

Dramatique, flamboyante, violente, explosée de bonheur et de désir, infantile, incertaine, la trajectoire de Stella, d'Étienne, de Franck, d'Adèle, de Victor et des autres est une comète lumineuse et fragile dont, grâce à la cinéaste, la trace ne s'éteint pas.

Les Amandiers

de Valeria Bruni Tedeschi

avec Nadia Tereszkiewicz, Sofiane Bennacer, Louis Garrel, Micha Lescot, Claire Bretheau, Vassili Schneider, Eva Danino, Suzanne Lindon

Durée: 2h05

Séances

Sortie le 16 novembre 2022

«Ariaferma», de Leonardo
Di Costanzo

Il est fréquent de dire qu'un lieu est un personnage à part entière d'un film. Ce ne serait pas tout à fait exact à propos de la vieille prison sarde où se déroule Ariaferma, et qui lui donne son titre.

Son extraordinaire architecture, fantasme sécuritaire archaïque traduit en immenses ailes de pierres anguleuses, est plutôt le squelette du drame qui se joue dans le septième film de l'auteur de L'Intervallo (qui tirait déjà grand parti d'une vieille bâtisse quasi vide) et de L'Intrusa.

La prison va fermer, mais au moment d'évacuer les derniers prisonniers et leurs gardiens, un incident les retient dans ce lieu isolé, où les habituelles procédures ne fonctionnent plus. Commence un huis clos centré sur la rotonde autour de laquelle sont réparties les cellules des douze, puis treize hommes incarcérés, et de la dizaine de gardiens qui doit s'en occuper.

Avec une extrême finesse, le scénario et la mise en scène donnent à percevoir les multiples stratégies, volontaires ou instinctives, de ce qui est à la fois un groupe d'hommes partageant le même espace, deux blocs antagonistes devant trouver les moyens d'une cohabitation, et un ensemble d'individus, chacun différent –doublement différent pourrait-on dire, en lui-même et dans la perception des autres, au sein de cette situation d'implacable promiscuité.

Toujours très attentif aux signes d'appartenances –sociale, régionale, générationnelle–, Leonardo Di Costanzo dessine un certain panorama d'une Italie populaire et masculine, mais très nuancée.

Lajoia (Silvio Orlando), le capo madré et humain, capable de tirer beaucoup de ficelles, même derrière les barreaux. | Survivance

Parmi les personnages, deux des plus grands acteurs du pays, Toni Servillo en chef des gardiens et Silvio Orlando en leader des prisonniers, jouent une complexe partie d'échecs, où chaque geste, chaque silence, chaque initiative a des effets sur les rapports de force au sein de toute cette collectivité.

«Film de prison», Ariaferma est porté en permanence par toutes les tensions, tendu par tous les ressorts que suppose le genre. Mais c'est pour offrir une réflexion aussi subtile qu'émouvante sur ce qui se joue dès lors que des humains ont à vivre ensemble. Ce qu'on appelle, au meilleur sens du mot, la politique.

Ariaferma

de Leonardo Di Costanzo

avec Toni Servillo, Silvio Orlando, Fabrizio Ferracane

Durée: 1h57

Séances

Sortie le 16 novembre 2022

«Premières Urgences»,
d'Éric Guéret

Ils et elles s'appellent Amin, Evan, Hélène, Lucie, Mélissa. Étudiants en médecine aux profils et aux projets très différents, ils arrivent ensemble à l'hôpital Delafontaine, à Saint-Denis, comme internes au service des urgences dirigé par l'éruptif et charismatique docteur Wargon. À leurs côtés tout au long de leur année d'internat, Éric Guéret regarde, écoute.

Et d'emblée, il semblera aller de soi que ce travail documentaire recroise sans cesse les chemins et les repères de la fiction. «Fiction» ne désignant ici nulle falsification, mais l'agencement de situations porteuses de sens et d'émotion, au-delà de leur réalisme incontestable.

Face à Premières Urgences, chaque spectateur projettera sans mal son point de vue sur la médecine, l'hôpital, la vocation, les études… Le film, lui, et c'est tout à son honneur, déploie un ensemble de moments intensément habités, et qui ne se laisse réduire à aucun codage simpliste.

Ce qui se joue la première fois qu'il faut recoudre une plaie, comme devant une imprimante en panne ou en devant se tenir aux côtés d'une personne dont la principale pathologie est à l'évidence une immense détresse affective et matérielle, compose un assemblage où circulent des forces de natures multiples, parfois contradictoires.

Réunion de crise, quotidienne, au service des urgences. | Haut et court

Ni héros ni témoins ni prétextes, chacun des cinq internes occupe à sa façon ce monde que, contre les discours tout faits et les clichés véhiculés par les séries télé, le cinéma se révèle de plus en plus apte à regarder. Ce fut le cas du si beau De chaque instant de Nicolas Philibert, et ce le sera de ce film majeur qu'est De humani corporis fabrica, dont la sortie est attendue le 11 janvier.

Des documentaires, donc? Oui, à l'usage ils se révèlent plus fins et plus précis que les fictions qui, elles aussi, se multiplient. Mais des documentaires qui savent les puissances du romanesque, qui font place à l'imaginaire pour mieux aider à approcher de réalités qui n'existent, ne peuvent exister qu'avec les représentations que s'en font médecins et patients, décideurs et grand public.

C'est pourquoi, aussi cadré soit-il par son site, la personnalité de ses quelques protagonistes, une poignée de moments, et cette époque singulière où tout le monde porte des masques (comme dans un rêve de carnaval sanitaire qui participe du côté fantastique), Premières Urgences se révèle de si grande ampleur.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le dimanche de 15h à 16h sur France Culture.

Premières Urgences

d'Éric Guéret

Durée: 1h36

Séances

Sortie le 16 novembre 2022

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