Santé / Société

Est-ce si compliqué de comprendre pourquoi tant de femmes souffrent pendant leurs règles?

Temps de lecture : 5 min

Si l'endométriose a bénéficié d'un appel d'air, l'essentiel des travaux autour de l'utérus s'intéressent encore à la reproduction et négligent la souffrance des femmes durant leur cycle. Pourtant, entre 20% et 50% d'entre elles sont atteintes de dysménorrhées.

«Les gens ne sont pas tout à fait conscients du nombre de femmes qui sont handicapées par leurs douleurs menstruelles», regrette Kevin Hellman, chercheur à l'université de Chicago. | cottonbro studio via Pexels
«Les gens ne sont pas tout à fait conscients du nombre de femmes qui sont handicapées par leurs douleurs menstruelles», regrette Kevin Hellman, chercheur à l'université de Chicago. | cottonbro studio via Pexels

Les douleurs de règles, ou dysménorrhées, ne sont pas un problème nouveau. Vers 400 avant notre ère, Hippocrate s'y intéressait déjà: il pensait que ces maux étaient dus à une obstruction du canal endocervical, qui relie l'utérus au vagin. Mais plus de deux-mille-quatre-cents ans plus tard, les raisons de cette souffrance qui concerne entre 20% et 50% des femmes n'ont toujours pas vraiment été identifiées.

Ces douleurs menstruelles peuvent être causées par de l'endométriose, maladie mise en lumière seulement ces dernières années, ou par d'autres troubles gynécologiques: on parle, dans ce cas, de dysménorrhée secondaire. En revanche, lorsque des maladies ne sont sont responsables de cette souffrance, on parle de dysménorrhée primaire. Et sur ce dernier sujet, très peu d'avancées ont été réalisées.

Un intérêt pour les symptômes, mais pas pour leur origine

Si tout cela patine autant, c'est en partie parce qu'on manque de chercheurs spécialisés dans les règles douloureuses explique Camille Berthelot, qui travaille pour l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et l'Institut Pasteur: «L'essentiel de la recherche médicale sur l'utérus s'intéresse surtout à la reproduction: l'implantation de l'embryon, la mise en place du placenta, etc. Ce qu'il se passe lorsque les femmes ne sont pas enceintes, ça intéresse moins.»

De plus, lorsque des équipes se penchent sur le sujet, elles analysent rarement les causes biologiques des douleurs. «Certaines personnes s'intéressent à l'épidémiologie, à l'étendue de la maladie, ou à des types spécifiques de douleurs menstruelles comme l'endométriose, mais pas à la question de base: pourquoi cela fait-il mal?», regrette ainsi Kevin Hellman, chercheur à l'université de Chicago.

«Dans les hôpitaux, il peut y avoir des équipes qui travaillent sur le sujet, mais elles s'intéressent plutôt aux symptômes et à comment les soulager, aux réponses au traitement, plutôt qu'aux mécanismes», confirme Camille Berthelot. Or, il est bien plus difficile d'avancer sur le traitement d'un problème de santé lorsqu'on n'en comprend pas l'origine.

Le souci était d'ailleurs le même pour l'endométriose il n'y a pas si longtemps. «L'endométriose était aussi complètement ignorée d'un point de vue recherche fondamentale [les travaux portant sur les fondements des phénomènes, ndlr]. Pour comprendre d'où vient la maladie, pourquoi les symptômes étaient aussi divers, très peu de choses se faisaient jusqu'à il y a deux ou trois ans», indique la chercheuse.

Un problème de sous, et de souris

Mais même en cas d'intérêt des scientifiques, les fonds ne sont pas forcément là. Et sans moyens, difficile de conduire des travaux de grande ampleur, et donc d'obtenir des résultats significatifs. Si l'argent manque, c'est en partie parce que dans le domaine «très compétitif» de l'étude des douleurs, celles liées aux règles semblent rarement prioritaires. «Vous devez rivaliser avec d'autres personnes qui font de la recherche liée au cancer, à la fibromyalgie...», détaille Kevin Hellman. Une compétition qui décourage probablement de nombreux chercheurs de se spécialiser dans ce domaine.

De plus, les implications de cette souffrance pour les femmes sont souvent minimisées: «Les gens ne sont pas tout à fait conscients du nombre de femmes qui sont handicapées par leurs douleurs menstruelles. Le sujet est relégué au rang de problème gynécologique, alors que c'est un problème de santé publique, du fait du très grand nombre de femmes qu'il touche», poursuit le chercheur.

Résultat, la recherche sur les douleurs menstruelles passe au second plan et les articles sur le sujet ne se lisent que dans les revues spécialisées en gynécologie: «Ils ne seront pas publiés dans Science ou Nature [les journaux scientifiques les plus prestigieux, ndlr]», déplore Kevin Hellman. Or, si être publié dans un journal prestigieux est le rêve de nombreux scientifiques, c'est aussi quelque chose d'important pour les institutions qui les encadrent, puisque cette visibilité peut à son tour leur rapporter des fonds et des dons. Et «les chercheurs, en particulier les universitaires, ont besoin de financements, mais aussi du soutien de leur institution».

Même une fois l'épreuve du financement et de l'approbation des institutions passée, reste une difficulté pratique: il n'est pas possible d'utiliser des souris pour étudier les douleurs menstruelles, puisque ces rongeurs n'ont pas de menstruations. Les expériences doivent donc se faire directement sur la patiente, ce qui les rend plus difficiles à pratiquer, mais aussi plus coûteuses, car elles demandent une organisation complexe.

En revanche, les maux liés aux règles ont un avantage par rapport à d'autres douleurs chroniques: les menstruations sont à peu près prédictibles, du moins pour les femmes qui les ont à chaque cycle. Il est donc plus facile de savoir à quelle date faire venir les patientes pour des IRM, par exemple.

L'espoir est là

Une fois ces constats posés, comment améliorer la situation? Qui a le pouvoir de faire parler les dysménorrhées? Une première méthode est le militantisme. Cela a bien fonctionné pour l'endométriose, estime Camille Berthelot: «Il y a eu beaucoup d'activisme de la part des patientes pour faire connaître la maladie et qu'on en parle dans les journaux, faire savoir qu'elle impacte beaucoup de femmes et leur fertilité. Les chercheurs, en en entendant davantage parler, se sont un peu emparés du sujet.»

Mais contrairement à ce qui est et était le cas pour l'endométriose, «il n'existe pas encore d'organisations, de sociétés, de groupes de soutien pour les douleurs menstruelles», note Kevin Hellman, selon qui «le public doit s'organiser». «Si les gens soutenaient la recherche, nous verrions proportionnellement plus d'investissements de la part du gouvernement et de l'industrie, et je pense qu'il n'en faudrait pas beaucoup pour faire un long chemin, car il n'y a presque rien actuellement.»

Kevin Hellman a pu observer que
chez la plupart des femmes touchées par les dysménorrhées, il y avait
des contractions involontaires
de muscles squelettiques abdominaux.

Quelle que soit la manière d'y parvenir, le lancement de travaux supplémentaires pourrait de plus rapidement faire avancer les choses. Les avancées des chercheurs qui travaillent actuellement sur le sujet donnent ainsi de l'espoir: Camille Berthelot et son équipe ont par exemple lancé la première collection française de sang de règles, pour tester s'il peut servir à établir de diagnostics. L'Inserm va par ailleurs lancer un plan de recherche, dans le cadre de la stratégie nationale contre l'endométriose, qui englobera probablement les douleurs menstruelles.

Kevin Hellman, lui, a pu observer, grâce à des IRM, que chez la plupart des femmes touchées par les dysménorrhées, il y avait des contractions involontaires de muscles squelettiques abdominaux avant les crampes menstruelles. Il est probable que ces contractions répétées engendrent au moins une partie des douleurs constatées: «Beaucoup de femmes se demandent à quel point les douleurs sont réelles ou dans leur tête. Et là, 80% des fois, on voit quelque chose se passer.»

La recherche sur les causes des douleurs menstruelles ne permet donc pas uniquement de les comprendre et les soigner, mais aussi de démontrer objectivement leur existence et de déculpabiliser les femmes handicapées par celles-ci.

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