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L'allié syrien des Russes, grand absent du front ukrainien

Temps de lecture : 4 min

Alors qu'un processus de recrutement a commencé dès le mois de mars dans les zones contrôlées par Damas, aucune présence de mercenaires venus de Syrie n'a depuis été révélée en Ukraine.

Un soldat russe monte la garde en Syrie près de la frontière avec la Turquie, dans la province de Hasakah, le 28 juillet 2022. | Photo Delil Souleiman / AFP
Un soldat russe monte la garde en Syrie près de la frontière avec la Turquie, dans la province de Hasakah, le 28 juillet 2022. | Photo Delil Souleiman / AFP

«Nous sommes prêts pour la guerre en Ukraine, et nous leur montrerons ce qu'ils n'ont jamais vu!», scande un chef de guerre syrien prorégime, Nabeul al-Abdullah, le 13 mars 2022, dans une vidéo publiée sur son compte Facebook. Dans la foulée et quelques semaines après l'invasion de l'Ukraine par la Russie, d'après plusieurs sources syriennes, des bureaux de recrutement ont été ouverts dans des zones sous contrôle de Bachar el-Assad.

Une dizaine de ces bureaux ont été décomptés par Abdel Nasser Hoshan, un avocat syrien spécialiste des droits humains. L'un d'entre eux a notamment été mis en place dans la ville d'Al-Suqaylabiyya (province de Hama), bastion de Nabeul al-Abdullah.

Le 21 juillet, ce dernier a été placé sur une liste de personnalités visées par des sanctions financières par l'Union européenne et le Royaume-Uni, du fait de son implication dans l'enrôlement de mercenaires syriens «pour les envoyer combattre en Ukraine aux côtés de la Russie». Un gel financier justifié par sa responsabilité dans «des actions et des politiques compromettant ou menaçant l'intégrité territoriale, la souveraineté et l'indépendance de l'Ukraine, ou la stabilité ou la sécurité» dans le pays.

Un recrutement purement local

Une campagne de recrutement, mais pour quel résultat? Quatre mois avant d'être visé par les sanctions occidentales, le chef de guerre expliquait, à la fin de sa vidéo, «attendre des instructions des gouvernements syrien et russe» avant de se rendre en Ukraine. Or, à cette période, assure une source syrienne interrogée par Slate, «même si l'on [pouvait] déposer sa candidature, aucun ordre de recrutement direct n'exist[ait] pour rejoindre l'armée russe en Ukraine».

Le processus de recrutement en Syrie, pourtant officialisé dès le 11 mars par Vladimir Poutine, a seulement été lancé à l'initiative de politiciens locaux et de chefs de milices, estime aussi l'avocat syrien Abdel Nasser Hoshan.

Pour appâter les miliciens, des salaires élevés auraient été proposés, atteignant parfois près de 3.000 dollars (2.900 euros), selon différentes sources syriennes. «Il y a une différence essentielle entre les Ukrainiens et les Russes, et c'est ce qui ressort avec le cas des Syriens. Les étrangers qui combattent en Ukraine sont des volontaires. Les étrangers qui combattent côté russe sont des mercenaires, ils viennent pour l'argent, comme par exemple les mercenaires “Wagner”», avance Julien Théron, enseignant en sécurité internationale à Sciences Po et co-auteur, avec la journaliste du Monde Isabelle Mandraud, du livre Poutine, la stratégie du désordre jusqu'à la guerre.

Il considère donc que côté russe, cet enrôlement est une entorse de la convention internationale contre le recrutement, l'utilisation, le financement et l'instruction de mercenaires. «Ceux qui vont combattre côté ukrainien –les citoyens de Biélorussie, de Géorgie ou d'autres pays du monde occidental– ne viennent pas pour l'argent. Ils viennent pour l'idée de défendre un État démocratique, indépendant, souverain. Et ça, c'est une différence fondamentale. On s'aperçoit que ce ne sont nullement les mêmes motivations», développe-t-il. À ce jour, aucune preuve n'a toutefois été apportée concernant l'utilisation de mercenaires syriens par la Russie en Ukraine.

Comment expliquer cette absence présumée dans les rangs armés russes, alors que le processus de recrutement avait commencé en Syrie au début de l'invasion? Selon plusieurs spécialistes interrogés par Slate, la situation syrienne ne permettrait en réalité pas de se passer de ces forces. «Au départ, j'ai pensé que la Russie avait fait venir des combattants de Syrie et d'autres régions, reconnaît Mahmoud al-Hamza, un Syrien de l'opposition exilé à Moscou. Mais les Russes sont dépendants des mercenaires venus du Groupe Wagner et de Tchétchénie. S'ils ne font pas venir les Syriens, c'est parce que cela peut créer des problèmes en Syrie.»

Depuis 2014, les mercenaires du groupe Wagner sont impliqués dans les combats stratégiques pour la Russie en Syrie, afin de soutenir le régime de Bachar el-Assad militairement affaibli. L'organisation paramilitaire privée est, comme il l'a récemment reconnu, financée par Evgueni Prigojine, un oligarque proche de Vladimir Poutine. Suspectée de crimes de guerre en Libye, République centrafricaine, au Mali, ou encore en Ukraine, comme à Boutcha, elle est dirigée par Dmitri Outkin, alias «Wagner».

Faiblesse de l'armée syrienne

Le 30 septembre 2015, Moscou a répondu à la demande officielle du président Bachar el-Assad, en lançant une intervention militaire sur le territoire syrien. Particulièrement présente dans les airs, elle y est responsable de bombardements qui ont tué des milliers de civils.

«Si les Russes sont en Syrie, c'est parce que les forces syriennes se sont complètement effondrées au début de la révolution, en 2011. Il y a un vrai rapport d'ascendance des forces russes sur les forces syriennes, rappelle le spécialiste Julien Théron. La Russie ayant peu de déploiement militaire au sol, elle s'est appuyée sur Wagner. La survie du régime syrien est aussi et surtout due à des groupes paramilitaires iraniens et à des groupes armés syriens, comme les Forces de défense nationale

«La Syrie n'a pas assez de forces, juge également Mahmoud al-Hamza, Syrien de l'opposition en exil. Les Russes ont déjà retiré certains avions, certains missiles S-300, et aussi des soldats, pilotes et commandants, qu'ils ont redirigés vers le front en Ukraine. Mais il semble que compter sur les Syriens serait dangereux pour eux, car les forces syriennes ne sont pas assez combatives et ne connaissent pas assez bien l'Ukraine.»

Dans un entretien réalisé par RFI, un ancien mercenaire du groupe Wagner a confirmé la faiblesse de l'armée syrienne: «Toutes les interventions militaires les plus importantes ont été réalisées par nous et non par l'armée régulière. La prise de Palmyre, d'Akherbat, c'était nous!» Alors que le 21 septembre dernier, Vladimir Poutine a ordonné la mobilisation partielle en Russie pour renforcer son armée, Moscou n'a toujours pas souhaité acheminer son allié syrien.

«Retirer une partie du 5e corps nuira à la situation russe en Syrie. La Syrie est très instable, y compris dans les zones sous contrôle du régime. On ne peut pas imaginer y enlever les rares troupes efficaces. Une défaite russe en Ukraine impliquerait aussi une défaite en Syrie», estime Julien Théron.

Alors que le 9 novembre dernier, des informations sur l'acheminement de 500 Syriens en Ukraine ont été publiées par MEE, une source syrienne détaille: «L'information n'est pas vérifiable, mais depuis deux mois quelques soldats syriens s'entraînent à la base militaire russe d'Hmeimim, en Syrie». Interrogé par Slate, l'institut américain pour les études sur la guerre (ISW) précise n'avoir «aucune preuve de combattants syriens en Ukraine».

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