Société / Culture

Pour la presse musicale, «les femmes sont des objets et les hommes des rock stars»

Temps de lecture : 7 min

[Épisode 3] Même si les revues spécialisées en musique se féminisent, l'histoire des rock critiques est particulièrement masculine. Ce qui mène à des traitements très différents des fans et des musiciens selon leur sexe.

Pendant longtemps, dans l'univers rock et de la presse spécialisée en musique, toutes les femmes travaillant dans l'industrie étaient perçues comme des «groupies». | cottonbro via Pexels
Pendant longtemps, dans l'univers rock et de la presse spécialisée en musique, toutes les femmes travaillant dans l'industrie étaient perçues comme des «groupies». | cottonbro via Pexels

L'épisode 2 est à lire ici.

Début 2021, j'entre en deuxième année d'école de journalisme. Ce qui signifie: mémoire universitaire. Effroi. Angoisse. Panique. Quelle problématique journalistique pourrais-je aborder? Un sujet me vient alors à l'esprit: observer la médiatisation des fans dans la presse musicale. Je suis moi-même une fan –qui ne l'est pas?–, et j'aspire à écrire sur la musique. Sauf que, je suis aussi une femme. Ce dernier détail a son importance.

De ma petite expérience dans le milieu musical, les femmes ne sont pas des fans comme les autres. Ce sont des «groupies». Et mes recherches sur la presse tendent à le confirmer. Les fans féminines sont tantôt des «filles criardes», tantôt des «filles sexy du rock». En bref, elles sont soit dépeintes comme des groupies –des fans hypersexuelles, intéressées seulement par le physique des artistes–, soit comme des «teenyboppers» –des adolescentes perçues comme hystériques et dont les goûts seraient proches du néant. Elles n'existent pas, dans les médias, en dehors de ces deux prismes.

Ces figures sont apparues avec le développement de la critique rock aux États-Unis à la fin des années 1960 et ont permis de légitimer la sous-culture émergente. Mais depuis, le genre musical a fait son trou. Pourquoi, alors, ces figures continuent-elles d'être entretenues par les médias? En regardant du côté de la profession des journalistes musicaux, on commence à en percevoir la raison.

Rock critique: des codes masculins

Lorsque la presse rock apparaît aux États-Unis, Richard Goldstein travaille à l'hebdomadaire new-yorkais Village Voice. Passionné par ce nouveau mouvement qui déferle sur son pays, le «rock», il y consacre une colonne. Il est considéré aujourd'hui comme l'un des pionniers de la critique rock.

«C'était une aventure très masculine à l'époque», se rappelle-t-il lorsque j'évoque avec lui les débuts du genre. «Nous étions un petit groupe de journalistes qui aimaient le rock'n'roll et prenaient le genre au sérieux. Parmi nous il y avait peut-être une demi-douzaine de femmes. Mais tous les postes importants étaient occupés par des hommes», continue-t-il.

James Martin, ancien journaliste musical dans la presse mainstream britannique et professeur des industries créatives et culturelles à l'Université de Southampton Solent, au Royaume-Uni, acquiesce: «Le paysage de la presse musicale était dominé par les hommes blancs, éduqués, de classe moyenne.»

Pas étonnant, donc, de voir se développer dans les médias musicaux un style aux codes masculins, comme le relève l'universitaire Helen Davies dans son travail sur la représentation des femmes dans la presse musicale britannique. Dans les années 1960, la revue Rolling Stone appelait les «groupies» «chicks» («poulettes»). Quarante plus tard, en 2004, quand Julian Casablancas, leader des Strokes, annonce son mariage, le magazine titre un de ses articles: «Pourquoi toutes ces filles sexy du rock pleurent-elles à chaudes larmes? Julian Casablancas va se marier!» Ne parlez plus de «poulettes», donc, mais de «filles sexy». Quelle évolution!

Traitement différencié

Quant aux groupes de rock, on s'aperçoit que la presse musicale aime souligner leur côté «enfants terribles». Pour mon mémoire, je me suis penchée sur la médiatisation des groupes The Strokes et Arctic Monkeys. J'ai ainsi longuement épluché les archives des magazines Rolling Stone, New Musical Express (NME) et Les Inrockuptibles, de 2000 à 2015. Et quelle ne fut pas ma stupéfaction –à savoir, nulle– lorsque je tombais tour à tour sur des expressions comme «des gamins aussi intrépides que précoces» pour The Strokes, ou encore «les petites frappes anglaises» pour Arctic Monkeys.

J'ai même souri devant le petit sobriquet que donnait NME au groupe bourgeois new-yorkais, The Strokes: «la bande des vagabonds de la rue». Leur leader et chanteur Julian Casablancas n'est autre que le fils du fondateur de l'agence de mannequins Elite. Beaucoup moins rock'n'roll qu'un «prolo» qui se fait connaître seul. Mais bon, il faut bien entretenir la mythologie.

«Il y a une permission, due à l'histoire du journalisme musical, de traiter les femmes d'une manière différente: les femmes sont des objets et les hommes des rock stars, avance James Martin. Dans un numéro de NME, Pete Doherty [chanteur et fondateur des groupes The Libertines et Babyshambles, ndlr] était en couverture. En introduction, l'article célèbre son mode de vie rock'n'roll, son usage légendaire de la drogue. C'était un poète. Et puis, le journaliste a parlé de sa musique. Dans cette même édition, il y avait une interview d'Amy Winehouse, et là on a seulement abordé son alcoolisme. On disait qu'elle faisait partie des gars. Aucune mention de sa musique.»

Les femmes sur le banc de touche

Selon le travail d'Helen Davies, en écrivant de la sorte, les médias répondent aux attentes de ce qu'ils imaginent être leur lectorat: des hommes. Par téléphone, Lucy O'Brien, ancienne journaliste à NME et autrice britannique, me le confirme: «Lorsque j'ai débuté dans les années 1980, il y avait cette idée que les filles n'étaient pas vraiment intéressées par la musique.» Pourtant, déjà dans les années 1970-1980, les femmes faisaient partie du lectorat de la presse musicale. Le musicologue Simon Frith observait, en 1978, qu'un tiers des lecteurs de NME et de son ancien concurrent britannique, Melody Maker, étaient des femmes.

«Ce n'était pas du sexisme au grand jour, c'était plus insidieux. Jamais on ne me confiait les longues interviews de gros artistes masculins.»
Lucy O'Brien, ancienne journaliste au New Musical Express

Au sein de la profession, ce n'est pas plus glorieux. Les femmes qui souhaitent faire leur trou dans le journalisme musical doivent dissimuler leur féminité pour entrer dans «le boys club», développe Helen Davies dans ses recherches. Il ne faut pas oublier que pendant longtemps, dans l'univers rock et de la presse spécialisée en musique, toutes les femmes travaillant dans l'industrie sont perçues comme des «groupies».

«Les collègues qui se sont lancées en même temps que moi étaient toutes d'accord pour dire qu'il était très important d'être professionnelles. Nous devions être deux fois plus performantes que les hommes et donc travailler deux fois plus dur, se souvient Lucy O'Brien. Pour autant, il y avait toujours des micro-agressions. Ce n'était pas du sexisme au grand jour, c'était plus insidieux. Par exemple, jamais on ne me confiait les longues interviews de gros artistes masculins», se remémore-t-elle. Difficile de mener une révolution quand il faut justifier sa propre place.

Inclusivité performée

Aujourd'hui, les femmes journalistes sont plus présentes dans la presse musicale. Victoire? Pas vraiment, estime le professeur James Martin. «Dans les années 2010, il y a eu une précarisation du métier. Journaliste musical a cessé d'être une carrière. On a alors laissé les femmes investir la profession. Mais lorsqu'on regarde qui sont les rédacteurs en chef et les critiques principaux, on s'aperçoit que ce sont les mêmes hommes qui ont commencé leur carrière et sont en place depuis les années 1990.»

En revanche, quelque chose a changé. «Les femmes et d'autres minorités ont commencé à se faire entendre à travers les réseaux sociaux. Je pense que beaucoup de journalistes musicaux se sentent menacés d'être perçus comme ce qu'ils sont: des hommes blancs de classe moyenne. Ils écrivent alors sur des sujets plus inclusifs. Selon moi, c'est pernicieux. Car face aux critiques dénonçant le sexisme ou le racisme dans le langage, ils répondent par: “Regardez toutes ces femmes, toutes ces personnes de couleurs qu'on a dans nos colonnes.” Finalement, ce n'est qu'une performance du progressisme pour vendre et ne pas perdre de lecteurs, ce sont toujours eux qui ont les rênes», analyse l'ancien journaliste lors de notre entretien.

D'ados hurlantes à armée puissante

Comment alors parler des fans féminines? En 2020, lors de la campagne de la présidentielle américaine, les médias ont découvert leur force avec stupeur. Le 20 juin, à Tulsa, en Oklahoma, c'est devant un stade quasi vide de sympathisants que le président sortant Donald Trump donne un meeting. Pourtant, son équipe s'était vantée que plus d'un million de personnes s'étaient inscrites pour y assister.

En réalité, des fans de K-pop –un genre de pop venue de Corée du Sud– se sont mobilisées contre le candidat républicain en réservant massivement les places de son meeting sans intention de s'y rendre. Ce n'était pas le premier coup militant de cette fanbase. Elles avaient déjà détourné, un mois plus tôt, le hashtag suprématiste blanc #WhiteLivesMatter et l'avait inondé de vidéos de K-pop.

Le discours dans les médias a changé. Les fans de ce genre musical ne sont plus décrites comme des jeunes filles hurlant et idolâtrant un mouvement musical auquel on ne comprend pas grand-chose, mais comme une véritable armée à la force de frappe énorme.

Et les fans hommes, où sont-ils?

Cependant pour Norma Coates, professeure associée à l'Université Western Ontario et présidente de la branche américaine de l'association internationale pour l'étude de la musique populaire, s'il y a du changement, il faut encore rester vigilant. «Il faut faire de notre mieux pour traiter les femmes comme égales aux hommes. Doit-on toujours dire “filles qui crient”? Ne pouvons-nous pas dire “un public majoritairement féminin”? Pourquoi devons-nous décrire les femmes péjorativement?», questionne-t-elle.

Lucy O'Brien aussi s'interroge: «Comment parle-t-on des fans masculins dans les médias? On n'en parle pas. Nous supposons que les hommes, parce qu'ils sont des hommes, vont s'intéresser à la musique de la même manière qu'ils vont s'intéresser au football. Leur point de vue sera accepté comme une autorité.»

C'est aussi ce que j'ai pu constater en parcourant, lors de mon travail de recherche, 86 articles produits par NME, Rolling Stone et Les Inrockuptibles sur les boys bands One Direction, Backstreet Boys, et les groupes de rock The Strokes et Arctic Monkeys: 17,6% mentionnaient des fans femmes et seulement 3% des hommes. Et dans ces 3%, rien ne ramenait les hommes à leurs émotions ou ne questionnait leur présence. Quand accorderons-nous ce même droit aux femmes?

Newsletters

Voici les jouets les plus populaires de 2022

Voici les jouets les plus populaires de 2022

Pour faire plaisir à coup sûr, où que vous soyez dans le monde.

Vivement lundi: la coupure d'électricité

Vivement lundi: la coupure d'électricité

Cette perspective d'un Noël option coupures de courant, aux faux airs d'un escape game sur le thème «Blitzkrieg et dinde aux marrons», c'est une putain d'idée.

Petites coupures

Petites coupures

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio