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L'oligarque Prigojine, fondateur du Groupe Wagner, sort de l'ombre

Temps de lecture : 4 min

L'ancien chef cuisinier de Poutine s'affiche désormais officiellement comme fondateur de la société militaire privée, et ne cache pas ses ambitions en matière d'influence de l'opinion.

Evgueni Prigojine lors d'une rencontre de la Communauté des États indépendants à Sotchi, en octobre 2017. | Stringer/ Anadolu Agency / AFP
Evgueni Prigojine lors d'une rencontre de la Communauté des États indépendants à Sotchi, en octobre 2017. | Stringer/ Anadolu Agency / AFP

Le Kremlin a toujours nié un quelconque lien avec la société paramilitaire Wagner, accusée de multiples exactions en Afrique, au Moyen-Orient ou plus récemment en Ukraine. Néanmoins, depuis quelques semaines, un changement de paradigme s'opère, à mesure que la Russie s'enfonce dans une guerre totale.

Ce vendredi 4 novembre, officialisant ses activités, le groupe privé a inauguré son premier quartier général à Saint-Pétersbourg, consacré aux «technologies de défense», et ouvert des sessions de recrutement. Fin septembre, Evgueni Prigojine, l'un des plus proches alliés du président russe Vladimir Poutine, a d'ailleurs mis fin aux rumeurs, en annonçant être bel et bien le chef des mercenaires.

En accord avec Poutine

Dix jours plus tôt, il apparaissait dans une séquence vidéo stupéfiante filmée à l'intérieur d'une prison, où il proposait à un groupe de détenus de commuer leur peine en échange de services sur le front en Ukraine, bien que cela soit interdit par la loi russe. «Je suis un représentant d'une société militaire privée dont vous avez probablement entendu parler: Wagner», déclarait alors Prigojine, vêtu d'un gilet tactique kaki, avant d'ajouter: «Après six mois [sur le front], vous serez libres. Mais si vous arrivez en Ukraine et décidez que ce n'est pas fait pour vous, vous serez exécutés», lâchait-il crûment.

Celui qu'on surnomme «Chef» il fut naguère traiteur officiel du Kremlin– met donc publiquement en scène sa montée en puissance en tant qu'acteur central du conflit en Ukraine. «Wagner est un sous-produit de Prigojine, lui-même devenu un oligarque grâce à l'exploitation des ressources naturelles: l'or au Mali, les mines de diamants en République centrafricaine, ou encore les puits de pétrole en Syrie, détaille Peer de Jong, spécialiste des entreprises de services de sécurité et de défense (ESSD) et ancien colonel des troupes de marine. Prigojine affirme la force russe au travers de Wagner, et bien entendu avec l'accord de Poutine.»

Sinon, il aurait probablement déjà été retrouvé pendu ou serait «tombé d'un bateau», comme ce fut le cas pour plusieurs oligarques russes depuis le début de «l'opération militaire spéciale» le 24 février dernier. Le groupe de mercenaires a quant à lui été fondé huit ans plus tôt, après l'annexion de la Crimée par la Russie. Au même moment, un conflit éclatait dans le Donbass, et opposait le gouvernement ukrainien à des séparatistes pro-russes qui combattaient aux côtés de ces hommes. L'armée régulière de Moscou se tenait alors officiellement à distance.

À pied d'œuvre en Ukraine

À l'est de l'Ukraine, ces supplétifs russes sont actuellement à la manœuvre. Mieux équipés et payés –avec une solde entre 3.000 et 5.000 euros par mois–, ils construisent une ligne de défense censée être infranchissable pour les blindés ukrainiens, dans la région de Louhansk. Cet ouvrage est présenté dans les médias russes comme une pièce maîtresse du dispositif de Poutine. La fortification comprend deux doubles rangées de blocs de béton pyramidaux, des «dents de dragon», et une grande tranchée située juste derrière.

S'il est difficile pour le moment de mesurer son impact, «l'outil Wagner fonctionne dans son ensemble, juge Peer de Jong. Dans la ville de Bakhmout, seul endroit en Ukraine où les Russes avancent encore, ce sont les hommes de Wagner qui tiennent. Ils sont taillés pour ce type de mission annexe, comme à Palmyre en Syrie.»

En 2016, ils sont en effet intervenus en soutien du régime de Bachar el-Assad et ont réussi à récupérer cette ville classée à l'Unesco des mains du groupe État islamique. Sur le même modèle que la «ligne Wagner» de l'Est ukrainien, en 2021, le groupe de mercenaires a construit 70 kilomètres de tranchées à travers le désert libyen, où les affrontements durent depuis plus de dix ans.

Selon un rapport de l'ONU datant de 2020, ils étaient 1.200 à prêter main-forte au maréchal Khalifa Haftar, l'homme fort de l'Est libyen, qui fait face au gouvernement de Tripoli reconnu par la communauté internationale. Le 30 octobre, sur le réseau social russe VKontakte, la société Wagner a néanmoins annoncé l'arrêt des recrutements sur l'Afrique, afin de se concentrer sur «la zone SVO», c'est-à-dire l'Ukraine –ce qui témoigne de moyens limités.

Influence et tentatives de désinformation

Autre composante des activités de Prigojine: la désinformation. Selon un rapport d'Amnesty International, il «utilise la rente pour bâtir un empire de communication et de médias que le FBI accuse, en 2016, d'avoir influencé l'élection présidentielle américaine en faveur de Donald Trump à travers son usine à trolls, la fameuse Internet Research Agency».

À ce moment-là, des milliers de comptes ont tout fait pour diviser la société sur des sujets tels que l'immigration, la peur des musulmans ou le port d'armes. Interrogé par le Sénat à ce sujet, l'ancien chef du FBI James Comey –limogé en 2017 par Donald Trump– affirmait déjà qu'il n'avait aucun doute sur le fait que la Russie ait influencé ce scrutin. Cité ce lundi 7 novembre dans une publication de son entreprise Concord, Evgueni Prigojine l'a confirmé. «Nous sommes intervenus [dans les élections américaines] et nous continuerons d'intervenir. Soigneusement, avec précision, chirurgicalement et à notre manière, comme nous savons le faire», a-t-il déclaré.

Cette remarque a été publiée à la veille des élections de mi-mandat, en réponse à une demande de commentaires d'un site d'information russe. Une situation qui inquiète Kiev, car les États-Unis demeurent le principal soutien militaire et financier de l'Ukraine. L'aide américaine pourrait en outre être fragilisée en cas de victoire des Républicains au Congrès, mais seulement «à la marge», selon Jean-Éric Branaa, spécialiste de la politique américaine: «Jusqu'à aujourd'hui, le soutien à l'Ukraine a été très fort, aussi bien du côté démocrate que républicain.»

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