Économie

Inflation: pourquoi le prix de l'alcool n'a-t-il pas (encore) augmenté dans les bars?

Temps de lecture : 5 min

Ces derniers mois, les prix à la consommation se sont envolés. Mais étonnamment, le coût de l'alcool dans les bars et les restaurants n'a, pour l'heure, pas bougé.

Dans les bars et restaurants, le prix du verre de vin, du demi de bière ou encore du cocktail n'a pour l'instant pas augmenté de façon significative. | Fred Moon via Unsplash
Dans les bars et restaurants, le prix du verre de vin, du demi de bière ou encore du cocktail n'a pour l'instant pas augmenté de façon significative. | Fred Moon via Unsplash

Coût de l'essence, des denrées alimentaires, de l'énergie ou encore des produits manufacturés… L'inflation met les ménages français à rude épreuve. Et malheureusement, la situation ne semble pas près de s'arranger.

Pour Sébastien Faivre, chef de la division des prix à la consommation à l'Insee, plusieurs facteurs expliquent ce phénomène mondial: «L'inflation a commencé à se faire sentir à l'automne 2021, alors que la sortie de crise sanitaire était marquée par une très forte reprise économique au cours de laquelle l'offre n'était pas à la hauteur de la demande. En parallèle, la guerre en Ukraine a un impact important sur le prix des matières premières, dont le pétrole et le gaz. Et depuis cet été, la hausse du Smic pour faire face à l'inflation a aussi pu entraîner une augmentation des coûts de production pour certains industriels.»

Face à cette hausse des prix qui ne cesse de s'intensifier et à la stagnation des salaires, les mobilisations se multiplient, à l'image de la «marche contre la vie chère» du 16 octobre. En revanche, une catégorie de produits semble, pour l'heure, résister à la tempête de l'inflation: l'alcool.

Le prix du verre d'alcool, assez stable

Dans les bars et restaurants, le prix du verre de vin, du demi de bière ou encore du cocktail n'a pour l'instant pas augmenté de façon significative. «En septembre 2022, le taux d'inflation générale était de 5,6%, mais la filière alcool semblait encore résister à cette tendance, particulièrement la bière, dont l'inflation était de 4,4%, et les spiritueux et liqueurs, dont le taux était de 2,2%», précise Sébastien Faivre.

Dans le XXe arrondissement de Paris, le gérant du Quartier rouge, bar-restaurant français, n'a pas vu grimper le prix de l'alcool en cette période de forte inflation. «Les produits alimentaires ont explosé depuis un an, ça ne fait aucun doute, mais pas l'alcool. Sur ma carte, les prix de la bière, du vin et des spiritueux sont donc restés les mêmes», indique-t-il.

Même son de cloche au Café vélo, bar-café-restaurant grenoblois associé à un atelier de vélo situé dans le centre-ville, qui sert des produits biologiques et essentiellement locaux. «Cette année, nos plats ont pris quelques euros sur la carte pour compenser la hausse des prix de nos fournisseurs», rapporte Nicolas Heintz, cofondateur de cette SCOP. Mais là encore, pas de montée faramineuse du prix de l'alcool à déplorer: «À part les bières artisanales en bouteille qui ont légèrement augmenté et l'une de nos références de vin, le prix des boissons alcoolisées reste relativement identique.»

Côté fabricants, les prix explosent

Cette stagnation des prix peut être due à plusieurs raisons. D'après Sébastien Faivre, la filière alcool est moins exposée au phénomène inflationnel, car contrairement aux céréales, par exemple, le prix des boissons alcoolisées n'est pas indexé sur un indice boursier mondial.

Concernant le prix des vins et spiritueux, Thomas Gauthier, directeur général de la Fédération française des spiritueux, expose: «L'actuelle stagnation des prix est due au fait que la loi Egalim 2, qui entend assurer aux agriculteurs une meilleure rémunération en indexant automatiquement la hausse du prix des matières premières agricoles sur le prix des productions, exclut les vins et spiritueux. Cela s'explique par le fait que ces produits fonctionnent sur des cycles longs et que, par conséquent, ils ne sont pas censés être affectés par les fluctuations des prix des matières premières.»

Problème: «Pour les producteurs, il n'a donc pas été possible de répercuter la hausse de ces intrants auprès de leurs clients, continue-t-il, alors même que la hausse des matières agricoles ainsi que les coûts du transport et de l'énergie atteignent de nouveaux records.» D'après la fédération, depuis janvier 2022, le verre a augmenté de 40 à 60%, le bois de 30%, le blé de 40%, l'alcool de 50 à 120% et l'électricité de 100 à 300% pour les producteurs.

«Cette année, on a déjà été obligés d'augmenter deux fois nos tarifs à cause de l'explosion du prix du verre.»
Le gérant d'une brasserie artisanale dans le Vercors

Près de Montpellier, le domaine de Saumarez produit des vins blancs, rouges et rosés haut de gamme, que l'on retrouve sur les tables partout en France. Robin Williamson, vigneron et gérant du domaine avec son épouse Liz Williamson, confirme les dires de Thomas Gauthier: «Les vignerons réalisent généralement une cuvée par an. Les millésimes actuellement vendus et consommés dans les restaurants correspondent à la cuvée produite l'année dernière, sur laquelle la hausse des prix actuelle ne peut pas être répercutée.»

Les petits producteurs, touchés de plein fouet

À quelques kilomètres de Grenoble, dans le Vercors, le gérant d'une brasserie qui produit des bières biologiques brassées à la main constate que le prix de ses bières artisanales a déjà bien grimpé: «Cette année, on a été obligés d'augmenter deux fois nos tarifs à cause de l'explosion du prix du verre. En fait, tous nos coûts de production, qu'il s'agisse du matériel de fabrication, de l'énergie ou des emballages, ont explosé, déplore-t-il. Dans les bars et les restaurants, si le prix de la bière n'a pas encore bougé, c'est parce qu'il s'agit de bière vendue en fûts et produite en quantité industrielle. Quant à la bière produite et mise en bouteille par des petits artisans comme moi, elle est effectivement plus chère et du coup, on nous en achète moins. Inutile de le cacher: les temps sont durs et on ne sait pas de quoi l'avenir sera fait.»

Robin Williamson se désespère lui aussi de la situation et tente par tous les moyens d'alerter les pouvoirs publics sur la situation des vignerons: «En quelques mois, le verre, le liège, le papier pour les étiquettes, le carton… Le prix de l'ensemble des matières premières a atteint des sommets inédits.»

D'après le vigneron, les prix affichés par les fournisseurs de matières premières sont imputables à l'inflation, mais aussi à des aberrations écologiques et économiques: «Le papier provient d'arbres coupés en Europe, qu'on envoie ensuite en Chine pour qu'ils nous reviennent sous forme de plaques pour les étiquettes. Pour nous qui essayons de faire fonctionner le tissu local et de travailler en harmonie avec la nature, la situation est insupportable, d'autant que le prix du transport de ces matières premières, c'est nous qui finissons par le payer!»

Aujourd'hui, les petits producteurs se retrouvent étranglés par leurs coûts de production et les conditions exigées par les fournisseurs: «On nous oblige désormais à payer les produits au moment de la commande, alors qu'avant, on disposait d'un délai de quarante-cinq jours pour les payer après la livraison. Que fait l'État pour nous permettre de continuer à fonctionner? Pour le moment, pas grand-chose.»

Un rattrapage des prix à venir

Autant s'y préparer dès à présent: d'ici quelques semaines, l'alcool deviendra un luxe au même titre que le reste. En effet, les chiffres indiquent déjà une nette augmentation du prix des vins et boissons fermentées. Bientôt, les boissons alcoolisées devraient basculer dans la catégorie de produits plus inflationnistes que la moyenne. «On pourrait assister d'ici à la fin de l'année à un phénomène de rattrapage concernant la filière alcool, car même si elle est moins dépendante des marchés mondiaux, il est indéniable que l'explosion des coûts touche tous les producteurs, tous secteurs confondus», prévient Sébastien Faivre.

Des prédictions que semble confirmer Robin Williamson: «Dans quelques semaines, nous allons faire une nouvelle mise en bouteille et cette cuvée sera plus chère que les précédentes. Est-ce que cela suffira à couvrir nos dépenses? Rien n'est moins sûr.»

Newsletters

Le Liban mise tout sur le gaz et le pétrole (tant pis pour l'environnement)

Le Liban mise tout sur le gaz et le pétrole (tant pis pour l'environnement)

Enfoncé dans la pire crise économique de son histoire, le pays du Cèdre voit l'exploitation de champs gaziers comme une sortie de secours. Mais des associations mettent en garde contre la corruption et la destruction des zones côtières.

L'Algérie veut intégrer les Brics: un projet à prendre au sérieux?

L'Algérie veut intégrer les Brics: un projet à prendre au sérieux?

Certains experts estiment que l'entrée du pays dans le groupe serait bien plus utile que sa présence au sein de la Ligue arabe.

La Hongrie, le pays où la vie devient vraiment plus chère

La Hongrie, le pays où la vie devient vraiment plus chère

Si la hausse des prix touche toute l'Europe, elle frappe durement le pays de Viktor Orbán. Sur place, on économise comme on peut sur les courses et les autres dépenses.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio