Culture

Marcel Proust, une idole américaine: Go Big or Go Home!

Temps de lecture : 4 min

Tous les chemins mènent à Proust: sans sortir de l'université, Marcel s'impose dans la pop culture, sur les écrans et dans tous les foyers américains. Everywhere, all at once.

Du comte de Charlus (alias Robert de Montesquiou) à Tony Soprano, extension du domaine de l'univers proustien. | Robert de Montesquiou par Giovanni Boldini. | via Wikimedia Commons – Tony Soprano dans Les Simpson. | 20th Television via WikiSimpsons – Montage Slate.fr
Du comte de Charlus (alias Robert de Montesquiou) à Tony Soprano, extension du domaine de l'univers proustien. | Robert de Montesquiou par Giovanni Boldini. | via Wikimedia Commons – Tony Soprano dans Les Simpson. | 20th Television via WikiSimpsons – Montage Slate.fr

Suite de notre premier volet, «Marcel Proust, une idole américaine: du côté de chez soi», où Proust fascine Marilyn Monroe et obsède Jack Kerouac.

Au fil des ans, même si la littérature française connaît auprès des étudiants américains une baisse d'intérêt, Proust sort du lot. On le considère encore et toujours comme le «Shakespeare français», mais un «Shakespeare du monde intérieur». Mieux encore, c'est une marque, explique François Proulx, professeur à Harvard dont Ioanna Kohler rapporte les propos: «Dans cette attrition du domaine des “French studies”, tout auteur peu célèbre va avoir du mal à attirer les étudiants. Mais le nom de Proust bénéficie presque d'une “brand recognition”

Un argument de vente potentiellement juteux qui n'a pas échappé à Andy Warhol. Entre 1955 et 1957, alors qu'il travaille encore en tant qu'illustrateur-concepteur dans la publicité (l'appellation d'«artiste commercial» prend rétrospectivement, dans le cas de Warhol, une certaine saveur!), il réalise des dessins de chaussures qui paraîtront chaque semaine dans les pages du New York Times. La série de dix-huit dessins s'intitule «À la recherche du shoe perdu».

Jeunes filles en fleurs, bruit et fureur: Proust contre Faulkner

Jusque-là, Proust était resté une référence élitiste, littéraire. Un marqueur d'origine sociale, un point de ralliement exclusif. Dans un film paru en 1946, The Big Sleep (Le Grand sommeil, d'après un roman de Chandler), la riche Vivian (Lauren Bacall) reprochait au détective privé Philip Marlowe (Humphrey Bogart) ses mauvaises manières, avant de lui asséner le coup de grâce.

Vivian –So you do get up, I was beginning to think you worked in bed like Marcel Proust.
Marlowe –Who's he?
Vivian –You wouldn't know him, a French writer.

[Vivian –Il vous arrive donc d'être debout, moi qui commençais à penser que vous travailliez au lit comme Marcel Proust.
Marlowe –Qui est-il?
Vivian –Vous ne pourriez pas le connaître, un écrivain français.]

Aujourd'hui, il incarne pourtant «l'écrivain» dans l'imaginaire collectif américain, et même «bien plus que Hemingway ou Faulkner» d'après le professeur William Carter, l'un des spécialistes de Proust les plus respectés aux États-Unis. «En effet», renchérit Kohler, «si l'on compare le nombre de mentions de Proust et de Faulkner sur le moteur de recherche du New York Times, Proust l'emporte largement...» Elle est loin, l'époque où être américain et lire Proust relevait de «la poursuite solitaire», sentiment qui habitait William Friedkin dans les années 1970.

The Madeleine Connection

C'est son épouse française, l'actrice Jeanne Moreau, qui a initié Friedkin. Le réalisateur de French Connection (1971) et de L'Exorciste (1973) lui lit tous les soirs du Proust en français, qu'elle traduit ensuite en anglais pour lui. Le mariage ne dure pas, mais la passion du cinéaste pour l'auteur ne va cesser de grandir. Il consacre dix ans à lire l'intégralité de La Recherche, des biographies, des essais consacrés à Proust.

Friedkin part même en pèlerinage: il dort dans la suite du Ritz où l'écrivain organisait ses dîners, explore les lieux de son enfance, ses différents domiciles ou lieux de villégiature… Pour lui, le génie de Proust consiste en ce qu'il «comprenait qu'il existe une connexion entre toutes choses, que les routes que nous empruntons nous amènent inévitablement vers le même lieu, un lieu intérieur». Everything everywhere all at once, donc.

Faut-il s'étonner que Marcel Proust soit devenu une idole américaine?

Âgé de 87 ans, Friedkin continue de lire Proust «tous les jours». Mais il ne fait plus figure de cas isolé. «Pour un lecteur américain, se plonger dans La Recherche reste une entreprise solitaire mais qui peut se prolonger dans le cadre d'une activité sociale –celle du “reading group”», confie Kohler.

«En témoigne le nombre de ces clubs de lecture consacrés à Proust à New York, mais aussi à Boston, à San Francisco, et dans des lieux plus inattendus comme Miami et Sarasota en Floride, le Rhode Island ou l'Alabama...» Les ouvrages proposant d'accompagner (et de simplifier) la lecture de cette œuvre-fleuve pullulent.

Proust et les mécaniciens

Excluant, Proust? Plus vraiment. Sa «madeleine», l'arbre qui cache la forêt et le cantonne à tort dans le rôle de l'écrivain de la mémoire, s'enracine dans la culture populaire. Comme dans cet épisode de la mythique série Les Soprano, où la psychiatre de Tony Soprano compare la cause du déclenchement des crises de panique de son mafieux de patient aux souvenirs que déroule Proust quand il mord dans sa pâtisserie. Le «questionnaire de Proust» (rendu célèbre par ses réponses, mais considéré à tort comme de son invention) s'invite aussi à la télé américaine ou dans la presse écrite.

Faut-il s'étonner que Marcel Proust soit devenu une idole américaine? Pas si l'on prend en considération, d'après Kohler, «l'optimisme et la foi dans la capacité de l'individu à progresser, à prendre un nouveau départ», profondément ancrés dans la culture nord-américaine.

«En théorie, pas de déterminisme social et pas d'ignorance qui ne soient irréversibles –qu'il s'agisse de la vie professionnelle ou de la lecture de Proust. D'ailleurs, à San Francisco, la Société Proust se réunit au sein du Mechanics' Institute, une bibliothèque fondée en 1854 et dotée de cette devise: “To Educate the Working Man”.» C'est-à-dire «éduquer l'ouvrier».

Albertine retrouvée

De quoi rappeler ces «différences de milieu, d'éducation» décrites dans Albertine disparue, celles «auxquelles on ne veut pas croire parce que quand on cause tous les deux on les efface dans les paroles, mais qui se retrouvent quand on est seul pour diriger les actes de chacun d'un point de vue si opposé qu'il n'y a pas de véritable rencontre possible». Go big, Marcel, or go home!

En 2021, la France a décidé d'ouvrir une résidence artistique aux États-Unis, pour tourner la page du désert culturel de la pandémie de Covid et des «malentendus» de l'ère Trump, déclarait Jean-Yves Le Drian. Elle portera le nom d'une des «Jeunes filles en fleurs». La Villa Albertine a essaimé dans dix villes américaines, avec pour mission de «trouver matière à continuer à penser ensemble» en utilisant l'influence culturelle comme «un levier de puissance». Marcel Proust, diplomate malgré lui.

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