Culture

Marcel Proust, une idole américaine: du côté de chez soi

Temps de lecture : 5 min

Surprenant: de Marilyn Monroe à Jack Kerouac, dans les universités comme les séries télé ou les clubs de lecture banlieusards, Proust n'en finit plus d'obséder l'Amérique.

Marilyn Monroe lisait Proust, mais s'est rarement «couchée de bonne heure». | Portrait de Marcel Proust de Jacques-Émile Blanche (1892) | via Wikimedia Commons – Marilyn Monroe par Antonio Marín Segovia | via Flickr – Montage Slate.fr
Marilyn Monroe lisait Proust, mais s'est rarement «couchée de bonne heure». | Portrait de Marcel Proust de Jacques-Émile Blanche (1892) | via Wikimedia Commons – Marilyn Monroe par Antonio Marín Segovia | via Flickr – Montage Slate.fr

À la mort de Marilyn Monroe, sa bibliothèque personnelle comptait un peu plus de 400 ouvrages. On y dénombrait cinq des sept tomes d'À la recherche du temps perdu. Les pages cornées et la reliure élimée des exemplaires alimentent l'image de l'actrice lovée dans un fauteuil, lisant et relisant certains passages. S'identifiait-elle à un personnage, trouvait-elle dans les méandres des pensées de Proust un peu de sens à ses propres tourments?

On se demande si elle penchait plus pour le côté de Méséglise (celui de chez Swann) que celui de Guermantes –les deux chemins empruntables pour se promener depuis Combray, «métaphore de Proust pour ces possibilités et diversités de la vie» selon les mots du réalisateur William Friedkin. Entre Proust et l'Amérique s'est nouée une drôle d'idylle. L'écrivain français ne s'est jamais rendu outre-Atlantique (l'idée de voyager provoquait chez l'auteur souffreteux une profonde angoisse), mais il s'y trouve omniprésent. Et l'Amérique a, l'air de rien, fait infuser son œuvre.

«C'est curieux, confiait-il en 1910, il n'y a pas de littérature qui ait sur moi un pouvoir comparable à la littérature anglaise et américaine. L'Allemagne, l'Italie, bien souvent la France me laissent indifférent.» Déjà, depuis le Paris de son enfance, le Nouveau Monde l'intrigue. Sans doute, lors de ses promenades quotidiennes au parc Monceau, le petit Marcel a-t-il observé au loin la tête monumentale et le bras dressé de la statue de la Liberté du sculpteur Bartholdi, avant son départ pour l'Amérique.

Cocktail, lunch et Kodak: l'Amérique entre les lignes

En ce début de XXe siècle, la société parisienne a adopté les cocktails, le jazz, voire le «lunch» introduit par les centaines d'excentriques et richissimes Américaines dont la dot est venue renflouer les coffres de famille de la noblesse française. Non sans certains tiraillements, explique Eric Karpeles, qui a consacré un livre aux peintures dans l'œuvre de Proust.

Les sentiments conflictuels des Français vis-à-vis de cette séduisante intrusion se reflètent dans les écrits de ce dernier. Karpeles passe au crible La Recherche… et observe que «les bottes de caoutchouc américaines et les portes tournantes [semblent] inciter une sorte d'anxiété xénophobe chez Marcel», comme le pianola américain d'Albertine ou la précieuse photo de sa grand-mère prise au Kodak par Robert de Saint-Loup, qui alimente son sentiment de culpabilité.

On trouve également un clin d'œil à Edgar Poe (ces objets invisibles et pourtant posés en évidence sur la cheminée, comme dans La lettre volée parue en 1844) ou de nombreuses références au peintre James McNeill Whistler, qui lui aurait inspiré le personnage d'Elstir. L'Amérique s'est ainsi invitée, en filigrane, dans son œuvre. À son tour, c'est Proust qui va bientôt influencer l'Amérique.

Immortalisé par Man Ray

Le Nouveau Monde, son peuple nomade et ancré dans une culture tournée vers l'action, s'est entiché d'une œuvre littéraire consacrée à la mémoire, tout en introspection: n'est-ce pas une contradiction? «Vaste malentendu!», prévient Ioanna Kohler. D'après la directrice des programmes de politique sociale à la French-American Foundation, l'«espace culturel américain vibre d'une effervescence toute proustienne», et ça n'a rien d'une lubie passagère: le coup de foudre aurait eu lieu il y a plus d'un siècle, du vivant de l'auteur –disparu en 1922.

«Proust a été connu et reconnu très tôt par la communauté intellectuelle, universitaire et artistique américaine. Des ambassadeurs comme Henry James ou Edith Wharton ont contribué à diffuser son œuvre aux États-Unis.» En 1924, l'autrice du Temps de l'innocence (prix Pulitzer en 1921) lui consacrait déjà un essai, alors que tous les livres publiés à cette date n'avaient pas encore fait l'objet d'une traduction en anglais.

Les archives Kolb-Proust, deuxième plus important fonds d'archives consacrées à Proust, sont conservées à l'université de l'Illinois.

Quand Marcel Proust, asthmatique, succombe à une bronchite mal soignée qui s'est transformée en pneumonie, le photographe américain Man Ray se précipite –c'est Jean Cocteau qui le lui a suggéré– pour le photographier sur son lit de mort. Le scandale provoqué par l'obtention du prix Goncourt en 1919 pour À l'ombre des jeunes filles en fleurs semble déjà loin. Proust sera bientôt considéré comme passé de mode.

Marcel Proust: moi, Lolita

La parution des trois derniers tomes de La recherche sera posthume: La Prisonnière en 1923, Albertine disparue en 1925 et, deux ans plus tard, Le Temps retrouvé. Proust, associé à une production littéraire «fin de siècle», entame bientôt, en France, une traversée du désert. Historien de la littérature, Antoine Compagnon évoque «un petit purgatoire» pour l'œuvre de Proust «dans les années 1930 au moment du surréalisme, de l'engagement avec les romans de Céline, de Malraux et de Sartre. Ce creux se poursuit jusqu'au milieu des années 1950.»

Pendant ce temps, aux États-Unis, il continue de tracer sa route. En 1935, sa nièce Suzy Mante-Proust confie à un étudiant américain, Philip Kolb, la correspondance de son oncle. La colossale thèse de doctorat du jeune chercheur comprendra quelque 5.000 lettres qu'il aura passé des années à trier, classer et traduire. Les archives Kolb-Proust, deuxième plus important fonds d'archives consacrées à Proust dans le monde, sont conservées à l'université de l'Illinois.

Jack Kerouac considère son roman comme une version condensée d'«À la recherche du temps perdu».

Après la guerre, affirme Ioanna Kohler, l'auteur français est devenu incontournable outre-Atlantique, «l'un des piliers des cours de littérature comparée sur les campus américains, typiquement consacrés aux “grands romans du XXe siècle” ou à la “généalogie de la modernité”», et souvent dispensés «par des professeurs hors du commun» désireux de transmettre leur fascination pour la prose proustienne. C'est notamment le cas de Vladimir Nabokov, connu pour son «roman-bombe à retardement» Lolita (1955).

«Pour faire comme Proust, mais en plus vite», un jeune homme s'enferme dans un studio new-yorkais et se dope au café pour écrire, en 1951, le futur manifeste (finalement paru en 1957) de la Beat Generation: Sur la route. Jack Kerouac considère son roman comme une version condensée d'À la recherche du temps perdu. Filiation de plume? L'année 2022 marque non seulement le centenaire de la mort de Proust, mais aussi celui de la naissance de Kerouac.

La race des «tantes», des «invertis»

«La vérité sur Proust ne peut se dire sans scandale», assurait Jean Cocteau.

Dans les années 1960, les «gender studies» et les «gay studies» se développent amplement. L'œuvre de Proust y trouve toute légitimité. Lui-même homosexuel et d'origine juive par sa mère, bien que baptisé et élevé dans le catholicisme, n'aurait jamais fait «de son héros et narrateur un juif ou un inverti», d'après Antoine Compagnon, auteur de Proust du coté juif. À travers le personnage gay du baron de Charlus, inspiré à Proust par Robert de Montesquiou, il prend la défense de «la race maudite des juifs et homosexuels», de «la race des tantes» selon ses termes.

«Il m'est arrivé de dire que pendant longtemps, il était lu, bien qu'il fut juif et homosexuel, et puis il est arrivé une période, à partir des années 1970-1980, où, au contraire, on s'est beaucoup intéressé à cette œuvre, parce qu'elle était celle d'un juif et d'un homosexuel», constate Antoine Compagnon.

Mais le nom de Marcel Proust va aussi se diffuser, loin des bancs universitaires, par des biais inattendus. Autant de chemins biscornus et jalonnés de possibilités qui auraient sans doute reçu son approbation.

Dans notre second volet, «Marcel Proust, une idole américaine: Go Big or Go Home!», Proust rencontre Warhol et prend le thé chez les Soprano.

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