Égalités / Société

Diffusion d'images intimes: des activistes au secours des victimes

Temps de lecture : 5 min

[Épisode 4] Plusieurs associations européennes proposent écoute, conseils et sensibilisation pour améliorer la lutte contre le «revenge porn». Certaines vont même jusqu'à traquer les responsables.

«On peut réduire notre vie au maximum, ne plus jamais prendre la moindre photographie, il y aura toujours des images pour humilier en ligne.» | Priscilla Du Preez via Unsplash
«On peut réduire notre vie au maximum, ne plus jamais prendre la moindre photographie, il y aura toujours des images pour humilier en ligne.» | Priscilla Du Preez via Unsplash

L'épisode 3 est à lire ici.

Assise face à ses trois écrans d'ordinateur, Mia Landsem ouvre Reddit. Elle tape trois mots clés, scrolle deux minutes et se retourne: «J'en ai trouvé un.» Au bout de sa souris, une invitation pour un groupe Discord, un millier de membres actifs, où s'échangent des photos intimes de femmes norvégiennes. «Selon les jours, j'en trouve en quelques minutes ou en quelques heures. Mais ils en publient toujours des nouveaux.»

Après la diffusion en ligne d'images sur lesquelles elle apparaissait dénuée, Mia Landsem s'est demandée comment aider d'autres victimes de diffusion non consentie de contenu sexuel. Intéressée par le hacking et la cybersécurité, la jeune femme a pris sur elle d'enquêter en ligne pour rassembler autant d'éléments que possible sur les agresseurs. À l'aide de fausses identités numériques, elle entre dans les groupes de discussion et enregistre tout: les propos tenus, les images échangées, les URL des pages sur lesquelles elle atterrit.

Seules face aux méandres technologiques

En France, quand le confinement est imposé en mars 2020, la quasi-totalité de la population se tourne vers les écrans. On poste, on commente, on streame, on like… Effet secondaire de cette mutation technologique forcée, le nombre de comptes fisha, où s'échangent des images sexualisées de jeunes filles, quelquefois assorties de leur nom, adresse voire du contact des parents, explose.

À ÉCOUTER

Le podcast Aliya, juste une histoire de nudes

Les personnes visées se retrouvent démunies quand la cyberviolence, à caractère sexuel ou non, leur tombe dessus. D'autant plus que 39% des jeunes Américains interrogés par Harris Poll déclarent ressentir une pression sociale les incitant à ne pas réagir s'ils voient l'une de leurs connaissances mal se comporter en ligne.

Pour répondre au problème, des militantes se sont donc réunies à distance et ont créé Stop Fisha. L'association, explique sa cofondatrice Rachel-Flore Pardo, a pour objet d'«accompagner les victimes moralement et juridiquement, de sensibiliser le plus grand nombre et de signaler les contenus illicites».

Car face à une diffusion non consentie, les victimes se débattent comme elles le peuvent avec les complexités des plateformes numériques. En Italie, Maria Teresa Cantone est en croisade contre les géants technologiques depuis le suicide de sa fille en 2016. Elle voudrait que la vidéo qui a servi à l'humilier disparaisse à jamais d'internet, mais la tâche est prométhéenne.

«N'enquêtez pas vous-mêmes, parce que vous aussi êtes vulnérables. Vous ne savez pas qui est en face. Et puis, vous pourriez vous incriminer.»
Helge Haugland, directeur de la cellule norvégienne Kriptos

Pour Julia Slupska, doctorante en cybersécurité à l'université d'Oxford, «ces entreprises devraient fournir un meilleur service client, parce qu'en l'état, c'est aux victimes de se débrouiller seules». Ensemble, les militantes de Stop Fisha s'organisent et signalent donc en groupe, pour essayer de faire supprimer les contenus.

Elles travaillent également avec e-enfance, qui bénéficie d'un accès privilégié aux plateformes: avec l'explosion des réseaux sociaux basés sur l'image chez les jeunes (Instagram, Snapchat, TikTok), beaucoup d'affaires de diffusion non consentie d'images intimes concernent des mineurs. «Et la pédopornographie, c'est ce qu'il y a de plus illégal, note Justine Atlan, directrice générale de e-enfance. Normalement ça ne devrait pas passer sous leurs radars. Quand c'est tout de même le cas, ce simple état de fait permet d'obtenir des retraits très rapides.»

«Une société qui laisse
les citoyens démunis»

En Allemagne, Anna Nackt (un pseudo, qui signifie littéralement «Anne nue») a monté un site web pour fournir aux victimes de diffusion d'images les outils pour garder des traces de l'agression, si elles souhaitent porter plainte, puis faire supprimer le contenu humiliant. Avec elle, les volontaires du site Am I In Porn? ont construit un outil pour faciliter la recherche des éléments détournés.

Au Danemark, Emma Holten, dont les images ont été diffusées à la suite du piratage d'un de ses comptes, a quant à elle lancé des campagnes de sensibilisation. Au Portugal, Inês Marinho a monté l'association Não Partilhes, avec laquelle elle offre de l'aide aux victimes et intervient, dans les écoles comme en ligne, pour alerter, sensibiliser, former.

Toutes, ou presque, fournissent une écoute et une forme d'accompagnement, pour faire face à l'engloutissement numérique mais aussi pour aller porter plainte: en Allemagne, au Royaume-Uni, les lois manquent encore pour protéger les victimes. En France, au Portugal, l'accueil par les forces de police laisse à désirer.

Quand on évoque les citoyens qui non seulement aident les victimes, mais qui participent aussi à traquer les auteurs, Sophie Mortimer, de Revenge Porn Helpline UK, et Rachel-Flore Pardo, de Stop Fisha, les comparent à ce qui existe déjà dans le domaine de la lutte contre la pédocriminalité: des groupes d'internautes qui travaillent ensemble pour débusquer des criminels, au risque, eux aussi, de tomber dans l'illégalité.

Les policiers de la cellule spécialisée norvégienne Kripos réagissent précisément sur ce point: «Nous avons clairement besoin d'aide, nous avons clairement besoin de tous les yeux et toutes les oreilles disponibles, que les gens nous avertissent s'ils voient quelque chose de dangereux, admet leur directeur Helge Haugland. Mais n'enquêtez pas vous-mêmes, parce que vous aussi êtes vulnérables. Vous ne savez pas qui est en face. Et puis, vous pourriez vous incriminer.»

Dans beaucoup de pays européens, ces initiatives sont cela dit «symptomatiques d'une société qui laisse les citoyens démunis», selon la mère de Maëlle. «En réponse, ce sont eux qui prennent en charge la lutte.» Et d'espérer que leur existence même «donne une impulsion aux politiques».

Reprendre la parole

«Je crois que je savais que ça allait m'arriver.» Inês Marinho a ouvert son premier compte Twitter à 13 ans. Elle y a toujours parlé de sujets féministes et a vu très tôt, dès ses 15 ans, des internautes détourner des images d'elle pour les rendre très sexualisées. «Je crois qu'ils n'aimaient pas ce que je racontais», analyse-t-elle.

À 21 ans, une vidéo intime d'elle a été publiée. «Cette-fois là, ça a été un choc. Mais après un temps et grâce au soutien de mes proches, je peux dire, maintenant, que je m'en fiche.» Sur son compte, la jeune femme reste fidèle à elle-même, pose en maillot de bain, en crop-top, aussi dénudée qu'elle le souhaite.

Après une diffusion d'image sans consentement, des voix s'élèvent pourtant souvent pour dire aux victimes qu'elles n'auraient pas dû poster, qu'il ne faut pas publier d'images de soi, suggestives ou pas, regrette-t-elle. «Mais on peut réduire notre vie au maximum, ne plus jamais prendre la moindre photographie, il y aura toujours des images pour humilier en ligne.» Le contenu peut être photoshoppé, voire être pris à l'insu de la personne, rappelle-t-elle. Rien ne peut garantir qu'il n'y aura pas de publication humiliante.

«C'est un problème qui grandit parce que les gens ne savent même pas que c'est illégal, la plupart du temps, estime Sophie Mortimer. Ils ne réalisent même pas que ça existe, jusqu'à ce que ça leur arrive.» Et de souligner, comme beaucoup des personnes interrogées dans cette enquête, la dimension collective de la lutte contre le phénomène.

«Tout le monde devrait être libre, y compris sexuellement, et cette liberté devrait s'étendre aux réseaux sociaux, insiste Inês Marinho. On devrait pouvoir faire exactement ce qu'on veut et se sentir en sécurité. Et si quelque chose nous arrivait, on devrait pouvoir se tourner vers quelqu'un pour obtenir de l'aide.»

Cette enquête a été cofinancée par le Journalism Fund.

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