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Aux États-Unis, ces shérifs qui veulent jouer les cow-boys pour l'extrême droite

Temps de lecture : 5 min

Ces agents locaux des forces de l'ordre sont devenus des recrues de choix pour les ultraconservateurs, qui espèrent les voir interférer avec les scrutins.

Richard Mack, fondateur de la Constitutional Sheriffs and Peace Officers Association, le 9 octobre 2021 en Pennsylvanie devant un drapeau des Three Percenters, un mouvement américain d'extrême droite organisé en milices armées et qui prône la résistance contre le gouvernement fédéral. | Zach D Roberts / NurPhoto / AFP
Richard Mack, fondateur de la Constitutional Sheriffs and Peace Officers Association, le 9 octobre 2021 en Pennsylvanie devant un drapeau des Three Percentersun mouvement américain d'extrême droite organisé en milices armées et qui prône la résistance contre le gouvernement fédéral. | Zach D Roberts / NurPhoto / AFP

Il est peu probable que vous ayez déjà entendu parler de Richard Mack, le presque septuagénaire ancien shérif du comté de Graham, dans l'État de l'Arizona. Aux États-Unis, son nom reste associé à une victoire judiciaire, celle contre la loi Brady, qui avait été adoptée en 1993 pour imposer une vérification des antécédents des personnes souhaitant acheter une arme à feu.

Richard Mack ne s'est pas arrêté à ce coup d'éclat: il a également fondé la Constitutional Sheriffs and Peace Officers Association (CSPOA), une organisation politique regroupant des shérifs qui estiment pouvoir supplanter l'autorité étatique et fédérale dans leurs comtés. Ainsi, ces agents des forces de l'ordre, souvent élus localement, se voudraient les seuls à pouvoir décider ce qui est constitutionnel ou non.

Cette théorie fumeuse a eu des conséquences très concrètes à partir de l'année 2020: les auto-baptisés «constitutional sheriffs» ont refusé de faire appliquer nombre de mesures destinées à combattre la pandémie de Covid-19, comme le port du masque. En 2024, les séides de Richard Mack, qui représentent approximativement 10% des shérifs du pays, espèrent pouvoir s'immiscer dans l'élection présidentielle.

Shérif, fais-moi peur

L'étoile, le chapeau de cow-boy et les bottes qui vont avec: voilà le stéréotype parfait du shérif, ce flic pour le moins singulier et qui incarne à lui seul une certaine image des États-Unis. Cependant, qu'est-ce qu'un shérif exactement? Le soft power américain nous a permis de nous familiariser avec le NYPD, le LAPD, le FBI… Demeurent néanmoins quelques cas «à part», à l'image du Texas Ranger ou du shérif.

Pour résumer de façon lapidaire la division administrative américaine, distinguons tout d'abord les deux grandes structures: le niveau fédéral (pour lequel exerce le FBI, par exemple) et le niveau étatique (avec ses cinquante États fédérés). Au sein desdits États se trouvent des comtés, peu ou prou semblables à nos départements français, à la différence près que les comtés ont une compétence en matière de sécurité: c'est là qu'on trouve le shérif.

«Que ce soit bien clair: le président des États-Unis ne peut pas dire à votre shérif ce qu'il doit faire.»
Richard Mack, ancien shérif du comté de Graham

Souvent élu, il est en quelque sorte un agent de police (ou de gendarmerie) départementale. Charles Eddy, traducteur juridique, énumère ses missions, qui le rapprochent du rôle de notre huissier de justice: celles «de délivrer les assignations en justice dans le cadre des procès, d'effectuer la saisie des biens pour l'exécution des jugements, et de procéder aux expulsions locatives».

Investis de prérogatives importantes, les shérifs sont en conséquence devenus des recrues particulièrement prisées par l'extrême droite, d'où l'émergence de la CSPOA, dont les liens avec les milieux extrémistes et suprémacistes sont pour le moins flagrants.

Figure de l'extrême droite américaine

Richard Mack est désormais une figure incontournable de l'extrême droite américaine contemporaine: engagé avec la milice des Oath Keepers –désormais bien connue en raison de son implication dans les événements du 6 janvier–, il est un intervenant régulier auprès de l'ultraconservatrice John Birch Society et possède son rond de serviette chez Alex Jones, figure majeure de l'alt-right et adepte des théories du complot.

Sur son site, il invite, pour 11 dollars par mois, à devenir l'une de ses vigies, une «CSPOA Posse». Le nom comme l'idéologie renvoient au «Posse Comitatus», une organisation suprémaciste blanche fondée à la fin des années 1960 et promouvant l'idée phare de la CSPOA selon laquelle le shérif représente l'autorité suprême du comté, rappelle l'association anti-raciste Southern Poverty Law Center.

Pour reprendre les termes de Richard Mack himself: «Que ce soit bien clair: le président des États-Unis ne peut pas dire à votre shérif ce qu'il doit faire. Je me fiche que ce soit George Washington lui-même, ils ne peuvent pas nous dire ce que nous devons faire.»

La vision de ce thuriféraire du shérif comme interprète final de la Constitution des États-Unis ne s'arrête pas à cet univers alternatif où le shérif peut unilatéralement décider de ne pas appliquer les législations relatives au port d'armes ou au Covid-19 parce qu'il les considère contraires au texte fondateur.

Mack estime en outre que les shérifs ont leur mot à dire sur la tenue des élections. Affiliée à la campagne ProtectAmerica.vote –projet commun mené par l'organisation texane True The Vote et Protect America Now–, la CSPOA s'est engagée pleinement dans le mythe de l'élection volée et reprend à son compte la fable de la fraude électorale de grande ampleur.

Le shérif Dar Leaf, dur de la feuille

Rappel des épisodes précédents: durant l'élection présidentielle de 2020, Donald Trump et le Parti républicain, acculés, commencent à évoquer une fraude de grande ampleur mise en œuvre avec l'aide de l'entreprise Dominion, qui fabrique les machines utilisées pour le vote électronique.

Dans le Michigan, un shérif s'est employé à servir ce narratif: Dar Leaf. Élu du comté rural de Barry, à 80 kilomètres de Lansing (capitale de l'État), Dar Leaf a notamment demandé aux tribunaux de saisir le matériel électoral et chargé des enquêteurs de questionner les greffiers locaux sur les processus de vote, racontent les journalistes de Reuters Peter Eisler et Nathan Layne.

Estimant les preuves insuffisantes, les cours fédérales et étatiques ont rejeté les demandes du shérif Leaf visant à autoriser la saisie des machines de vote dans son comté et à l'échelle de l'État du Michigan. Considérant que les investigations menées par l'État ont interféré avec les siennes, l'élu a poursuivi la procureure générale Dana Nessel, affirmant dans sa plainte que cette dernière avait «illégalement et inconstitutionnellement usurpé et empiété sur la fonction exclusive d'application de la loi et sur l'autorité et le pouvoir du plaignant, un shérif constitutionnel». Il a été débouté en août.

Les shérifs jouent en fait un rôle extrêmement limité en ce qui concerne la supervision des opérations électorales. Comme le rappelle le State United Democracy Center, «les shérifs qui outrepassent leur rôle peuvent non seulement enfreindre la loi, mais aussi donner l'impression de tenter d'interférer dans une élection ou d'empêcher les agents électoraux dûment autorisés de remplir leurs responsabilités».

Qu'importe: à l'occasion du FreedomFest qui s'est tenu à Las Vegas cette année, le patron de la CSPOA Richard Mack a invoqué le film complotiste phare de l'ultraconservateur Dinesh D'Souza, 2000 Mules. Face à cette prétendue menace –des «mules» démocrates déposant un nombre considérable de bulletins de vote par correspondance dans les boîtes dédiées à cette effet–, les élections doivent, pense-t-il, devenir la «priorité absolue» de son mouvement…

Dans le même temps, les midterms, élections de mi-mandat qui se tiennent en ce moment, pourraient faire élire au niveau étatique des secrétaires d'État dont les attributions seraient à même d'interférer avec les résultats de la prochaine présidentielle. Il devient difficile de donner tort au président Biden: la démocratie semble bel et bien en danger.

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