Culture

«Pacifiction», splendeur et trouble aux antipodes

Temps de lecture : 4 min

Le nouveau film d'Albert Serra compose un thriller paranoïaque. Entre comique et menaces bien réelles, un envoûtement qui déplace tous les codes.

Le commissaire de la République De Roller (Benoît Magimel) en compagnie de Shannah (Pahoa Mahagafanau), personnage très actif et très contemporain. | Les Films du Losange
Le commissaire de la République De Roller (Benoît Magimel) en compagnie de Shannah (Pahoa Mahagafanau), personnage très actif et très contemporain. | Les Films du Losange

Le ciel est rouge sur l'atoll. La marine nationale veille –y compris autour d'un verre, en galante compagnie tarifée, dans un night-club clinquant. Un notable en complet blanc glane les hommages intéressés et distribue les petites phrases à demi-diplomatiques, à demi-venimeuses.

Pacifiction, le nouveau film du réalisateur de Honor de Cavalleria et de La Mort de Louis XIV, Albert Serra, ne ressemble à rien de connu, y compris parmi les précédentes œuvres du cinéaste catalan.

Aux côtés du pontifiant et matois officiel français à qui tout le monde donne du «Monsieur le commissaire», le film déambule avec une nonchalance essorée par la chaleur, les cocktails, les manigances entre lagon et flamboyants, les clichés touristiques et la pauvreté de la plupart des habitants.

À Tahiti, où Benoît Magimel, impérial, c'est le cas de le dire, interprète le plus haut représentant de la République française, nommé là-bas commissaire général et non préfet, les temporalités ne sont pas les mêmes pour tous. Les mots ne signifient pas la même chose en diverses circonstances, les formules officielles, les blagues lourdaudes et les invocations de la tradition servent d'autres objectifs que ce qu'il y paraît.

Ami ou ennemi de qui?

Louvoyant avec une dignité lasse, de sbires en chefs de clans, de patron de boîte de nuit en écrivaine nationale venue faire retraite pour un prochain chef-d'œuvre, d'amiral pontifiant en entraîneuses pas dupes, l'officiel souvent en costume immaculé se révèle peu à peu à la fois comme le protagoniste principal et comme l'un des objets de cette comédie aussi cruelle qu'allusive. Ses soliloques traduisent ses éclairs de lucidité, ses plages d'incompréhension, son désarroi devant une situation fuyante.

Autour du commissaire, notables locaux et émissaire d'une puissance alliée pas forcément amie poussent leurs pions avec une courtoisie hérissée de poignards. | Les Films du Losange

Il n'y a pourtant pas forcément de quoi rire. Il est question de colonialisme et d'influences hostiles de puissances étrangères, de misère endémique et de destruction de la nature. Et même de la possible reprise d'essais nucléaires. Dans les paradisiaques eaux proches, on croise ce qui est peut-être une barque de pêche, et peut-être la partie émergée d'un sous-marin. Ami ou ennemi? Et ami ou ennemi de qui?

Avec un humour gracieux et une sensibilité extrême aux ambiances, aux vibrations, aux rythmes des choses et des êtres, Albert Serra compose ce qui est à vrai dire un vigoureux pamphlet contre les impasses multiples créées par l'occupation française de la Polynésie. Mais il le fait en déjouant sans cesse, avec la complicité frémissante d'ambiguïté de son acteur principal, tout ce qui d'ordinaire ressemble à un pamphlet. Ou d'ailleurs à une comédie.

Un grand film queer

Nul, sans doute, n'incarne mieux l'esprit du film que Shannah (Pahoa Mahagafanau), figure d'homme-femme issue d'une tradition de l'île, celle des Māhū, mais personnage très actif et très contemporain. Cette présence queer cristallise de manière vivante et riche de séductions comme de mystère, le processus même qui rend tout le film si vivant, si troublant.

Le septième long métrage d'Albert Serra incarne en effet à merveille le «trouble dans le genre». Lorsque la philosophe et activiste Judith Butler donnait ce titre à l'ouvrage fondateur de la théorie queer, elle ne pensait évidemment pas aux genres cinématographiques, mais il n'y a aucun abus à y étendre ce qui remettait en question les appartenances ou les assignations sexuées des individus.

La pensée queer a suscité une ample réflexion concernant plus particulièrement les films à l'enseigne du New Queer Cinema, auquel l'article «A Queer Sensation» de l'universitaire Ruby Rich a offert, en 1992, un manifeste fondateur.

Comme l'écrivait Pierre Caudevelle dans Komitid en 2014, «être queer signifie s'interroger sur l'entre-deux, les frontières, le conditionnement de notre société. Le New Queer Cinema n'est pas du “cinéma gay”, c'est une révolution artistique dans la représentation de la norme sexuelle et une volonté de l'intégrer dans le cinéma grand public.»

En fait, pas seulement de la norme sexuelle, mais de toutes les normes produites par une construction historique et des rapports de force. Et c'est bien cet ensemble de normes que travaille à miner, avec une apparente nonchalance de dandy des tropiques, le film qui navigue entre thriller, film d'espionnage, burlesque et fantastique politique.

Si Pacifiction est en effet un grand film queer, c'est très au-delà des seules questions de genre ou de sexualité, et en n'accordant aucune centralité à des sujets LGBT+: par le trouble essentiel qu'il instille dans les perceptions du monde.

Une double orbite

Soulignée par le jeu de mot de son titre –tandis que le sous-titre, Tourments sur les îles, renvoie à un roman de gare exotique, qui participe aussi de l'affaire–, cette hybridité inventive prolifère dans un film qui se révèle dès lors circuler autour d'une double orbite.

La politique comme une discothèque, selon la formule désabusée du commissaire De Roller. | Les Films du Losange

Le récit se déploie en effet autour du louvoyant dépositaire d'une autorité –coloniale, étatique, économique, masculine, et aussi liée au star-system, au statut de celui qui l'interprète (formidablement)–, Benoît Magimel en vice-consul fantôme des figures de l'empire de longtemps désintégré. Mais il palpite aussi, de manière subliminale, autour de Shaha, personnage trans autochtone porteur de multiples et explicites «différences», et incarnation de tout ce qui tend à exister malgré toutes les formes de domination.

Tous les autres (officiers de l'armée française, patron de boîte de nuit, chefs de clan indigènes, vedette culturelle métropolitaine, expats cyniques, agents d'influence, espions possibles ou probables) sont les repères faussement stables, parce que moisis à l'intérieur, des diverses postures du jeu de rôle social et des figurines d'un romanesque codifié.

Ils ne sont pas moins dangereux pour autant, bien au contraire, manifestations de puissances dont la stabilité, pour être illusoire, n'en est que plus menaçante. Y compris (surtout?) lorsqu'elle est ridicule. Sous la surface rôdent prédateurs et fantasmes, imaginaires à l'exotisme désuet et clinquant des nouveaux riches actuels et futurs. Le ciel s'assombrit encore.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le dimanche de 15h à 16h sur France Culture.

Cet article reprend des éléments d'une critique publiée sur Slate le 27 mai, lors de la présentation du film au Festival de Cannes.

Pacifiction–Tourments sur les îles

d'Albert Serra

avec Benoît Magimel, Pahoa Mahagafanau, Matahi Pambrun, Sergi López, Cécile Guibert, Marc Susini

Séances

Durée: 2h45

Sortie le 9 novembre 2022

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