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Fin du voile, ouverture d'un bar: pourquoi les fake news pullulent en Arabie saoudite

Temps de lecture : 4 min

Des rumeurs de nouvelles libéralisations des mœurs se multiplient sur les réseaux sociaux saoudiens. Difficile de dire si Mohammed ben Salmane, qui manie une forme d'ouverture mêlée d'un autoritarisme féroce, en bénéficie ou en pâtit.

Un Saoudien lors de la conférence annuelle de la Future Investment Initiative à Riyad le 25 octobre 2022. | Fayez Nureldine / AFP
Un Saoudien lors de la conférence annuelle de la Future Investment Initiative à Riyad le 25 octobre 2022. | Fayez Nureldine / AFP

Début octobre, des milliers d'internautes se sont fait un plaisir de relayer une information qui promettait de faire sortir les sociétés arabes conservatrices d'une longue nuit obscurantiste: dans un vrai-faux document daté du 23 septembre, qui correspond à la fête nationale saoudienne, le ministère de l'Intérieur saoudien enjoignait soi-disant à tous les agents de l'ordre sous sa houlette de lever, «de toute urgence», l'obligation du port du voile appliquée aussi bien aux femmes autochtones qu'aux ressortissantes étrangères.

Le ton était d'une sévérité qui laissait pantois, et le document était tellement bien fait qu'on y aurait cru. Cependant, un décalage de date entre le calendrier grégorien et celui de l'Hégire a permis de révéler le montage: il se trouve qu'il s'agissait d'une énième fake news sur ce même sujet.

Fake news ou ballons d'essai?

La même fausse note du ministère saoudien avait déjà été exploitée en 2019 pour le même motif. La presse locale inféodée au régime s'était alors chargée, à la place des autorités, de démentir l'information.

À la mi-octobre 2022, de nouvelles informations aussi insistantes que surprenantes –appuyées par des vidéos invérifiables– évoquaient cette fois-ci l'ouverture d'un «premier bar» dans la ville de Djeddah, capitale économique du royaume. Cette rumeur fait écho à de vraies informations sur l'inauguration d'une discothèque dite «halal» –c'est-à-dire sans alcool– en juin 2019.

Ces rumeurs pourraient être des ballons d'essai lancés par le pouvoir: depuis son avènement, le prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS) concentre entre ses mains tous les pouvoirs et enchaîne des réformes de libéralisation des mœurs, rendant crédibles ces fausses nouvelles. Le 27 septembre dernier, il a été nommé Premier ministre.

À l'inverse, certains commentateurs saoudiens pointent du doigt la presse qatarie, très active et très offensive, dont une partie est basée en Turquie. Elle s'attaque inlassablement à cette politique menée par MBS et présente le régime de Riyad comme la tête de pont du processus de «normalisation» avec Israël. Elle pourrait bien bénéficier de ces fake news.

Un prince irrévérencieux

Depuis la consécration –illégitime, il faut le rappeler– du futur roi contre les milieux conservateurs qui forment traditionnellement la béquille idéologique sur laquelle s'appuie le régime saoudien, et qui se disent être les dépositaires de la doctrine wahhabite, l'Arabie saoudite a initié une succession de mesures audacieuses.

Cela a commencé par la suspension impromptue, en 2016, du puissant Comité pour la promotion de la vertu et de la lutte contre le vice, qui faisait office de police des mœurs. Elle a été suivie, quelques mois plus tard, d'une purge inédite dans la sphère des théologiens et des imams, dont environ un millier ont été emprisonnés. Troisième mesure, qui a sonné comme un coup de grâce à la tradition wahhabite: l'autorisation accordée aux femmes, sans fatwa, de conduire des voitures.

En politique, l'Arabie saoudite avait, en parallèle, choisi de rompre avec le Qatar, qu'elle accusait de promouvoir le terrorisme, et s'est aussitôt lancée dans une guerre médiatique acharnée contre les organisations se revendiquant de l'islam politique, les Frères musulmans en tête.

Continuant à briser les tabous, MBS a osé s'attaquer à un domaine resté l'apanage des théologiens, en ordonnant en mars 2022 d'expurger des milliers de hadiths (citations attribuées au prophète Mahomet) jugés faux ou peu crédibles. Il s'agissait surtout d'un certain nombre de citations faisant l'apologie de la violence.

Autant de décisions révolutionnaires qui ont fini par séduire les plus sceptiques, y compris dans les milieux progressistes arabes. Et si la famille royale saoudienne, les Al-Saoud, disait vrai? Cela ne pourrait qu'être une bonne nouvelle, dans la mesure où la fin du wahhabisme libérerait des millions d'Arabes et de musulmans d'un carcan idéologique mortifère.

Mais attention: il peut aussi s'agir d'une tactique de survie pour surmonter une conjoncture difficile à tous les niveaux (politique, financier, sécuritaire), aggravée par des luttes intestines au sein de la famille régnante avec ses multiples branches rivales.

Les Al-Saoud sont aussi hantés par une double peur: celle de se faire phagocyter par le régime iranien et celle de se voir amoindris par la razzia lancée, dès 2014, par l'organisation État islamique (Daech), qui jouissait dans la péninsule arabique de vastes soutiens.

Réformisme et autoritarisme se marient

Sur son élan iconoclaste, Mohammed ben Salmane a reconnu en 2018 que la promotion et la propagation du wahhabisme par son pays avaient été faites à la demande de ses alliés occidentaux pendant la Guerre froide, dans le but, dit-il, d'empêcher l'Union soviétique de «conquérir le monde musulman ou d'y acquérir de l'influence».

Jusqu'où peut-il aller dans ses réformes? Interrogé par Slate.fr, le politologue Hasni Abidi, directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen à Genève, estime que le prince héritier saoudien «a désormais le champ libre pour mener ses réformes et aller jusqu'au bout. Rien ne peut lui résister.»

Selon ce chercheur, MBS a réussi à «désactiver tous les contre-pouvoirs, y compris au sein de la famille royale et dans l'establishment religieux». Son plus grand atout: «La jeunesse saoudienne, acquise à ses projets d'ouverture, qui le soutient dans ses projets visant à sortir des contraintes religieuses.»

Mais, à force d'être sur les tous les fronts, «ses capacités de résistance sont limitées», relativise néanmoins notre interlocuteur, pour qui la brouille avec l'administration américaine «est un signe d'un volontarisme qui commence à agacer».

Cette libéralisation tous azimuts ne saurait, toutefois, cacher la situation des droits humains dans ce pays, où des opposants politiques et même des prédicateurs gênants sont régulièrement exécutés. Le cas du cheikh Salman al-Ouda (connu pour ses prêches anticonformistes sur la charia ou l'homosexualité et condamné à mort en 2019 avec deux autres hommes de religion) et celui du journaliste Jamal Khashoggi (assassiné à Istanbul le 2 octobre 2018) illustrent cette volonté des tenants du pouvoir de maintenir le pays dans un système autoritaire… bien réel.

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