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Postes de police secrets, rapatriements forcés... La Chine surveille ses ressortissants en Europe

Temps de lecture : 7 min

Selon l'ONG Safeguard Defenders, Pékin a installé une cinquantaine de postes de police illégaux à l'étranger, utilisés notamment pour contraindre des citoyens chinois à retourner au pays.

Rue où un poste de police chinois secret est soupçonné d'être installé, à Londres, prise en photo le 28 octobre 2022. | Leon Neal / Getty Images Europe / AFP
Rue où un poste de police chinois secret est soupçonné d'être installé, à Londres, prise en photo le 28 octobre 2022. | Leon Neal / Getty Images Europe / AFP

Tout indique que les Chinois, où qu'ils soient, peuvent être surveillés par la police de leur pays. Safeguard Defenders, une ONG dont le siège est à Madrid, a révélé en septembre dernier que, sans aucune discussion bilatérale, 54 postes de police chinois ont été installés dans 21 pays. La majorité est implantée en Europe de l'Ouest. Il y en a 3 en France (plus précisément à Paris), 8 en Espagne, 4 en Italie, 1 en Allemagne.

Certains pays ont réagi à la présence de ces policiers chinois nullement enregistrés comme tels. L'Irlande est le seul à avoir demandé à Pékin de fermer son poste de police à Dublin. Aux Pays-Bas, alors que venait de paraître le rapport de Safeguard Defenders, Wang Jingyu, un dissident chinois réfugié à Amsterdam, a été sommé par des policiers chinois de retourner en Chine, car sa présence avait été repérée lors d'une manifestation devant l'ambassade de la république populaire. Au lieu de quoi, il est allé raconter à des médias hollandais la pression et les menaces qu'il subissait, ce qui a amené le ministère de l'Intérieur des Pays-Bas à lancer une enquête sur les méthodes de la police chinoise.

Au Canada, la police fédérale se penche sur le cas d'un Chinois accusé en Chine de détournement de fonds et qui, sous la menace, a été contraint d'y retourner. Aux États-Unis, sept Chinois ont été inculpés pour avoir essayé d'obliger l'un de leurs compatriotes à retourner en Chine.

Des «centres de services» avec des policiers

Pékin ne nie pas l'existence d'installations policières hors du pays. Officiellement, iI s'agirait principalement de l'expansion de la lutte anti-corruption et de la lutte contre la fraude en ligne. La cyberfraude est devenue un fléau en Chine et le gouvernement cherche à réprimer les arnaques qui, pour beaucoup, sont lancées par des ressortissants chinois résidant à l'étranger.

Questionné lors d'un point de presse le 26 octobre, Wang Wenbin, l'un des porte-paroles du ministère chinois des Affaires étrangères, a déclaré que «les organes de sécurité publique chinois combattent résolument toutes sortes d'activités criminelles transnationales, conformément à la loi, et respectent la souveraineté judiciaire des autres pays». Cette dernière affirmation ne fait manifestement pas consensus hors de Chine. D'autant plus que, le 2 septembre, Pékin a promulgué une loi qui établit «la pleine exterritorialité pour les citoyens chinois» en matière de fraude ou d'escroquerie en ligne. Ceux qui sont soupçonnés de tels délits et se sont réfugiés à l'étranger doivent donc être rapatriés.

Cependant, lorsque la question lui a été précisément posée sur la présence de véritables commissariats de police chinois à l'étranger, le porte-parole Wang Wenbin a tenu à affirmer que «cette allégation est tout simplement fausse». Il affirme qu'il s'agit en fait de centres de services pour les Chinois à l'étranger. L'une des fonctions des deux ou trois employés présents dans ces antennes serait de gérer toutes sortes de questions administratives en relation avec la Chine. Par exemple, si un ressortissant chinois a besoin de renouveler son permis de conduire chinois, les policiers s'en occupent. De même s'il a besoin d'un acte de naissance.

Rapatriements forcés

Or, de telles démarches relèvent normalement des consulats. La principale fonction des antennes de police chinoises n'est-elle pas de surveiller les Chinois qui vivent hors de Chine? Il arrive qu'un membre de la communauté soit repéré comme étant un ancien délinquant ayant fui la Chine, ou comme un ancien proche de la dissidence. Voire, qu'il soit soupçonné de se comporter de façon trop «indisciplinée» dans son pays hôte.

Les policiers venus de Chine sont attentifs à toutes ces situations. Pour cela, ils sont aidés par l'association des Chinois d'outre-mer de la ville. Celle-ci est souvent domiciliée dans l'un des grands magasins chinois et présidée par son –généralement– riche propriétaire, qui par ailleurs abrite dans ses locaux le bureau des policiers.

L'association des Chinois d'outre-mer supervise la vie de la communauté chinoise du quartier, organise quantité de services d'entraide et règle les possibles différends. Et, au besoin, elle assiste les policiers chinois du quartier pour contraindre le supposé délinquant d'accepter de retourner en Chine. Des pressions sont exercées sur l'individu lui-même ou son entourage familial resté au pays... Tout cela en dehors de toute procédure régulière hors de Chine.

Ces formes de rapatriement sont apparemment nombreuses. En août 2022, le ministère chinois de la Sécurité publique a annoncé un chiffre: 230.000 personnes sont «retournées volontairement» en Chine entre avril 2021 et juillet 2022, afin de «faire face à des accusations criminelles potentielles». Safeguard Defenders estime qu'il peut s'agir aussi bien d'individus accusés de délits que de membres de minorités religieuses ou de personnes ayant affirmé leur hostilité au régime communiste en place à Pékin.

Un précédent historique

Cette pratique du renvoi en Chine de quiconque ne se conforme pas, même à l'étranger, aux règles du groupe, ne date pas d'hier. En janvier 1981, un ingénieur du nom de Jiang Youlu effectue depuis quelques mois un stage au Bureau national de Métrologie (aujourd'hui disparu) à Paris et loue un appartement avec d'autres chinois dans le Xe arrondissement.

Il se lie d'amitié avec des Français à qui il ne cache pas les profondes critiques que lui inspire le régime politique de Pékin. Le 16 janvier, il se rend à une convocation de l'ambassade de Chine et ses amis ne le revoient plus. Un sinologue qui le connaît parle de cette disparition à plusieurs journalistes et des articles paraissent dans la presse.

Quatre jours plus tard, une dizaine de diplomates accompagnent à Roissy Jiang Youlu. À l'entrée du couloir d'embarquement de l'avion CAAC qui va partir pour Pékin, un de ses amis français est présent. Il est entouré de membres de la Police de l'air et des frontières (PAF) et d'inspecteurs de la direction de la Surveillance du territoire (DST) auxquels il confirme qu'il s'agit bien de Jiang Youlu, lequel est prié de bien vouloir suivre cette imposante force de l'ordre.

L'ambassade de Chine en France va protester vigoureusement, parlant d'un «incident politique grave» et affirmant ne pas comprendre qu'un citoyen chinois, qui allait rejoindre son pays «au terme d'un stage scientifique», ait été «retenu, sans aucune raison valable». De son côté, Jiang Youlu a immédiatement demandé l'asile politique à la France, où il vit toujours.

Protéger les touristes chinois

À partir du début des années 2000, une tout autre question a pris de l'ampleur pour les nombreux Chinois voyageant à travers le monde: le risque de vol. Dès 2010, près de 1,5 million de visiteurs chinois sont venus en France chaque année. Beaucoup transportaient sur eux de grosses sommes en liquide, que des voleurs à la tire leur ont parfois dérobées.

La presse chinoise avait révélé en 2013 que vingt-trois touristes chinois avaient été attaqués et détroussés de l'équivalent de 7.500 euros à la sortie d'un restaurant. La même année, dans un hôtel de Saint-Denis, au nord de Paris, le chef de la police du Sichuan, qui accompagnait une délégation de la province en France, s'est fait voler son argent et ses papiers dans sa chambre d'hôtel alors qu'il était allé prendre son petit déjeuner. De son côté, l'ambassade de Chine en France publie, à l'attention des touristes chinois, une brochure qui classe les quartiers de Paris par «niveau de sécurité» et où seuls les Ve, VIe, XVe et XVIe arrondissements obtiennent la moyenne.

Parallèlement, en Italie, le ministère de l'Intérieur avait en 2016 passé un accord avec Pékin pour que des policiers chinois viennent patrouiller près des sites touristiques de Rome et de Milan et rassurent leurs compatriotes en visite dans ces villes.

Tout au long de la décennie, les autorités françaises ont tenté de répondre aux craintes des visiteurs chinois en France. En 2014, plusieurs journaux chinois annoncent que des mesures ont été prises par la police à Paris pour renforcer la sécurité des touristes étrangers. Il est mentionné qu'au mois de février, 136 personnes ont été arrêtées et qu'il s'agit de pickpockets, et de vendeurs sans licence. Et surtout, le ministère français de l'Intérieur, alors dirigé par Bernard Cazeneuve, envisage de coopérer avec Pékin afin que des patrouilles de policiers français et chinois circulent dans Paris et assurent une sécurité particulière aux touristes chinois.

«Chasse au renard»

Ce projet va être très officiellement bloqué par Laurent Fabius ministre des Affaires étrangères à l'époque. Lors d'une visite à Pékin en mai 2014, il déclare à des journalistes chinois: «Autoriser la police chinoise à patrouiller n'est pas forcément la meilleure des solutions.» Il explique alors que les effectifs de la police française seront renforcés pour s'occuper de la sécurité des touristes étrangers, qu'un numéro téléphonique spécial en chinois sera mis en place et que davantage de services en matière de cartes bancaires seront proposés. Mais en 2017, au début de la présidence d'Emmanuel Macron, les autorités françaises autorisent la Chine à déployer des adjoints de police pour protéger les touristes chinois après une série d'agressions.

Autant de dispositions qui ont sans doute perdu de leur utilité depuis 2020: avec l'apparition du Covid-19, il n'y a quasiment plus de touristes chinois. Pour autant, le souci de Pékin de surveiller les ressortissants qui vivent hors de Chine n'a manifestement pas disparu, pas plus que le désir d'obliger certains à rentrer au pays. L'opération de repérage et de récupération de délinquants à l'étranger porte même un nom très explicite dans les services de police chinois: il s'agit de la «chasse au renard».

Mais, en évitant de mettre au point en matière policière des coopérations bilatérales avec les pays où elle veut enquêter, la Chine va à l'encontre du droit international. Les États concernés peuvent estimer que cette forme de police chinoise masquée est illégale et porte atteinte à leur intégrité territoriale. Dès lors, le plus simple et le plus sage serait sans doute que la Chine officialise le rôle qu'elle entend donner à ses policiers dans les 21 pays où elle les a répartis. Mais est-on prêt, à Pékin, à entrer dans une démarche qui pourrait ressembler à une concession accordée à l'étranger?

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