Santé

Irritabilité, dépression... Les conséquences des insomnies à répétition sur la santé mentale

Temps de lecture : 5 min

Ce trouble du sommeil, qui touche plus de 10% des Français, peut être très handicapant et douloureux. Heureusement, des solutions existent pour que les nuits des insomniaques redeviennent synonymes de repos.

«Plus on est anxieux dans la journée, plus on a de chances de mal dormir la nuit, car on digère les émotions des heures passées», explique Mireille Barreau, sophrologue. | cottonbro via Pexels
«Plus on est anxieux dans la journée, plus on a de chances de mal dormir la nuit, car on digère les émotions des heures passées», explique Mireille Barreau, sophrologue. | cottonbro via Pexels

«Ne pas dormir rend fou, intolérant et intolérable. Lorsque je dormais seulement trente minutes par nuit, le moindre pas de travers dans le métro me faisait partir en toupie. Je me suis sentie très proche des enfants qui hurlent en fin de journée parce qu'ils sont fatigués.» À 24 ans, Clémence a vécu l'enfer pendant presque un an, lorsqu'elle est devenue journaliste chargée de la matinale d'une station radio. Elle se levait certains jours à 1h du matin, pour commencer sa journée de travail à 2h.

«Mon sommeil est devenu erratique, décrit-elle. Tous les deux mois environ, je me suis retrouvée à dormir entre trente minutes et deux heures par nuit, sur des périodes de deux semaines. C'était affreux, j'étais crevée tout le temps. Je me suis déjà retrouvée certaines nuits à deux doigts de crier tellement je n'en pouvais plus.»

Entre 13% et 16% des Français subissent des insomnies, selon l'Institut national du sommeil et de la vigilance. Mais de quoi parle-t-on exactement? «L'insomnie peut concerner l'endormissement, lorsque vingt à trente minutes ou plus sont nécessaires pour trouver le sommeil, définit Linda Amine, psychologue clinicienne spécialiste du sommeil. Il peut aussi s'agir de réveils nocturnes ou précoces avec plus ou moins de difficultés à se rendormir. Elle peut relever enfin d'une qualité de sommeil détériorée avec, alors, le sentiment d'un sommeil non-récupérateur.»

«Certains insomniaques peuvent boire jusqu'à huit cafés par jour»

La fatigue arrive bien sûr en tête de liste des conséquences de ces troubles du sommeil. Vient assez vite derrière l'irascibilité, comme le montre l'exemple de Laurence, professeure de 59 ans qui n'a pas dépassé les cinq heures de sommeil par nuit depuis sa première grossesse, il y a vingt-cinq ans: «Je m'énerve très vite. Le moindre petit souci me stresse», confie-t-elle.

Le manque de sommeil peut également entraîner des troubles de la concentration, de la vigilance et de la mémoire. Quand Faustine, manager de 26 ans, ne dort pas, elle remarque ainsi qu'il lui arrive de «rentrer dans une pièce et oublier ce qu'[elle] cherchai[t]», ou de se mettre à une tâche et de «l'oublier en cours de route».

Autre souci: la dépendance à ce qui nous réconforte ou nous booste, ajoute Mireille Barreau, sophrologue et autrice de Destination sommeil–En finir avec les insomnies et retrouver le plaisir de dormir: «En cas de dette de sommeil sévère, on a naturellement envie de manger sucré et gras. Il en va de même pour les boissons énergétiques comme le Redbull, ou pour le tabac, car la nicotine est un stimulant. Mais aussi avec le café, qui neutralise les signaux de fatigue. Certains insomniaques peuvent boire jusqu'à huit cafés par jour, ça les aide à tenir, mais c'est un cercle vicieux, car au-delà de trois tasses et d'une certaine heure, cela peut empêcher de dormir…»

«Plus je stresse, plus je me réveille, plus je me réveille, plus je stresse»

Toutes ces conséquences sont bien sûr handicapantes. Mais pour les insomniaques sévères, elles peuvent être bien plus graves. «Un lien bidirectionnel a été mis en évidence entre dépression et manque de sommeil», explique la psychologue Linda Amine. Ainsi, quand elle évoque son année d'insomnies, Clémence parle volontiers de «détresse psychologique»: «J'avais l'impression d'avoir 15 ans, je me mettais tellement en colère ou en larmes que je ne me reconnaissais pas… C'était impressionnant.»

L'entrée dans un cercle vicieux est alors presque inéluctable: «Plus on est anxieux dans la journée, plus on a de chances de mal dormir la nuit, car on digère les émotions des heures passées», commente Mireille Barreau. «Le stress est à la fois la cause et la conséquence de mes insomnies, confirme Faustine. Plus je stresse, plus je me réveille la nuit et plus je me réveille la nuit, plus je stresse en craignant d'être fatiguée le lendemain.»

Cette peur, tout à fait naturelle, doit être prise au sérieux. Comme l'explique Linda Amine, «il s'agit d'un stress post-traumatique, à traiter en tant que tel, en utilisant l'EMDR [une thérapie par les aux mouvements oculaires, ndlr], par exemple».

Selon la psychologue clinicienne, la première étape pour sortir de cette spirale infernale est d'établir «un état des lieux le plus complet possible afin de déterminer une stratégie de traitement le plus efficace». Dort-on mal à cause de son partenaire qui ronfle? Parce qu'on est stressé? Parce qu'on ne respecte pas son horloge biologique?

«Travailler sur les causes qui favorisent les troubles est une nécessité pour qu'ils ne se reproduisent pas», insiste Mireille Barreau, qui conseille la sophrologie: «Il s'agit de toute une palette d'exercices qu'il faut faire régulièrement pour pouvoir naturellement les convoquer en cas d'insomnie. Rien que quinze minutes de pratique chaque jour peut faire bouger les lignes. Ces exercices peuvent servir à canaliser le mental avec des contemplations, évocations apaisantes ou visualisations, par exemple», assure-t-elle.

Routine stricte, lecture...

Si les écrans sont généralement déconseillés en cas d'insomnie –la lumière bleue qui s'en dégage empêchant la sécrétion de mélatonine, aussi appelée «hormone du sommeil»–, Faustine reconnaît que, souvent, elle finit par s'endormir devant un documentaire. Mais pour éviter de répéter l'opération toutes les nuits, elle applique une routine assez stricte: «Le soir, je mets tout en place pour dire à mon corps que c'est le moment de dormir. Je dîne, je prends un bain ou une douche, j'allume des bougies, je coupe mon téléphone à 22h et je lis.»

D'autres insomniaques, comme Laurence, se tournent vers des solutions médicamenteuses: «J'ai longtemps pris des somnifères, mais mon médecin a arrêté de m'en prescrire parce qu'il ne veut pas que je m'habitue. Il m'a donc donné un médicament déstressant et sans accoutumance». Sur elle, les cachets de mélatonine ne fonctionnent pas. Ils ont pourtant sauvé le repos de Clémence et de Muriel, artiste de 49 ans, qui y a également recours quand elle sent que les courtes nuits s'enchaînent.

Mais sa solution à elle, lors de réveils nocturnes, c'est de lire Le Monde: «Je me sens mieux depuis que j'ai trouvé une occupation qui me permet de rester au lit sans m'énerver», explique-t-elle.

Les bienfaits de la sieste

À chacune, donc, sa technique. Mais en plus de lutter contre les insomnies en tant que tel, il faut bien sûr compenser les dettes de sommeil. Pour cela, rien de tel qu'une sieste, selon Mireille Barreau: «Je conseille dix à vingt minutes tous les jours, en début d'après-midi.» Et à ceux qui persistent à penser que cette pause serait une perte de temps, elle réplique: «Après une sieste de vingt minutes, nos capacités de mémorisation augmentent de 20% pour le reste de la journée.»

Une capacité mémorielle plus forte après un petit somme: voilà notamment l'argument qu'elle convoque pour convaincre les étudiants en classe prépa qu'elle accompagne de s'accorder des pauses. «Ils ne font plus de sport, se couchent tard, travaillent quatre-vingts heures par semaine, sept jours sur sept... À un moment, leur dette de sommeil les rattrape et ils n'arrivent plus à apprendre. Si vous saviez le nombre de jeunes brillants qui font des burn-out, voire des dépressions! C'est irresponsable de les maintenir dans ce rythme», s'insurge-t-elle.

La réalité des prépas est assez révélatrice du rapport de notre société au sommeil, encore malheureusement considéré comme secondaire par rapport au travail, à la productivité et au succès. D'ailleurs, notre temps de sommeil est aujourd'hui de six heures et trente-quatre minutes par nuit en semaine, alors qu'il était de sept heures et neuf minutes en 2010, selon le baromètre 2019 de Santé publique France. «Nous avons perdu plus d'une heure quinze de sommeil entre 1995 et 2017», ajoute Mireille Barreau. Pour la santé mentale de tous, il est urgent que la tendance s'inverse.

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