Culture

Je m'accroche mais je ne comprends rien à la philosophie

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Dès qu'on en vient à la connaissance pure, je me retrouve comme démuni, impuissant à en saisir essence.

Face à une oeuvre philosophique, je me sens d'une bêtise infinie. | Teslariu Mihai via Unsplash
Face à une oeuvre philosophique, je me sens d'une bêtise infinie. | Teslariu Mihai via Unsplash

Je n'ai pas l'esprit philosophique –triste aveu. Sitôt que la pensée s'échappe dans des raisonnements où le monde se décline en autant de concepts abstraits, je reste comme un poulpe confronté à un ouvre-bouteille: désemparé et vide de toute idée. C'est une faiblesse de l'esprit qui me plonge dans des désarrois infinis. Pourquoi moi qui suis capable de lire et d'apprécier les œuvres littéraires les plus complexes –quoi?!– quand un ouvrage philosophique me tombe entre les mains, c'est à peine si je comprends son titre?

Pourtant, j'essaye. Encore et encore. J'ignore combien de fois j'ai essayé de lire l'Éthique de Spinoza sans même saisir de quoi il en retournait. Ce n'est pas que la langue employée soit difficile à déchiffrer –en fait, elle ne l'est nullement– mais la pensée s'y articule d'une telle manière, avec une rigueur si implacable, qu'une fois arrivé au bout d'un paragraphe, c'est comme si je n'avais rien lu. Obstinément, le texte se refuse à moi comme rédigé dans une langue étrangère et je demeure là, ahuri de me découvrir aussi ignorant et bête.

C'est que la philosophie a tout à voir avec les mathématiques et rien avec la sensibilité. Voilà bien pourquoi littérature et philosophie sont antinomiques. Si c'est cliché de dire que le romancier écrit avec son cœur là où le philosophe use de son esprit, il n'en demeure pas moins vrai que littérature et philosophie ne se comprennent pas. Elles sont comme deux sœurs jumelles qui, nées du même constat, à savoir l'étonnement devant le vacarme et l'inintelligibilité apparente du monde, adoptent comme réponse face à ce désordre des attitudes foncièrement opposées.

L'une est un cri, un vagissement, un effort désordonné et un brin puéril de dire les passions humaines prises au piège de leurs propres contradictions, l'autre un exercice méticuleux destiné à appréhender le monde sous le seul magistère de la pensée, de l'analyse, de la froideur du raisonnement qui ne s'autorise aucun écart mais vise à encadrer au plus près le rapport de l'individu à son environnement immédiat.

Évidemment, l'un n'allant pas sans l'autre, je n'ai jamais rien compris aux mathématiques, à la logique, à la géométrie, à tout ce qui touche à la connaissance pure. Elles sont le langage de l'abstraction, de cet effort de la pensée qui s'arrache à la contemplation du monde pour plonger au plus profond de ses mécanismes intimes. La littérature, elle, se dépatouille comme elle peut avec la matière brute de l'âme humaine, de cet effort entrepris pour saisir l'individu dans tout ce qu'il peut avoir de pathétique et de grandiose à la fois.

Moi quand j'essaie de philosopher, je finis toujours par pousser un cri d'épouvante. Je pressens que si je poussais à l'extrême les raisonnements qui m'agitent, je pourrais très facilement sombrer dans la folie. Je n'ai pas le détachement du philosophe qui lui permet d'examiner les méandres de la pensée avec le même calme qu'un chirurgien affairé à déboucher une artère. Je bouillonne, je tergiverse, je tempête, je désespère, je bois la tasse, je m'accroche à la moindre brindille pour ne pas sombrer, je triomphe pour mieux retomber.

Je n'ai pas encore renoncé à la philosophie. Elle continue à me hanter comme la présence d'un tiers sans l'aide de qui j'entretiendrais un rapport amputé avec moi-même, avec le monde en général. À la longue, à force d'abnégation et de patience, certains auteurs sont devenus comme des intimes sans que je puisse prétendre les comprendre tout à fait. Schopenhauer, Nietzsche, quelques autres encore appartiennent à cette famille des plus disparates. D'autres par contre me demeurent irréductiblement étrangers. Des monstres d'intelligence que je regarde avec terreur du bas de mon ignorance crasse. Que je n'essaye même pas de lire tant je sais la lourdeur de mon incompétence. Hegel, Kant, Spinoza, Heidegger… la liste est je le crains infinie.

Je crois que c'est surtout affaire de structure cérébrale, d'un rapport au monde qui ne peut pas se dédoubler. Le philosophe, quand il s'essaye au roman, produit généralement une bouillie infâme. Et le romancier à l'heure de philosopher ressemble à un boucher qui s'essayerait à vendre des bijoux précieux. On voit au premier coup d'œil l'étendue de la supercherie. Comme deux frères ennemis qui partageraient les mêmes obsessions sans pourtant parvenir à communiquer entre eux.

Deux étrangers l'un à l'autre.

CQFD, comme dirait mon cher Spinoza!

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