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Nuit des bûchers: depuis quatre siècles, les Anglais fêtent un attentat manqué

Temps de lecture : 8 min

Remonter aux origines de la «Bonfire Night», célébrée chaque année le 5 novembre, revient à raconter l'histoire du Royaume-Uni.

La nuit des bûchers en 2005 à Lewes, dans le Sussex, où les six sociétés de la ville et celles du district se réunissent chaque année dans une grand-messe carnavalesque. | Solipsist via Wikimedia Commons
La nuit des bûchers en 2005 à Lewes, dans le Sussex, où les six sociétés de la ville et celles du district se réunissent chaque année dans une grand-messe carnavalesque. | Solipsist via Wikimedia Commons

Si vous n'aimez pas les feux d'artifice, mieux vaut éviter l'automne à Londres. De fin octobre à presque mi-novembre, autorités et particuliers décorent leurs ciels sombres de spectacles pyrotechniques bruyants qui terrorisent les chiens sensibles et réveillent les couche-tôt.

Tout ceci s'explique par la tradition de la Bonfire Night, la nuit des bûchers, qui a lieu chaque 5 novembre et déborde un peu de tous les côtés. Peu d'Anglais cependant font encore grand cas de la signification historique de cet événement.

Éliminer un roi protestant

Comprendre la tradition de la Bonfire Night nécessite de se plonger dans le contexte historique du XVIIe siècle. Le 25 mars 1603, la reine d'Angleterre et d'Irlande, Élisabeth Ire, alias the Virgin Queen, meurt sans enfant. Son trône revient alors au fils de sa cousine –qui n'est autre que Marie Stuart. Mettant fin à la dynastie Tudor, Jacques VI unit les couronnes d'Écosse et d'Angleterre et prend le nom de Jacques Ier, roi de Grande-Bretagne et d'Irlande.

Comme sa prédécesseure, l'Écossais est un monarque protestant. C'est en effet sous le règne d'Henri VIII, à partir de 1533, que l'Église d'Angleterre rompt avec Rome et le catholicisme. À peine soixante-dix ans plus tard, comme ailleurs en Europe, les tensions entre groupes religieux sont encore vives. En 1589, le roi de France Henri III est assassiné à Saint-Cloud.

En Angleterre, nombreux sont ceux qui échafaudèrent des plans visant à ce que Jacques Ier connaisse le même sort. Celui dont le grand public se souvient encore est connu sous le nom de Gunpowder Plot, la conspiration des Poudres de 1605. «Parce que c'était de loin le complot le plus audacieux, commente Jim Sharpe, professeur d'histoire à l'Université d'York et auteur de Remember, Remember the Fifth of November: Guy Fawkes and the Gunpowder Plot (non traduit). Ils voulaient assassiner le roi en faisant sauter le parlement un jour où il s'y trouverait. C'est l'équivalent d'alors d'envoyer des avions dans les Twin Towers. Et, en plus, ils ont failli réussir.»

Un complot, une taupe

À l'étranger, beaucoup connaissent le 5 novembre sous l'appellation de «Guy Fawkes Night», nom d'un vétéran de la guerre de Quatre-Vingts Ans souvent présenté comme le leader du commando. En réalité, les conspirateurs sont menés par Robert Catesby, un influent et charismatique catholique, qui s'est entouré de douze hommes. Ensemble, ils parviennent à placer de la poudre à canon sous le parlement, en vue de le faire sauter façon Game of Thrones.

«Sauf que le 26 octobre, William Parker, 5e baron Monteagle, un élu, reçoit une lettre anonyme le prévenant qu'il ne devait pas se rendre au parlement parce que quelque chose de dramatique allait s'y tramer, narre Sharpe. On ne saura jamais qui l'a envoyée.» Ce que l'on sait, en revanche, c'est que Monteagle communique tout de suite la missive au cabinet privé du roi, qui ordonne une fouille du périmètre. «Il n'y avait aucune sécurité, à l'époque, sourit l'historien. Les immeubles autour de Westminster avaient des celliers et les conspirateurs avaient réussi à obtenir l'accès à celui qui se situait juste en-dessous du parlement, où ils avaient placé trente-six barils de poudre.»

Le soir du 4 novembre, les forces de l'ordre fouillent la cave sans rien trouver. «Puis ils se sont souvenu d'un homme assez grincheux qui gardait un amoncellement conséquent de bois pour le feu. Ils y sont retournés et ont trouvé Guy Fawkes avec la poudre.» Les conspirateurs sont arrêtés, exécutés et la tête de Catesby est montée sur une pique devant le bâtiment qu'il a échoué à faire voler en éclats.

Dès le soir du 5 novembre 1605, la nouvelle de l'échec de la conspiration déclenche dans Londres des effusions de joie. Il était alors normal dans les fêtes en tous genres d'allumer des bûchers, et c'est donc le cas ce soir-là, dans le cadre de ce que l'on peut considérer comme la toute première Bonfire Night.

Sermons d'anniversaire

En janvier 1606, le Parlement vote une loi, l'«Observance of 5th November Act 1605», faisant de chaque anniversaire de la tentative d'attentat une journée de «reconnaissance» envers Dieu, qui aurait à lui seul empêché «la ruine totale de tout le Royaume».

En 1588, quand l'Espagne catholique avait lancé son Invincible Armada sur les côtes anglaises, «on aimait déjà dire qu'une intervention divine l'avait stoppée, reprend Sharpe. On raconta la même chose à propos de la conspiration des Poudres. Instaurer une messe dans toutes les paroisses du pays chaque 5 novembre permettait de rappeler que la conspiration avait échoué, tout en célébrant le fait que Dieu était du côté de l'Angleterre.»

Même si le texte de loi ne le prévoit pas, les célébrations religieuses s'accompagnent de célébrations civiques. «Avec parades, orchestres, distribution de vin et de bière au public, liste Sharpe. La milice était de sortie. Cela a pris très vite. J'ai lu qu'une personne avait été jugée pour avoir vomi dans son église un 6 novembre. Il avait sûrement trop bu la veille.»

Juste après Halloween, la Bonfire Night constitue aussi un festival hivernal précoce, une rupture entre les cycles saisonniers. C'est aujourd'hui au sud-est de l'Angleterre, notamment dans le Sussex, que la tradition est encore la plus vive. Dans la petite ville médiévale de Lewes, il existe, comme ailleurs dans la région, des Bonfire Societies, sortes de clubs qui s'organisent toute l'année pour offrir un immense et étrange spectacle le soir du 5 novembre.

«Ici, cela a été célébré de façon spasmodique au XVIIe et XVIIIe siècle, raconte Mick Symes, membre de la Lewes Borough Bonfire Society, la plus vieille de ces associations de quartier. Il n'y avait pas tant d'efforts que ça mis dans les célébrations. Mais c'est devenu une chose à faire. La région est très tournée vers l'agriculture et le mois de novembre est une période calme de la campagne agricole. Les gens avaient du temps à tuer.»

Émeutes et feux d'artifice

Second fils de Jacques Ier, le roi Charles Ier est décapité en 1649. Pendant onze ans, la monarchie est remplacée par le régime d'Oliver Cromwell, lord-protecteur d'une sorte de république qui prendra fin avec la Restauration Stuart, qui place sur le trône Charles II, fils du monarque à la tête tranchée.

À sa mort en 1685, il est remplacé par son frère, Jacques II, qui s'est converti au catholicisme quinze ans plus tôt. «À ce moment-là, la Bonfire Night s'est politisée, explique Sharpe. La population protestante était inquiète d'avoir un roi catholique. Le 5 novembre est devenu une occasion de vociférer son anti-catholicisme. Des effigies du pape étaient parfois brûlées dans les bûchers. D'après mes recherches, c'est à ce moment-là que l'on a commencé à brûler des effigies.»

«Le peuple voyait la “Bonfire Night” comme une célébration qui lui appartenait et les autorités essayaient de le contrôler. L'armée était parfois envoyée pour calmer les foules.»
Jim Sharpe, professeur d'histoire à l'Université d'York

La Bonfire Night continue d'être célébrée au XVIIe siècle, sans que beaucoup de documentation à son sujet ne soit consignée. En 1688, des nobles anglicans invitent Guillaume d'Orange, petit-fils de Charles Ier, à quitter sa république des Sept Provinces-Unies des Pays-Bas natale pour rejoindre l'Angleterre. Après avoir envahi le Royaume, Guillaume règne dès 1689 avec son épouse, Marie II, fille de Jacques Ier, ultime roi catholique d'Angleterre. Les protestants de retour sur le trône, les sentiments anti-catholiques attachés au 5 novembre s'atténuent donc au XVIIIe siècle.

Début XIXe siècle, la Bonfire Night gagne en popularité, notamment dans les zones urbaines. Elle devient la fête du peuple. «Dans les années 1840, les Bonfire Boys, des petites frappes qui grimaient leurs visages pour ne pas être identifiés, ont commencé à faire rouler des tonneaux de goudron dans la rue, relate Mick Symes. Ça faisait peur aux résidents. Ce n'était plus une célébration de la Bonfire Night. C'était juste un truc de voyous.» À Lewes, policiers et émeutiers s'affrontent à plusieurs reprises le 5 novembre. Certains Bonfire Boys sont jetés en prison. Des émeutes éclatent ailleurs, comme à Exeter.

Une occasion de faire la fête

«Le peuple voyait la Bonfire Night comme une célébration qui lui appartenait et les autorités essayaient de le contrôler, analyse Sharpe. L'armée était parfois envoyée pour calmer les foules.» En 1850, la religion catholique redevient légale en Angleterre. À Lewes, la bourgeoisie invite alors les Bonfire Boys à affirmer leurs célébrations au cœur de la ville. Dans tout le pays, des effigies de leaders catholiques sont brûlées dans les bûchers.

Finalement, en 1859, l'Observance of 5th November Act 1605 est abrogé par la reine Victoria. Mais la popularité de cette nuit d'automne ne décroît pas pour autant. «C'est devenu une occasion de faire la fête, décrit Sharpe. J'ai grandi dans une partie de Londres qui avait été sévèrement bombardée par les nazis. On faisait des bûchers là où les bombes étaient tombées. C'est une occasion de se retrouver.»

«Je ne connais pas beaucoup d'adultes qui marquent la célébration autrement que par le fait de se retrouver, constate aujourd'hui l'historienne Morag Wright, de la SOAS University of London. Ce n'est pas un sujet de conversation. C'est une occasion de s'amuser pour les enfants, et pour les ados de faire des bêtises d'ados.»

Ce qui a commencé comme une fête nationale imposée par l'État perdure cependant dans des endroits comme Lewes, où les six sociétés de la ville et celles du district se réunissent dans une grand-messe carnavalesque faite de feu et d'alcool, qu'elles mettent près d'un an à organiser.

Pour Mick Symes, il s'agit avant tout de faire perdurer les traditions de sa ville. Il déplore qu'ailleurs, la majorité des célébrations du 5 novembre ne soient plus que spectacle et pyrotechnie. John*, un membre d'une autre Bonfire Society de Lewes, se veut plus nuancé: «Hors du Sussex, les célébrations sont plus aseptisées. Mais je ne pense pas que l'on puisse dire qu'un événement qui rassemble des milliers de gens chaque année soit vide de sens.»

En 1988, la conspiration des Poudres inspire le comics V pour Vendetta, plus tard adapté par les créateurs de Matrix dans un film avec Natalie Portman. Le personnage principal combat un régime fasciste sous un masque de Guy Fawkes, qui sera adopté au XXIe siècle par le mouvement hacktiviste Anonymous. Si Fawkes ne visait qu'à instaurer un roi catholique, on lui prête aujourd'hui des vertus anarchistes. «L'omniprésence de symboles comme ce masque issu d'une œuvre traitant essentiellement des thèmes de la liberté et de l'oppression montre que la Bonfire Night demeure un élément important de la conscience nationale», ajoute John.

En fin de compte, beaucoup célèbrent surtout le 5 novembre sans arrière-pensées. On observe les feux d'artifice par une humide nuit d'automne en Angleterre comme par une chaude soirée d'été en France pour le 14 juillet. Ceux qui réfléchissent à l'attentat loupé ne sont pas plus nombreux que ceux qui songent aux tenants et aboutissants de la prise de la Bastille une fois par été. «Une célébration juste pour le plaisir de la célébration n'est pas une mauvaise chose, suggère John. On s'amuse. C'est comme la Gay Pride ou Mardi Gras, mais avec du feu et des explosions. On n'a pas besoin d'excuse pour faire la fête. Surtout dans le Sussex!»

* Le prénom a été changé.

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