Culture

Il y a trente ans, Rage Against the Machine faisait exploser le rock américain

Temps de lecture : 5 min

Le 3 novembre 1992, le groupe californien envoie une baffe monumentale avec son premier album éponyme et un single, «Killing In the Name», dirigé contre l'establishment policier.

Vidéo officielle de «Killing In the Name». | Capture d'écran Rage Against the Machine via YouTube
Vidéo officielle de «Killing In the Name». | Capture d'écran Rage Against the Machine via YouTube

«Quelque chose d'important va se passer demain matin.» Voilà le message, laconique, reçu par la presse étrangère installée au Vietnam. Le lendemain, soit le 11 juin 1963, une manifestation bouddhiste doit avoir lieu à Saïgon, capitale du Sud-Vietnam, pour protester contre le pouvoir catholique et autoritaire en place. Malcolm Browne, chef du bureau local de L'Associated Press américaine, est l'un des rares journalistes à y prêter attention.

Lorsqu'il arrive sur place, il aperçoit une voiture s'arrêter au milieu de la route, trois moines en descendre. Le premier place un coussin sur le sol, le second sort un bidon d'essence, et le troisième, Thích Quảng Đức, s'assoit paisiblement. Le second moine vide le bidon sur le corps de Thích Quảng Đức qui craque une allumette, la laisse tomber sur ses cuisses, et prend immédiatement feu. Malcolm Browne, lui, prend la scène en photo.

L'un des clichés sera récompensé du prix World Press Photo of the Year et apparaîtra vingt-neuf ans plus tard sur la pochette du premier album de Rage Against the Machine. Un brûlot, une bastos envoyée à la tronche de l'Amérique le 3 novembre 1992.

Pochette de l'album Rage Against the Machine. | Capture d'écran Rage Against the Machine via YouTube

Un mélange de Black Flag et Public Enemy

Au départ pourtant, il ne devait y avoir ni album, ni pochette, ni succès. Rage Against the Machine voit le jour un an plus tôt en Californie, sur les cendres de deux autres groupes: Inside Out, dont faisait partie le chanteur Zack de la Rocha, et Lock Up, dont Tom Morello tenait la guitare. Ce dernier, diplômé de Harvard, avait vu sa précédente formation péricliter, le rêve d'une carrière dans la musique s'évaporant alors qu'il atteignait l'âge de 27 ans.

Quand il rencontre De la Rocha dans un club de Los Angeles, il n'a plus vraiment d'objectif. Il souhaite surtout faire la musique qu'il veut, celle qu'il a en tête depuis quelques mois maintenant. Morello vient de la scène metal et hardcore, De la Rocha est plutôt dans le punk. Avec deux autres musiciens, le bassiste Tim Commerford et le batteur Brad Wilk, ils ont en commun une attirance pour le hip-hop le plus virulent, celui de Public Enemy notamment.

Prenez ces influences, ajoutez-y un peu de Black Flag, de Led Zeppelin, de Red Hot Chili Peppers, de Cypress Hill, de Living Colour, de Sex Pistols et de Minor Threat, et vous parvenez à cerner les intentions de ce nouveau groupe au nom hors des cadres de l'industrie: Rage Against the Machine.

Très vite, l'ADN du groupe se développe sur un terreau révolutionnaire. Zack de la Rocha porte en lui une révolte évidente depuis tout jeune. Tom Morello, lui, convoque son héritage africain, son grand-oncle ayant été le premier président élu du Kenya, et ses parents des militant pro-démocratie dans leur pays d'origine. Les quatre musiciens sont anarchistes et comptent bien le revendiquer en musique.

Rage Against the Machine commence à répéter en 1991, alors que la guerre du Golfe fait rage. «Plus que toute autre chose, je me souviens de la connexion qu'il y avait dans la pièce, se rappellera Brad Wilk devant le journaliste Ben Myers en 1999. Quelque chose collait. Je jouais tellement bien avec Tim et Tom, et puis nous avions Zack, qui était comme un éclair, volant au-dessus de ma grosse caisse et qui était à fond dedans. Il y avait quelque chose de vraiment spécial dans ce que nous faisions. Nous ne l'analysions pas, nous ne mettions pas de mot dessus. C'était juste très intense.»

Premier concert

En mars de la même année, les États-Unis contemplent à la télévision le lynchage d'un Noir américain de 26 ans par la police de Los Angeles, Rodney King. Cinquante-six coups de matraques et six coups de pieds filmés par un habitant du quartier, la vidéo du passage à tabac provoque indignation et division. Plus encore quand trois des quatre policiers accusés plus tard sont acquittés, en avril 1992. Démarrent alors trois jours d'émeutes faisant près de soixante morts. Dans ce contexte, les Rage Against the Machine écrivent leur répertoire naissant. Et l'une des premières chansons qui émerge est «Killing In the Name».

En parallèle du groupe, Tom Morello donne des cours particuliers de guitare. Pour illustrer un exercice à l'un de ses élèves, il improvise un riff lourd et gras. Il suspend la leçon, enregistre sa trouvaille, et la présente plus tard aux autres membres du groupes. Ils doivent donner leur premier concert à Huntington Beach, dans la banlieue du comté d'Orange au sud de Los Angeles.

Zack de la Rocha, en qui bouillonne le contexte social du moment, n'a pas encore trouvé les paroles de plusieurs morceaux. Leur prestation est filmée, la structure musicale de «Killing In the Name» retentit, mais pas la voix du chanteur. Pour l'instant, c'est une introduction scénique. Plus tard, cela deviendra l'un des morceaux rock les plus importants de l'histoire.

Rage Against the Machine enregistre ensuite une démo douze titres, sans pour autant viser quelque succès que ce soit. «Nous avons commencé avec zéro ambition commerciale, confiera Tom Morello à Ben Myers. À la base, je ne pensais pas que nous serions capables d'être programmés dans un club, encore moins d'avoir un contrat en maison de disques. Il n'y avait aucun marché pour les groupes de punk-rock multiraciaux et néo-marxistes. Ça n'existait pas. Nous faisions donc une musique 100% authentique, 100% comme nous l'entendions. Nous n'avions aucune attente.»

«Fuck you I won't do what you tell me»

Pourtant, les quelques démos vendues pendant les rares concerts du groupe attirent très vite les majors qui, dans une industrie du disque alors florissante, signent des artistes à tour de bras. Le rock est en train de changer. L'entrée dans les années 1990, plus virulente, avec le grunge et le hip-hop qui deviennent commercialement viables, se fait avec une grande radicalité.

Rage Against the Machine choisit le label Epic, qui finance leur premier album. Derrière la console, on retrouve Garth Richardson, producteur et ingénieur du son. Pour capter l'énergie dévastatrice du groupe, il sait qu'il doit être efficace: Zack de la Rocha peut difficilement faire plusieurs prises de chant, il faut attraper l'effervescence du premier coup. Il professionnalise le son, le rend plus clair, plus distinct, et surtout plus explosif. Les premières notes de «Killing In the Name» sont une claque sonore, au sens propre du terme. La grosse caisse retentit comme une mandale.

Pour le reste, il n'y a rien à faire ou presque. Sept des douze morceaux de la démo finissent sur l'album, à l'identique. Les structures, les paroles, les arrangements sont conservés avec très peu de modifications. S'il y en a, c'est le groupe qui les apporte, personne d'autre. Epic aurait tenté de changer un peu les paroles de «Killing In the Name», de les adoucir, mais devant la réticence du groupe, se serait vite ravisé.

Ce premier album, sobrement intitulé Rage Against the Machine, paraît le 2 novembre 1992, sans que de grands espoirs ne soient placés en lui. Epic tente un coup, aligne une promotion disons normale, sans plus. Le groupe part en tournée en 1993 pour faire les premières parties de Public Enemy, et peu à peu, la sauce prend sérieusement.

Lorsque «Killing In the Name» est diffusé sur la BBC pour la première fois, le présentateur Bruno Brookes ne sait pas ce que la chanson contient comme paroles. Le «Fuck you I won't do what you tell me» répété seize fois, les paroles anti-flics telles que «Those who died are justified / For wearing the badge, they're the chosen whites» ou «Some of those that work forces / Are the same that burn crosses», et l'énorme «Motherfucker!!!» hurlé à la fin du titre… À la fin du morceau, les plaintes d'auditeurs pleuvent, manquant de coûter son poste à Bruno Brookes, qui est tout de même suspendu une semaine.

Le groupe grandit. En 1994, il a vendu trois millions d'exemplaires de son premier album, devenant un archétype du son des années 1990: puissant, clair, ravageur. Il connaîtra ensuite les polémiques, les guerres d'ego et les tournées marathon. Mais c'est une autre histoire.

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