Société

Les «strip-confessions» de Michel Santier, l'affaire de trop pour l'Église?

Temps de lecture : 7 min

L'ex-évêque de Créteil a reconnu avoir demandé, dans les années 1990, à des jeunes hommes de se dénuder pour chaque péché avoué. S'il a été sanctionné en 2021, les croyants sont aujourd'hui révoltés par le silence qui a entouré cette décision.

La colère des catholiques monte chaque jour davantage, car ces révélations en ont entraîné d'autres. | MART PRODUCTION via Pexels
La colère des catholiques monte chaque jour davantage, car ces révélations en ont entraîné d'autres. | MART PRODUCTION via Pexels

En octobre dernier paraissait le Trombinoscope des évêques, co-écrit par l'auteur de ces lignes, dans lequel étaient révélées les confessions particulières de Michel Santier, évêque émérite de Créteil (2007-2021), dans les années 1990. À la mi-octobre, l'hebdomadaire Famille chrétienne révélait les sanctions canoniques prises à l'encontre de cet ecclésiastique en octobre 2021, dans le plus grand secret, provoquant une nouvelle onde de choc aux lourdes répercussions dans l'Église en France.

Michel Santier est un prêtre du diocèse de Coutances-Avranches (Manche). Cofondateur en 1977 d'une communauté nouvelle (Réjouis-toi!), il a aussi créé en 1989, à la demande des évêques de l'Ouest, l'École de la foi de Coutances, laquelle «s'adress[ait] à des jeunes de 18-30 ans qui veulent donner une année de leur vie pour suivre une formation à la foi et à la vie apostolique en Église».

En juin 2001, alors qu'il vient de fêter ses 54 ans, il est nommé évêque de Luçon (Vendée), avant d'être transféré en 2007 sur le siège de Créteil (Val-de-Marne). Ce prélat est plutôt bien perçu: en Vendée, il a par exemple entamé, à l'issue d'un synode diocésain, une démarche de repentance à l'endroit des divorcés remariés et des LGBT+, alors que le contexte était défavorable. Dans le Val-de-Marne, il a mis en place une pastorale pour les personnes homosexuelles et leurs familles, faisant de Créteil un diocèse à la pointe, quand bien des évêques demeurent fermés sur ces questions.

Des «strip-confessions»

Mais les langues se délient: la crise des abus et viols cléricaux, la création de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église (Ciase), libèrent la parole des victimes. Et certains garçons de l'École de la foi confient avoir vécu, dans les années 1990, des «strip-confessions» menées par Michel Santier. Celui-ci les invitait en effet à se dénuder devant le Saint-Sacrement pour chaque péché avoué.

L'un de ces jeunes, devenu prêtre dans le diocèse de Tours, se confie en 2019 à son archevêque cistercien Bernard-Nicolas Aubertin (2005-2019), lequel le désavoue. Mais ce prêtre décide alors à en parler à Michel Aupetit, encore archevêque de Paris (2017-2021) qui, lui, prend l'affaire très au sérieux.

Les faits reprochés sont authentiques: Michel Santier les reconnaît et présente sa démission au pape en juin 2020, alors qu'il n'a pas encore 75 ans, âge auquel les ecclésiastiques prennent normalement leur retraite. Dans la foulée, il annonce son départ de Créteil, notamment pour des raisons de santé –départ finalement officialisé au début de l'année 2021. Il faut ensuite plus de six mois à Rome pour le remplacer par Dominique Blanchet, jusqu'alors évêque de Belfort-Montbéliard et vice-président de la Conférence des évêques de France (CEF).

Michel Santier s'installe alors dans la Manche, dans une paroisse, jusqu'en octobre 2021, moment où la Congrégation pour la doctrine de la foi prononce des «mesures disciplinaires» à son encontre. Il est en effet sanctionné en raison d'«abus spirituels à des fins sexuelles» et condamné, pour ainsi dire, à «résider désormais au sein d'une communauté religieuse, avec un ministère restreint à la vie de cette communauté». Cette pénitence a révolté quantité de catholiques, estimant que les évêques faisaient finalement peu de cas de la vie religieuse.

Un coup de massue

Aucune communication n'a été faite autour de cette décision, jusqu'aux révélations de ces dernières semaines, car les victimes ne le souhaitaient pas. Quelques jours après la remise du rapport Sauvé et la volonté affichée de la CEF de «faire de l'Église une maison sûre», les évêques de France taisaient la condamnation d'un des leurs pour des faits gravissimes. Il est vrai aussi que le code de droit canonique de 1983 rend difficile la communication des peines prononcées en interne à l'encontre d'un clerc. Il est vrai aussi que, apparemment, tous les évêques n'étaient pas au courant de cette sanction.

Mais déjà scandalisés par cette crise qui n'en finit pas, les catholiques français ont reçu ces révélations comme un coup de massue. Sur les réseaux sociaux, beaucoup témoignent du sentiment de révolte qui les habite et du profond dégoût qu'ils ressentent, accablés qu'on ait pu les laisser dans l'ignorance et leur mentir. L'un d'entre eux, sur Facebook, parle même d'«Ecclesial Horror Story», en référence à la série d'anthologie American Horror Story produite par Ryan Murphy et Brad Falchuk.

Les tribunes appelant au changement de gouvernance de l'épiscopat français, dont celle de Promesses d'Église, un «collectif d'organisations catholiques» né en 2018 avec le soutien de la CEF après la «lettre au peuple de Dieu» rédigée par le pape argentin, se multiplient. Le week-end précédant la Toussaint, des rassemblements coordonnés par le collectif de laïcs Agir pour notre Église ont eu lieu un peu partout en France, sous le mot d'ordre #SortonsLesPoubelles, mot-dièse créé après un tweet délirant de l'ex-archevêque de Paris, Michel Aupetit, au lendemain de la révélation de la sanction de Michel Santier.

La colère des catholiques monte chaque jour davantage. Car ces révélations en ont entraîné d'autres. Quelques jours après l'annonce de ces sanctions, l'archevêque de Rouen, Dominique Lebrun, a admis dans un communiqué avoir saisi le Dicastère pour la doctrine de la foi après que d'autres victimes se sont fait connaître auprès de lui. Dans les diocèses de Luçon et Créteil, une adresse mail a enfin été créée pour que les potentielles victimes se fassent connaître ([email protected] pour Créteil; [email protected] pour Luçon).

Le diocèse de Coutances-Avranches, auquel était pourtant incardiné Michel Santier jusqu'à sa nomination épiscopale, n'a de son côté pas jugé bon d'en créer une, s'appuyant sur la communauté Réjouis-toi! qui a, en effet, lancé un appel à témoins. Celle-ci n'a contacté pour l'instant que les douze premières promotions et d'anciens élèves n'ont toujours pas été joints, selon nos informations.

Des réactions au mieux maladroites

Ce qui nourrit aussi cette colère, ce sont certains propos tenus à chaud par les évêques eux-mêmes au sujet de cette affaire. L'archevêque de Rouen termine son communiqué par un «[Michel Santier] demeure mon frère pour lequel je prie». L'évêque de Luçon a, lui, commis deux communiqués: dans le premier, il évoque Michel Santier comme «un pasteur bienveillant» avant, dans un appel à témoignages, de se demander comment son prédécesseur avait pu accepter la charge d'évêque.

Internet ayant de la mémoire, des chrétiens se sont également souvenus des affirmations de l'évêque de Créteil lors de la remise du rapport Sauvé sur BFMTV. Dominique Blanchet soutenait ainsi que «l'Église n'a[vait] pas couvert ces crimes», alors qu'il connaissait l'enquête canonique sur son prédécesseur au moment de répondre. De plus, il l'a même invité à concélébrer la messe chrismale au printemps 2022. Comme si de rien n'était.

De plus en plus de fidèles réclament la démission collective de l'épiscopat français. Le problème est que cela entraînerait d'autres soucis, notamment de recrutement.

À Tours, l'archevêque Vincent Jordy, par ailleurs vice-président de la CEF, a suscité un tollé après avoir laissé son service de communication promouvoir une journée de prières pour les malades intitulée «Laissez-vous toucher», alors qu'éclatait l'affaire Santier. La déclaration du président de la CEF, Éric de Moulins-Beaufort, archevêque de Reims, a aussi interrogé les chrétiens: il lui a en effet fallu sept jours pour réagir à la révélation de cette affaire.

En parallèle, on apprenait, par deux paroisses versaillaises où il exerça son ministère, les funérailles en catimini d'un prêtre octogénaire condamné par la justice de l'Église pour «viols et agressions sexuelles sur personne majeure». Là aussi, pas d'appel à témoignages ni de communiqué du diocèse de Versailles au moment du prononcé des sanctions en 2019.

Ces armes qui existent pourtant

De plus en plus de fidèles réclament la démission collective de l'épiscopat français. Le problème est que cette démission collective entraînerait d'autres soucis, notamment de recrutement. En revanche, il est difficile de concevoir que les évêques de Créteil et Coutances-Avranches, après cette gestion calamiteuse de l'affaire Santier, puissent être maintenus en poste.

Certes, seul le pape peut les démissionner, puisque c'est de lui qu'ils tiennent leur charge. Mais devant ces faits accablants, qui touchent l'ensemble de l'épiscopat français, il est difficile d'imaginer l'assemblée plénière qui doit débuter ce jeudi 3 novembre faire l'impasse sur ce sujet et ne pas inciter ces évêques à prendre leurs responsabilités. Par ailleurs, lors de cette assemblée plénière, les évêques devraient réfléchir aux sanctions canoniques et leur gestion, et recevoir un représentant du Dicastère pour la doctrine de la foi qui les éclairera sur ces enjeux.

Ce dernier point interroge: depuis 2002 et la publication par la CEF de la brochure régulièrement réactualisée «Lutter contre la pédophilie», puis le rapport de la Ciase l'an dernier, on pensait que les évêques français avaient assez d'éléments entre leurs mains pour lutter contre ce fléau, qui atteint non plus seulement la hiérarchie ecclésiale mais le message même de l'évangile.

Rétablir la confiance

Ils devront sans doute aussi s'interroger sur l'opportunité d'un synode national, à l'image des synodes allemand et australien, convoqués à la suite des révélations d'abus sexuels dans ces Églises. Ce serait une façon de sortir de cette mauvaise passe en s'appuyant sur les laïcs, lesquels souhaitent activement un changement de mode de gouvernance et participer avec leurs talents à la vie de l'Église. Il pourrait s'inscrire en parallèle du synode sur la synodalité, prolongé jusqu'en octobre 2024.

Enfin, au-delà de la nécessaire réforme du code de droit canonique de 1983, qui ne résout rien mais crée au contraire davantage de problèmes, et de celle du sacrement de réconciliation, devenu pour bien des agresseurs un lieu permettant les pires turpitudes, il faudrait également qu'ils entament une réflexion sur ces communautés nouvelles, prometteuses d'un renouveau que l'on attend toujours, et dont les structures favorisent, peu ou prou, l'accueil de personnalités corrompues et manipulatrices.

La tâche est ardue pour les évêques, lesquels doivent rétablir la confiance totalement brisée des chrétiens après tant de mensonges. Mais ils doivent impérativement agir pour sortir de la zone de turbulences que traverse l'Église en France.

Note de la rédaction: contrairement à ce que notre titraille initiale laissait entendre, les victimes des «strip-confessions» n'étaient pas de jeunes garçons mais de jeunes adultes. Nous prions nos lecteurs et les personnes concernées par cette erreur de nous en excuser.

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