Égalités / Médias

Les médias ont un problème avec les gens du voyage

Temps de lecture : 7 min

Un récent reportage diffusé sur M6, appuyant sans vergogne sur tous les préjugés, pose une fois de plus la question du traitement médiatique de cette communauté.

Violette, filmée par les caméras de «Capital» sur M6. | Capture d'écran
Violette, filmée par les caméras de «Capital» sur M6. | Capture d'écran

Dimanche 9 octobre, la chaîne M6 a diffusé un nouvel épisode de «Capital»: «Forains, gens du voyage: révélations sur une économie secrète». Le public fut au rendez-vous. Ce soir-là, le magazine au titre racoleur présenté par Julien Courbet s'est offert un record d'audience. Quelque 2,9 millions de téléspectateurs ont retrouvé tout ce à quoi la plupart des médias français les ont habitués au sujet des gens du voyage, c'est-à-dire une montagne de clichés.

«Je ne crains pas le pire. Je sais d'avance la catastrophe que ce brûlot raciste va produire», s'est étranglé William Acker, juriste issu d'une communauté de gens du voyage, dans une série de tweets à travers laquelle il pointe les amalgames et les stéréotypes les plus nauséabonds mobilisés pour promouvoir l'enquête du dimanche soir, compilés dans un communiqué de presse.

Pour en avoir le cœur net, il a regardé l'émission, récemment élue préférée des Français: «Les profils sélectionnés sont caricaturaux et correspondent à la plupart des clichés qui collent à la peau des gens du voyage. On nous présente comme des voleurs. Des voleurs riches ou des voleurs pauvres, mais toujours des voleurs», soupire-t-il.

Capitaliser sur les clichés

Les caméras suivent par exemple Henock Cortes, rappeur et investisseur immobilier dans le Puy-de-Dôme. «Comment fait-il pour acheter des maisons sans argent?», s'interroge M6, laissant entendre au spectateur que forcément, là où il y a gitan, il y a embrouille. En réalité, ce père de famille pratique le crédit vendeur, une opération parfaitement légale, mais les journalistes laissent planer le doute.

À l'autre bout du spectre des clichés, on retrouve Violette. Elle est présentée par l'émission comme vivant sur un «parking sans aucune autorisation» dans la banlieue de Besançon avec ses dix enfants, des petits-enfants et son mari. En zoomant sur ses demandes d'allocations familiales, l'émission en conclut qu'elle fraude en se déclarant mère célibataire alors que son mari est présent. Une version mise à mal par la personne qui a mis le journaliste en relation avec elle, Rémy Vienot, président de l'association Espoir et fraternité tsigane de Franche-Comté, interrogé par le site Arrêt sur images. Et qui fait bondir William Acker.

«Violette est pauvre et élève seule ses dix enfants sur un parking sans eau ni électricité, où elle vit dans l'illégalité, faute d'avoir accès à une aire d'accueil. Les journalistes l'ont filmée en train d'expliquer qu'elle touche 800 euros d'aides de l'État chaque mois. Mais les équipes de M6 ne la croient pas et font leur propre calcul, sans connaître tous les détails de la situation de Violette pour ensuite l'accuser de frauder, assurant qu'elle touche probablement plus d'argent», s'insurge le juriste.

William Acker ne décolère pas: «Taper sur les pauvres à coup de suspicions, le procédé interroge. Violette a une vie difficile, c'est humainement dégueulasse de la traiter comme ça.»

Le sensationnalisme assumé de ce spectacle a été étrillé par Télérama. De son côté, Arrêt sur images raconte à quel point les personnes interrogées se sentent trahies et salies par les journalistes venus les rencontrer. Pire encore, certaines affirment avoir reçu des menaces après leur passage à l'écran, et se disent aujourd'hui harcelées.

Des audiences assurées

Les émissions de télévision sur les gens du voyage, notamment celles de M6 mais aussi celles de C8 sont «des piliers de l'anti-tsiganisme» en France, dénonce William Acker. «Leurs choix éditoriaux sont problématiques. Le plus souvent, elles sont à la recherche de faits délictuels. La question de l'argent de ces communautés, centrale dans l'anti-tsiganisme, revient fréquemment elle aussi. Tout cela fait appel à un imaginaire raciste du public, convaincu que les gens du voyage sont une mafia», expose le juriste.

L'anti-tsiganisme, la haine des Roms, la peur des gitans sont les formes de racisme les plus présentes et tolérées dans la société française, rappelle chaque année le rapport sur la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie produit par la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH). Sa dernière édition, publiée le 18 juillet 2022, montre que les tsiganes sont la minorité la moins tolérée en France, loin derrière les musulmans, les Maghrébins, les juifs et les Noirs. En d'autres termes, l'anti-tsiganisme est la forme de racisme la plus banale en France, et donc, la plus acceptée au sein de notre société.

M6 est une chaîne privée, propriété de RTL Group, filiale du géant des médias Bertelsmann, un groupe allemand d'envergure internationale. Elle aurait les moyens humains et financiers de combattre les idées reçues. Mais en tapant ainsi sur les gens du voyage, M6 ne prend pas trop de risques et s'assure de belles audiences, et donc, des revenus... aux dépens de la dignité humaine et des principes de déontologie journalistiques qui devraient s'imposer à l'ensemble de la profession. Contactée, M6 n'a pas répondu à nos sollicitations.

L'arbre qui cache la forêt

L'enquête de «Capital» a fait réagir les associations représentatives des voyageurs. Un communiqué publié le 13 octobre et signé par sept d'entre elles appelle à «un traitement journalistique qui tourne le dos au mépris et aux préjugés». «D'évidence, pour aucune autre composante de la population, de telles pratiques ne sauraient aujourd'hui être envisagées par des rédactions ni tolérées par l'opinion publique», assène le texte.

Si M6 et consorts ont fait du sensationnalisme une marque de fabrique déjà très critiquée, le traitement journalistique des gens du voyage n'en est pas moins désastreux à toutes les échelles, notamment dans la presse quotidienne régionale, à quelques exceptions près. «La presse locale n'écrit sur les gens du voyage que quand ils sont en situation d'illégalité, déplore William Acker. On a une réelle distorsion entre la somme de la production médiatique et la réalité des voyageurs qui est tout autre.» Ce déséquilibre entretient une image négative.

De mauvaises obsessions

«Dans les trente derniers jours, la presse française a publié 237 articles sur les “gens du voyage”, dont 136 portaient sur des délits et des installations supposées illicites (56%), souvent sans rappeler l'immense défaillance des pouvoirs publics pour mettre en œuvre la loi qui organise l'accueil et l'habitat, 55 sur des refus de projets d'aire d'accueil, 16 annonçant le reportage de “Capital”, 30 sur le thème de l'accueil et 4 sur l'enjeu de l'accès aux droits», selon un recensement opéré par le collectif d'associations de voyageurs cité plus haut. En résumé, sur la période, 88% des articles mis en ligne par la presse véhiculent une image négative des voyageurs.

Trois clics suffisent pour le constater. Taper «gens du voyage» dans un moteur de recherche et arpenter l'onglet «actualités» amène à une litanie d'articles aux titres et illustrations similaires. Les photos ne montrent pas les familles, mais plutôt leurs caravanes, prises à bonne distance, souvent derrière des grilles, ce qui écarte la dimension humaine des sujets. Sur le plan sémantique, les titres tournent autour des champs lexicaux du fléau, de l'invasion, du conflit ou encore des nuisibles et reprennent généralement les discours hostiles des autorités ou de riverains mécontents.

Quelques exemples récents: dans Le Midi libre, une mairie «veut en finir avec les gens du voyage»; dans le département de la Manche, «La Foire de Lessay peut-elle continuer à accueillir autant de gens du voyage?» se demande France 3; dans le Calvados, le gérant d'un hippodrome s'inquiète de la possible installation d'un camp de gens du voyage près de son site: «Cela peut nous détruire!», titre Le Pays d'Auge. Contactés, les rédactions et auteurs de ces articles n'ont pas répondu à nos sollicitations.

Pas de réseau dans les caravanes

Marie-Pierre Duval est journaliste au quotidien L'Union depuis trente ans. À Laon, dans l'Aisne, elle couvre l'actualité locale et notamment les faits divers. Sensible à la question, elle se désole de ce phénomène: «On a toujours cette trouille d'aller voir les gens du voyage alors qu'ils ne nous ont pour la plupart jamais rien fait, et nos supérieurs ne nous poussent pas à y aller.»

«Le problème, c'est qu'on manque de contact dans ces milieux», avance la journaliste, habituée comme ses confrères à travailler dans l'urgence quotidienne grâce à un réseau de sources déjà établi: un réseau institutionnel composé de policiers, de gendarmes, d'élus et autres autorités locales faciles à contacter. Ainsi, la parole des gens du voyage reste inaudible dans cette presse pourtant dite «de proximité», celle qui n'a aucun mal à aller voir les habitants, sauf s'ils vivent dans des caravanes.

Ce traitement médiatique stigmatisant est l'une des conséquences d'un mal qui gangrène le corps journalistique: l'entre-soi. Partir en quête d'un journaliste issu d'une communauté de voyageurs revient à chercher une aiguille dans une botte de foin. «Je n'en ai jamais croisé», assure Marie-Pierre Duval. William Acker en connaît quelques-uns «qui ont des origines tsiganes», mais aucun ne s'en revendique. «Les journalistes gitans existent peut-être, mais ce qui est sûr, c'est qu'ils ne sont pas visibles», conclut le juriste.

Manque de diversité dans les médias

Dans son rapport, la CNCDH accuse le manque de diversité dans les médias, qui «favorise[nt] la méconnaissance et le traitement discriminatoire de certains sujets», et insiste sur la nécessité de former les journalistes pour gommer les aspects stigmatisant de leur discours. La commission souligne des efforts réalisés en ce sens, mais appelle à les amplifier.

«Ce sont des changements impératifs qui prennent hélas du temps», souligne Marie-Pierre Duval. Journalistes, gens du voyage: «Il faut qu'on se voie, qu'on se rencontre», insiste la localière. William Acker a amorcé la réflexion à ce sujet. En janvier 2023, il prendra la suite du délégué général de l'Association nationale des gens du voyage citoyens, et dans ce cadre, réfléchit à coconstruire des outils au service des rédactions. De tels dispositifs ont déjà vu le jour en matière d'écologie ou de lutte contre l'homophobie, par exemple.

«L'idée, c'est de faire en sorte que les journalistes de bonne volonté ne se retrouvent pas démunis et pris au piège de leur pratique traditionnelle», explique William Acker, avec l'espoir qu'un jour, les médias et le reste de la société considèrent les gens du voyage pour ce qu'ils sont. C'est-à-dire des gens, tout simplement.

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