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Le quotidien des femmes russes maintenant que les hommes sont partis

Temps de lecture : 8 min

Qu'ils aient fui le pays ou soient partis à la guerre, les hommes russes ont laissé derrière eux un pays composé majoritairement de femmes, qui commencent à peine à s'adapter à cette nouvelle réalité.

Selon Forbes Russia, plus de 700.000 personnes ont fui la Russie pour échapper à la mobilisation. | Rene Böhmer via Unsplash
Selon Forbes Russia, plus de 700.000 personnes ont fui la Russie pour échapper à la mobilisation. | Rene Böhmer via Unsplash

Le 21 septembre dernier, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, le président russe, Vladimir Poutine, a ordonné la mobilisation partielle des réservistes de son pays afin de renforcer les troupes envoyées en Ukraine. Cela signifie que 300.000 réservistes –tous des hommes– devraient aller au front.

Selon Forbes Russia, plus de 700.000 personnes ont fui la Russie pour échapper à l'appel. Cette estimation, qui ne peut pas être vérifiée de façon indépendante, est contestée par le Kremlin. Mais si elle s'avérait exacte, cela signifierait que près de 0,5% de la population russe aurait quitté le pays en trois semaines.

Même les projections minimalistes des agences de contrôle des frontières brossent le tableau d'une nation en fuite. Au cours des deux semaines qui ont suivi l'annonce de la mobilisation, quelque 119.000 Russes sont entrés dans l'Union européenne, et un rapport indépendant étudiant les données du service fédéral des douanes russe sur la même période montre que 200.000 personnes sont passées au Kazakhstan et 49.000 en Géorgie. Au total, parce qu'il est difficile d'obtenir des chiffres précis si rapidement, on peut estimer que «des centaines de milliers» de personnes se sont vraisemblablement enfuies de Russie, selon Reuters.

«C'est vraiment dur quand quelqu'un que vous aimez s'en va»

Il faudra des mois pour appréhender dans leur globalité les conséquences de la mobilisation sur la démographie russe –la plupart des données disponibles ne précisent pas le sexe de la personne franchissant la frontière. Mais si le nombre d'hommes en âge d'être mobilisés parmi les exilés russes est inconnu, les récits personnels laissent entendre que ceux qui partent tendent à être des hommes. Ce qui signifie que les femmes restées sur place doivent apprendre à vivre sans eux.

«Il y a quelques jours, j'étais à la fête d'anniversaire d'un enfant. Il y avait vingt personnes, que des femmes et des enfants et pas un seul homme!», m'a raconté une Moscovite que j'appellerai Anya. Précisons que les femmes interrogées pour cet article ont toutes demandé à être anonymisées: le 4 mars, le Parlement russe a adopté de nouvelles lois rendant illégale la diffusion de «fausses informations» au sujet de l'armée russe et de ses activités, avec des sanctions allant jusqu'à quinze années de prison. Ces textes couvrent un cadre si vaste que beaucoup ont peur ne serait-ce que d'aborder le sujet de la guerre.

«Tous leurs maris sont partis en Israël, à Dubaï ou ailleurs. J'imagine que c'est dur pour elles de rester à l'arrière, seules avec les enfants et sans le soutien de leurs maris, mais personne ne se plaint.» Leurs partenaires en sécurité à l'étranger, ces femmes doivent gérer les finances familiales, élever les enfants et souvent se débrouiller pour empaqueter leur vie entière en toute hâte pour les rejoindre.

Cette histoire n'est aujourd'hui que trop banale pour les femmes russes: un époux ou un partenaire fuit le pays à toute vitesse, sans savoir vraiment s'il répond aux critères de la mobilisation, mais sans vouloir prendre le risque de rester, pendant qu'elle demeure sur place. Des quatre femmes qui ont partagé leur expérience avec Slate.com, deux ont des partenaires qui sont partis à l'étranger.

«Avant j'étais très angoissée, je pensais “Je n'ai toujours pas de mari, ni d'enfants”, et maintenant, je me dis “Ouf, je n'ai ni mari, ni enfants”.»
Sofia, étudiante à Moscou

«C'est vraiment dur quand quelqu'un que vous aimez s'en va», dit Katya, Moscovite de 26 ans, qui a demandé que son nom soit modifié pour sa sécurité. «Il me manque beaucoup plus maintenant, je me concentre sur mon travail pour me distraire et ne plus y penser.» Elle explique toutefois que sa vie quotidienne n'est pas si différente d'avant –bien qu'elle ait dû apprendre à bricoler un peu, ce qui était plutôt le domaine de son compagnon. «C'est plus une question d'accepter le fait que cette personne est très loin et que vous ne savez pas quand il va revenir.»

Chaos, contestation et critiques

Pour d'autres, le ressenti est un peu différent. «En ce moment, je suis ravie de ne pas avoir d'enfants», affirme ainsi Sofia qui étudie la conception de dessins animés dans une université de Moscou. «Avant j'étais très angoissée, je pensais “Je n'ai toujours pas de mari, ni d'enfants”, et maintenant, je me dis “Ouf, je n'ai ni mari, ni enfants”. Je me fais déjà assez de souci comme ça pour ma famille.»

Aleksandra, chargée des affaires réglementaires dans une entreprise moscovite, a depuis longtemps perdu ses illusions vis-à-vis du gouvernement russe. Peu après l'invasion de l'Ukraine en février, elle a demandé à son mari de quitter le pays. Mais le couple venait juste d'acheter son premier appartement et était sur le point de finir les travaux de rénovation, ce qui l'a retenu. Quand la mobilisation a été annoncée, il a fini par se décider à partir.

«Même si nous n'étions pas sûrs qu'il ferait partie des catégories d'hommes mobilisés, nous n'avons pas voulu prendre le risque, précise Aleksandra. Surtout quand on voit qu'en réalité ils appellent tout le monde, en gros tous ceux sur qui ils arrivent à mettre la main. Et toutes les promesses du gouvernement, comme quoi il n'y aurait pas de mobilisation, ou qu'elle serait partielle (seulement de ceux qui ont servi dans l'armée), tout ça s'est révélé être des mensonges

La mobilisation a causé le chaos dans toute la Russie et a déclenché manifestations et critiques. Des histoires d'hommes ayant reçu des ordres de mobilisation illégaux, alors qu'ils ne répondaient pas aux critères de recrutement, ont circulé en ligne. L'opposition a été suffisamment ouverte pour inciter Vladimir Poutine à réprimander publiquement de hauts responsables lors d'une conférence télévisée et à demander que les «erreurs» soient corrigées.

«Comme beaucoup de tâches administratives en Russie, la mobilisation est conduite avec des quotas par district, explique Mark F. Cancian, conseiller senior au Center for Strategic and International Studies. Le système de quotas décentralise et simplifie l'exécution, mais il pousse les autorités locales à prioriser les rendements à n'importe quel prix. Cela peut provoquer des abus.»

Des rumeurs d'hommes enlevés dans la rue et parqués dans la caserne la plus proche font naître peurs et angoisses –suffisamment pour pousser de nombreux hommes à s'exiler définitivement. Résultat: «Parmi les gens que je connais, tout le monde est parti, expose Aleksandra. Il y a quelques couples comme nous, où le mari ou le partenaire masculin est parti, tandis que la femme est restée. Mais toutes envisagent de le faire au bout d'un moment. Et pour l'instant, personne n'a prévu de revenir.»

«On a cette angoisse constante»

Ces disparitions subites ont donné lieu à des situations étranges. Katya, qui travaille dans un domaine créatif, s'est ainsi brusquement rendue compte que nombre de ses collègues avaient quitté le pays. «Le problème c'est que tout le monde, dans mon équipe, a sa propre spécialisation, il n'est donc pas toujours possible de réassigner des missions techniques», affirme-t-elle. Elle avait également pour coutume de demander un coup de main à ses collègues hommes pour accomplir des tâches physiquement difficiles, comme porter des équipements lourds ou réaliser des réparations. Désormais, il ne reste plus personne pour l'aider.

Anya remplace deux collègues masculins partis en Europe. Elle travaille dans le secteur des médias, qui revêt une importance particulière en ce moment. «Certains jours, on n'a eu personne pour les remplacer, il a fallu qu'on fasse des heures supplémentaires», détaille-t-elle. Notamment pour «les jours des référendums dans les régions ukrainiennes, quand Poutine a signé leur annexion, donc il y avait beaucoup d'informations, et dans ces moments-là, les organismes de médias ne peuvent vraiment pas se permettre une pénurie de personnel».

Les quatre femmes m'ont confié qu'elles s'inquiétaient constamment pour les hommes de leur vie, qu'il s'agisse de leur partenaire, d'amis ou de simples connaissances. «On a cette angoisse constante, raconte Sofia. Vous regardez votre professeur, et vous angoissez. Il explique quelque chose en classe et vous, vous vous demandez s'il va bien.» Pendant son temps libre, la mère de Sofia cherche des provisions militaires et prépare des sacs à dos pour les recrues, au cas où l'une de ses connaissances serait mobilisée.

Les jours qui ont suivi l'annonce de la mobilisation par Poutine, les Russes ont cherché sur Google «comment se casser un bras chez soi» un nombre record de fois. Une des femmes avec qui je me suis entretenue m'a parlé d'une de ses collègues qui se faisait énormément de souci pour son frère jusqu'à ce qu'un jour, par accident, il fasse une chute et se fracture la clavicule. «À présent, ma collègue n'a plus besoin de s'inquiéter lorsqu'elle lit qu'il y a une mobilisation», conclut-elle.

Les autorités russes ciblent souvent des hommes issus de zones rurales et pauvres, ainsi que ceux d'origine asiatique et de confession musulmane.

Les articles dispensant des conseils sur la manière d'éviter la mobilisation prolifèrent également dans les médias russes. Parmi les «astuces légales et moins légales» figurent: ne pas ouvrir quand on frappe à la porte, éviter les réseaux sociaux, subir une opération chirurgicale, adopter un enfant en tant que père célibataire, feindre une maladie, physique ou mentale, ou encore s'inscrire dans un centre de désintoxication pour toxicomanes.

Ces conseils s'adressent particulièrement à ceux qui n'ont pas les moyens financiers de quitter le pays. Tous ceux à qui j'ai parlé sont des citadins de la classe moyenne habitant à Moscou, qui peuvent partir s'ils le veulent. Ce qui peut expliquer pourquoi les autorités russes ciblent souvent des hommes issus de zones rurales et pauvres, ainsi que ceux d'origine asiatique et de confession musulmane. Le Washington Post rapporte que les militants des régions orientales pauvres de Bouriatie et de Iakoutie estiment que la mobilisation vise les minorités ethniques de manière disproportionnée.

«Je ne connais personne qui ait été mobilisé ou emmené, à part mon cousin qui vit à la campagne», rapporte notamment Sofia. Malgré ses problèmes cardiaques, il a été jugé bon pour le service. Sa famille est en train d'explorer les options possibles pour lui éviter de partir, y compris l'inscrire au séminaire, car ils ont entendu dire que les religieux étaient exemptés.

Fuir quand tout le monde fuit

Contrairement à leurs homologues masculins, contraints de fuir rapidement, les femmes russes peuvent s'offrir le luxe de prendre leur temps. Mais peut-être pas tant que ça. «Les femmes craignent qu'il faille quitter le pays maintenant si elles veulent se marier et avoir des enfants, parce qu'ici, il n'y a plus personne, explique Sofia. Comment élever des enfants dans ce pays?» Mais elle n'est pas encore partie. Ses proches la retiennent. Elle espère que ses parents iront bientôt rejoindre sa sœur et son beau-frère dans les Balkans, mais elle-même n'envisagera de partir que si la plupart de ses proches le font.

«Même ceux qui s'en vont, je ne crois pas qu'ils comprennent vraiment ce qui se passe, ils fuient parce que tout le monde fuit, estime-t-elle. J'ai peur du moment où nous allons tout comprendre, quand les vraies conséquences de cette mobilisation nous apparaîtront.»

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