Culture

Cette fascination qui nous hante pour la momie disparue de Cléopâtre

Temps de lecture : 6 min

Le mausolée abritant les cadavres de la reine égyptienne et de son amant Marc Antoine n'a jamais été retrouvé, et cela a nourri bien des fantasmes.

Certains ont pensé que le cadavre de Cléopâtre avait été découvert lors de l'expédition de Bonaparte en Égypte. | Panegyrics of Granovetter via Wikimedia Commons
Certains ont pensé que le cadavre de Cléopâtre avait été découvert lors de l'expédition de Bonaparte en Égypte. | Panegyrics of Granovetter via Wikimedia Commons

Rien ne subsiste du tombeau «d'une élévation et d'une somptuosité étonnantes» que Cléopâtre se fit édifier, non loin du palais royal, au nord-est d'Alexandrie, selon l'auteur antique Plutarque (Vie d'Antoine, 74).

Vaincue par Octave, le futur empereur Auguste, la reine y fait entasser toutes ses richesses, au cours de l'été 30 av. J.-C. Lorsqu'il pénètre dans Alexandrie, le vainqueur craint que Cléopâtre se donne la mort en mettant le feu à ses trésors. Il souhaite s'emparer d'elle vivante autant que de ses richesses qui seront, espère-t-il, les principaux ornements de son triomphe à Rome.

Au même moment, Marc Antoine, maître déchu de l'Orient romain et amant de Cléopâtre, rate son suicide. Il se frappe avec son glaive, mais pas suffisamment fort pour mourir sur le coup. À l'agonie, se vidant de son sang, il est transporté par des serviteurs jusqu'au tombeau de la reine. Comme les portes en ont été barricadées, Marc Antoine mourant doit être hissé jusqu'à une fenêtre au moyen de cordes. Une fois arrivé au sommet, il expire dans les bras de sa maîtresse.

Antoine mourant rapporté à Cléopâtre, tableau d'Eugène-Ernest Hillemacher, 1863.
| Musée de Grenoble / Tylwyth Eldar via Wikimedia Commons

Un suicide fascinant

L'anecdote racontée par Plutarque a l'avantage de nous renseigner quelque peu sur l'aspect de la dernière demeure de Cléopâtre: c'était une haute tour, suivant le modèle du fameux mausolée d'Halicarnasse, élevé au IVe siècle av. J.-C. par Mausole, dynaste de Carie, dans l'actuelle Turquie.

Octave, raconte Plutarque, envoya ses hommes s'emparer de Cléopâtre. Ils parvinrent à pénétrer dans le mausolée, en passant par une ouverture qui se trouvait dans la partie supérieure de l'édifice, et réussirent à immobiliser la reine au moment où elle allait se tuer d'un coup de poignard.

Le mausolée de Cléopâtre, selon Plutarque, suivait le modèle de celui d'Halicarnasse. | James Fergusson via Wikimedia Commons

Les hommes d'Octave vérifient que leur prisonnière ne porte plus aucune arme sur elle. Puis Cléopâtre est placée en résidence surveillée dans une chambre du palais royal. C'est là qu'elle parvient à se suicider au moyen d'un serpent qui lui est apporté, caché sous des figues, selon l'étonnant scénario évoqué par Plutarque. Un suicide fascinant qui connut une étonnante postérité littéraire et artistique.

Un tombeau devenu mythique

Le corps de la reine est alors, de toute évidence, embaumé, comme l'ont été les dépouilles de ses prédécesseurs Alexandre le Grand et les souverains de la dynastie des Ptolémée dont elle est l'ultime représentante. La momie est ensuite déposée dans le mausolée, où la rejoint le corps de Marc Antoine. Le Romain avait, en effet, formulé dans son testament le souhait que sa dépouille soit placée à côté de celle de Cléopâtre (Plutarque, Vie d'Antoine, 58). Et la reine avait confirmé cette ultime volonté dans une lettre adressée à Octave quelques instants avant son suicide (Plutarque, Vie d'Antoine, 85).

Le mausolée n'a pas été retrouvé. Ce qu'il en reste doit reposer aujourd'hui quelque part sous les eaux de la zone orientale du grand port d'Alexandrie. L'archéologue Franck Goddio y a mené des recherches sous-marines en 1996, sans parvenir à identifier les vestiges du fameux monument.

Par contre, le témoignage de Plutarque contredit formellement l'hypothèse avancée par l'archéologue Kathleen Martinez, qui pensa, au début des années 2000, pouvoir découvrir la sépulture de Cléopâtre et Marc Antoine à Taposiris Magna, à quelque 40 kilomètres à l'ouest d'Alexandrie. La forte médiatisation de ces recherches traduit néanmoins le puissant intérêt que suscite toujours, auprès du grand public, le tombeau de la reine devenue mythique.

Dévotion posthume pour
une souveraine regrettée

Cet intérêt remonte aux années qui suivirent la mort de Cléopâtre. La reine fit l'objet d'un culte posthume, sans doute parce qu'elle fut une dirigeante politique compétente, regrettée par ses sujets, au contraire de la légende de la putain royale, diffusée par la propagande d'Octave. C'est ce que suggère un graffiti en égyptien démotique, gravé au IVe siècle apr. J.-C., dans le temple de la déesse Isis à Philae, évoquant une «statue de Cléopâtre» qui fut redorée par un prêtre nommé Pétésénouf.

Sur une plaquette en bronze du IIe ou du IIIe siècle apr. J.-C., l'historien Richard Veymiers est parvenu à lire, entre les représentations de divinités égyptiennes, une inscription grecque signifiant: «Grand est le nom de Sarapis, grande est Néôtéra l'invincible». Théa Néôtéra, ou «déesse la plus jeune», est le surnom divin que prit Cléopâtre en 37 av. J.-C. Le texte pourrait ici, me semble-t-il, faire référence à la reine divinisée, vue comme la manifestation terrestre la plus récente de la déesse Isis, épouse du grand dieu Sarapis.

Le mausolée de Cléopâtre à Alexandrie était au cœur de ces dévotions posthumes. Il fut certainement fermé et pillé lors de la christianisation de l'Empire romain, à la fin du IVe siècle apr. J.-C. Ses restes s'effondrèrent ensuite dans la mer lors des séismes qui frappèrent Alexandrie et ses environs au début du Moyen Âge.

Passion (malsaine) pour un cadavre

La dépouille de Cléopâtre disparut vraisemblablement lors du pillage de son tombeau. Elle n'en continua pas moins à hanter les esprits, suscitant de nombreux fantasmes en Occident à partir de la fin du XVIIIe siècle. Conséquence de l'égyptomanie ambiante, les momies sont alors à la mode. Une légende relayée par la presse de l'époque raconte même que le Cabinet des médailles, à Paris, aurait conservé la dépouille de l'ancienne reine.

On disait que le cadavre de Cléopâtre avait été découvert lors de l'expédition de Bonaparte en Égypte. Le général lui-même aurait passé une nuit avec elle dans sa tente, dressée au pied d'une pyramide. Il l'aurait ensuite rapportée en France, dans ses bagages, et remise au Cabinet des médailles. Mais la dépouille ne supporta pas le climat parisien. Elle se mit à pourrir et fut finalement enterrée dans le jardin de la Bibliothèque nationale de France (BNF).

Cette légende repose sur quelques faits réels, comme l'a montré Julien Olivier, conservateur à la BNF. Il y avait bien, au XIXe siècle, une momie exposée au Cabinet des médailles que des étudiants, férus d'égyptologie, se plaisaient à nommer «Cléopâtre». Il est possible que, détériorée par l'humidité, elle ait finalement été enfouie du côté de la rue Vivienne.

De cette histoire se dégage un érotisme nécrophile également présent dans la littérature du XIXe siècle. «Oh! que je donnerais volontiers toutes les femmes de la Terre pour avoir la momie de Cléopâtre!», écrit Gustave Flaubert dans Par les champs et par les grèves. Dans Le Pied de momie, nouvelle de Théophile Gautier, le narrateur fait quant à lui l'acquisition du pied embaumé d'une princesse égyptienne dont il entend se servir comme presse-papier. Il décrit l'objet avec délectation: «Les doigts étaient fins, délicats, terminés par des ongles parfaits, purs et transparents comme des agathes (sic).»

Théophile Gautier est aussi l'auteur du célèbre Roman de la momie, qui confirme ce lien fantasmé entre beauté féminine et mort. Dans ce livre, deux archéologues, Lord Evandale et le docteur Rumphius, découvrent la momie parfaitement conservée d'une jeune souveraine égyptienne nommée Tahoser.

Evandale et Rumphius découvrent la momie de Tahoser. | Georges-Antoine Rochegrosse
via Wikimedia Commons

La main de Cléopâtre

Au XIXe siècle, des voyageurs occidentaux, toujours plus nombreux, visitent la vallée du Nil afin d'assouvir leur passion pour l'Égypte ancienne. Ils pouvaient y acheter, en guise de souvenirs, des objets antiques dont le marché n'était alors guère réglementé. Les plus audacieux rapportaient chez eux des morceaux de momie qu'ils exhibaient fièrement à leurs invités, lors de soirées mondaines.

Parmi ces restes macabres, une main féminine, présentée comme celle de Cléopâtre, est acquise par Sir Thomas Bowser (1749-1833), officier britannique, lors de son passage en Égypte en 1794. Redécouverte chez un collectionneur américain, elle est vendue aux enchères en 2011.

La momie de Cléopâtre apparaît au cinéma dès 1899, grâce à Georges Méliès, qui choisit Jehanne d'Alcy pour incarner la toute première pharaonne cinématographique. L'œuvre nous fait assister à la profanation du tombeau de la reine. Sa momie est carbonisée, mais Cléopâtre surgit soudain de la fumée.

Plus tard, en 1971, dans La Momie sanglante, Valerie Leon incarne une nouvelle momie de reine égyptienne, extrêmement bien conservée, dont la main droite, devenue immortelle, a été amputée par de cruels prêtres égyptiens. Un bel exemple d'égyptomanie et d'érotisme sanglant.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

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