Monde / Économie

La transition énergétique va coûter très cher, mais à qui?

Temps de lecture : 7 min

Le passage des énergies fossiles aux énergies décarbonées demande un effort d'investissements sans précédent. Mais investir plus, c'est épargner plus, et consommer moins.

La logique est implacable: la croissance actuelle repose sur les énergies fossiles, mais il va falloir apprendre à s'en passer dans les quinze années à venir. | Ashes Sitoula via Unsplash
La logique est implacable: la croissance actuelle repose sur les énergies fossiles, mais il va falloir apprendre à s'en passer dans les quinze années à venir. | Ashes Sitoula via Unsplash

Avec la chaleur exceptionnelle que nous avons connue au mois d'octobre et les nombreux rapports publiés avant la conférence mondiale sur le climat (la COP27) qui se tiendra du 6 au 18 novembre à Charm el-Cheikh au bord de la mer Rouge, il n'est plus possible d'ignorer le problème du réchauffement climatique et les efforts déployés pour l'atténuer et faire face à ses conséquences.

Sur la réalité du changement climatique lui-même, l'accumulation des données et les travaux du GIEC ne laissent plus de place au doute. Si des doutes subsistent, c'est seulement sur la rapidité de ce réchauffement, qui pourrait être plus élevée que les scientifiques ne le pensaient (contrairement à ce que certains affirment encore, les scientifiques n'ont jamais joué la carte du catastrophisme et ont toujours au contraire fait preuve d'une grande prudence), et sur les effets qu'il peut avoir localement, les phénomènes en jeu étant extrêmement complexes.

Quant à la responsabilité des activités humaines dans ce processus, elle n'est plus niée que par une poignée d'individus qui ne veulent pas voir cette réalité parce qu'elle les dérange.

Beaucoup de temps perdu

Sur les efforts faits pour atténuer le changement climatique, les derniers chiffres publiés par l'Organisation météorologique mondiale (OMM) montrent clairement qu'ils sont très insuffisants. Cela fait maintenant trente ans que le sujet est sur la table (la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques a été adoptée lors du sommet de la Terre de Rio en 1992) et les émissions de gaz à effet de serre continuent à augmenter, nous dit l'OMM: «Les concentrations atmosphériques des trois principaux gaz à effet de serre –dioxyde de carbone (CO2), méthane (CH4) et protoxyde d'azote (N2O)– ont battu de nouveaux records en 2021.»

Et les chiffres publiés ont de quoi inquiéter: pour le méthane, la hausse annuelle n'a jamais été aussi forte et, pour le dioxyde de carbone, elle est plus forte que celle qui a été enregistrée en moyenne au cours des dix années précédentes.

Résultat: la température moyenne de la planète est déjà supérieure de 1,1 degré à celle de la moyenne des années 1850-1900, alors que l'objectif de l'accord de Paris est de la limiter à 2 degrés et, de préférence à 1,5 degré. Il n'y a plus de temps à perdre.

Or le rapport que vient de publier le Programme pour l'environnement des Nations unies montre qu'on est encore en train d'en perdre. Les politiques actuellement en place laissent présager une hausse de 2,8 degrés à la fin du siècle. Et même si les engagements pris se traduisaient par des décisions concrètes, la hausse serait encore de 2,6 degrés; elle pourrait au mieux s'établir à 2,4 degrés si les pays industriels finançaient les mesures annoncées par les pays émergents, mais qu'ils ne peuvent appliquer sans aide. Comme le constate crûment le résumé de ce rapport, «une fenêtre d'opportunité se referme».

Investir dans les énergies décarbonées

Une conclusion s'impose: il faut accélérer. C'est exactement ce qui avait été dit lors de la COP26 à Glasgow, où chaque pays avait été invité à renforcer son programme d'action (les CDN, contributions déterminées au niveau national, dans le jargon onusien), mais, en un an, les progrès enregistrés ont été très minces. Les progrès réalisés à Charm el-Cheik seront-ils plus probants? On le saura bientôt.

En attendant, on sait très bien ce qu'il faudrait faire. L'Agence internationale de l'énergie (IEA) vient de le rappeler d'une façon très claire. La bonne nouvelle, c'est que l'utilisation d'énergies fossiles est sur le point d'amorcer son repli: pour le charbon, ce devrait être dans les prochaines années; «l'âge d'or» du gaz devrait bientôt s'achever, la demande se dirigeant vers un plateau avant la fin de cette décennie (mais ce plateau serait élevé); et du fait des ventes croissantes de véhicules électriques, la demande de pétrole devrait commencer à fléchir au milieu de la prochaine décennie. La mauvaise nouvelle, c'est que cette transition énergétique suppose un effort considérable d'investissement dans les énergies décarbonées.

En 2021, ces dépenses d'investissement ont continué à augmenter: 700 milliards de dollars dans les pays développés, 400 milliards pour la Chine à elle seule, 200 milliards pour les autres pays émergents et en développement, soit un total de 1.300 milliards. Les engagements pris par les États devraient faire grimper ce chiffre à 2.000 milliards en 2030. Mais, à cette date, rappelle l'IEA, pour arriver à zéro émission nette en 2050, il faudrait être déjà à 4.000 milliards d'investissements dans les énergies «propres». Ce n'est pas gagné.

«Finance verte»

Prenons l'exemple de la France. Le Medef organisait le 25 octobre une réunion pour célébrer les 50 ans d'un discours prononcé à Marseille par Antoine Riboud, président de BSN (devenu aujourd'hui le groupe Danone). Ce discours, qui lui avait été demandé par celui qui s'apprêtait à prendre la tête du CNPF (l'ancêtre du Medef), François Ceyrac, avait inquiété avant même d'être prononcé. Antoine Riboud y déclarait notamment: «La croissance ne devra plus être une fin en soi, mais un outil qui, sans jamais nuire à la qualité de la vie, devra au contraire la servir.»

L'accueil fut pour le moins tiède. Il est vrai que son auteur sortait des schémas habituels; il avait bien senti les mouvements qui traversaient son époque, quatre ans après Mai 68 et au moment de la sortie du rapport Meadows sur les limites de la croissance. François Roux de Bézieux, actuel président du Medef, n'a pas manqué de souligner que le patronat d'aujourd'hui avait bien évolué par rapport à cette période, que lui-même assumait parfaitement le terme de «planification écologique» et que l'État n'avait plus le monopole de l'intérêt général.

Heureuse coïncidence: ce même 25 octobre, la première Convention des entreprises pour le climat présentait son rapport, élaboré par 150 dirigeant·es d'entreprise, après deux ans de travaux. L'une des participante·s déclarait fièrement, à propos des entreprises: «Elles sont le principal problème du dérèglement. L'expérience de la Convention des entreprises pour le climat montre qu'elles peuvent en être aussi la solution.»

Des mouvements écologistes ont perturbé deux jours après le Climate Finance Day qui se tenait à Paris au palais Brongniart, réunion annuelle de ce qu'il est convenu d'appeler la «finance verte», à laquelle il est reproché de financer encore un peu trop les énergies fossiles. En ce domaine, les choses n'avancent pas aussi vite que cela serait souhaitable et les critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance) qui sont censés s'imposer aux investisseurs ne sont pas toujours d'une grande efficacité. Mais beaucoup de financiers montrent un réel souci d'avancer, ne serait-ce que parce que la cause climatique peut être un excellent argument commercial.

Effort considérable

Avec un gouvernement qui veut accélérer sur le chemin de la transition énergétique, alors que la Première ministre a lancé le Conseil national de la refondation «Climat et biodiversité» qui aura pour mission de préparer la planification écologique, un patronat qui s'engage pour une finance responsable, des financiers qui se déclarent prêts à jouer le jeu, n'y aurait-il pas lieu de penser que, au moins dans notre pays, la lutte contre le changement climatique est lancée avec détermination?

Les économistes qui tentent de mesurer les investissements nécessaires –ils font la différence entre les sommes déjà engagées ou programmées et celles qu'il faudrait dépenser– sont d'accord sur un point: non seulement le compte n'y est pas, mais l'effort à accomplir est considérable. Dès le mois de mai, le pôle énergie-climat de l'institut Rexecode avait publié un document de travail montrant que les émissions françaises de gaz à effet de serre diminuaient à un rythme insuffisant et qu'un important effort d'investissement supplémentaire serait nécessaire.

Patrick Artus, l'économiste bien connu de Natixis, ne rate jamais une occasion de mettre les pieds dans le plat; il l'a encore fait le 25 octobre lors de la réunion organisée par le Medef. La logique est implacable: la croissance actuelle repose sur les énergies fossiles, mais il va falloir apprendre à s'en passer dans les quinze années à venir. Cela suppose de doubler notre effort d'investissement. On est à 2% du PIB, il va falloir passer à 4%.

Mais pour financer cet effort d'investissement, il va falloir épargner plus. Et donc consommer moins. Les ménages l'accepteront-ils? Beaucoup dépendra de la façon dont se fera ce déplacement vers l'épargne, soit de façon volontaire vers des placements «verts» attrayants, soit par une hausse des impôts. Dans tous les cas, un problème sérieux de pouvoir d'achat risque de se poser pour une partie de la population.

D'autres contraintes financières peuvent aussi peser sur les différents acteurs de l'économie: l'État, déjà lourdement endetté (avec une dette publique qui dépasse 114% du PIB) pourra difficilement augmenter ses dépenses. La transition énergétique devra être financée en grande partie par les entreprises.

Une question très politique

Là, les économistes ne sont plus seuls concernés. L'organisation du partage des rôles n'est pas seulement un problème technique; c'est une question très politique. Les débats actuels laissent mal augurer d'un relatif consensus sur la façon d'aborder cette période compliquée.

Si l'on voulait aller encore plus loin, on pourrait dire aussi qu'il ne s'agit pas seulement de prévoir les dépenses d'investissement de demain et leur financement; il s'agit aussi dès maintenant de prévoir d'autres formes d'organisation de nos sociétés. Patrick Artus le rappelle: si on veut faire passer à la motorisation électrique tous les véhicules circulant dans le monde, il faudrait cinquante fois plus de lithium qu'on en produit aujourd'hui.

En poursuivant son raisonnement, on pourrait voir ce que cela donnerait si tous les pays du monde voulaient arriver au même niveau de développement que les États-Unis, avec 816 véhicules motorisés pour 1.000 habitants, en commençant par la Chine qui n'en est encore qu'à 214 ou l'Inde à 44… Il va falloir faire preuve d'un peu d'imagination pour construire le monde de demain. Comme le propose Daniel Cohen dans son dernier ouvrage Homo numericus – La «civilisation» qui vient (Albin Michel, septembre 2022), il faut «faire l'apprentissage d'un monde à inventer». La solution de nos problèmes économiques ne viendra pas de la seule économie.

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