Société / Monde

Pourquoi les mères non blanches idolâtrent Lady Diana

Temps de lecture : 7 min

Pour certaines, elle était une meilleure amie, pour d'autres un miroir. Avant la sortie de la saison 5 de «The Crown» le 9 novembre, revenons sur la fascination débordante de ces femmes pour la princesse de Galles.

Une femme jette des fleurs au pied de la Flamme de la Liberté, statue située près du pont de l'Alma où Lady Diana est morte, le 30 août 2012 à Paris. | Patrick Kovarik / AFP
Une femme jette des fleurs au pied de la Flamme de la Liberté, statue située près du pont de l'Alma où Lady Diana est morte, le 30 août 2012 à Paris. | Patrick Kovarik / AFP

D'aussi loin que je me souvienne, Lady Diana a toujours eu une place de choix au sein de ma famille, et surtout dans le cœur de ma mère. Je me revois encore gamine, à l'arrière de la Peugeot 306, en direction du pont de l'Alma. Elle filait à toute allure, ma maman l'air toujours grave. Quand on s'arrêtait devant la flamme, à l'endroit où la princesse est décédée en août 1997, elle était constamment très émue. Et la même phrase revenait sans cesse: «Quel gâchis, quel gâchis…»

Depuis toujours, ma mère, née en Algérie dans les années 1950 dans un petit village aux portes du désert, était obsédée par Lady Diana. De ses voyages humanitaires aux tailleurs qu'elle copiait soigneusement une fois arrivée en France, la princesse était partout, tout le temps, avec elle et donc, avec nous. Chaque année, le 31 août, le jour de ce funeste accident, ma mère m'asseyait devant la télévision et mettait un documentaire sur la vie de celle qu'elle admirait plus que tout. Pourtant, elle connaissait déjà chaque détail de sa vie, chaque interview, chaque image d'archives. C'était sa manière, à elle, de célébrer sa mémoire.

Elle le faisait comme on penserait à un proche décédé tragiquement. Alors moi, du haut de mes 5 ans, face à tant d'importance qu'elle accordait à cette grande femme blonde, j'étais persuadée que Lady Diana était ma tante. Et puis, ça faisait un peu sens.

Dans ma tête, le calcul était vite fait: la princesse était en couple avec Dodi Al-Fayed, un Égyptien. Je l'étais aussi du côté de mon père, donc finalement, c'était possible. Puis, il y avait l'amour débordant de ma mère, la manière dont elle parlait d'elle, toujours avec un léger sourire nostalgique. On peut être admirative d'une célébrité de loin, mais elle, elle la connaissait intimement.

Une affaire personnelle

En grandissant, la réalité m'a vite rattrapée. Finalement, moi, Donia, enfant du XIXe arrondissement parisien, je n'avais aucun lien avec cette femme issue de l'aristocratie anglaise. Au-delà d'un vécu individuel, cette anecdote reflète un phénomène plus large concernant les mères issues de minorités ethniques. L'obsession pour cette figure historique serait chose commune dans les familles non blanches; il n'y a qu'à voir sur Twitter pour voir la multiplicité des histoires à ce propos.

Récemment lors de son dernier spectacle The King's Jester, disponible sur Netflix, le comédien Hasan Minhaj témoignait de la passion de sa mère indienne pour la princesse de Galles. «Dans sa chambre, à côté de la photo de mon mariage, elle a mis une photo de Lady Diana. Elle est morte depuis 1997 et je suis son fils, comment peut-on être sur le même pied d'égalité?», s'exclamait-il sous les rires de la salle. Qu'elles soient originaires d'anciennes colonies britanniques ou non, ces mamans sont viscéralement attachées à Lady Diana.

«Son cousin décède quelques jours auparavant. Je me rappelle m'être dit: “Ma pauvre maman, elle perd deux proches d'un coup.”»
Estelle, 28 ans, à propos de sa mère d'origine camerounaise

Parmi tous les membres de la famille royale, il est clair que Lady Diana était la figure la plus appréciée. De la France aux États-Unis en passant par le Pakistan, elle était aimée de tous. «Pour nos daronnes, c'est une affaire personnelle», souligne Estelle, 28 ans. Elle aussi a grandi avec le visage «rassurant» de Diana Frances Spencer. Elle se souvient avec précision de son décès, «car c'était la première fois qu'elle voyait [sa] maman pleurer». «Je la vois encore effondrée dans le salon et qui ne réagit pas à nos questions, raconte-t-elle. Elle avait passé la soirée scotchée à la télévision. Elle répétait sans cesse: “Mon amie est morte.”»

Elle aussi était persuadée que Lady Di était une «tante éloignée». «Son cousin décède quelques jours auparavant. Je me rappelle m'être dit: “Ma pauvre maman, elle perd deux proches d'un coup.”» Dans l'appartement familial, la mère d'Estelle pose la photo de feu la princesse sur le meuble consacré aux personnes décédées, comme le veut la tradition camerounaise. «Elle a énormément prié pour elle.»

De véritables expertes

En grandissant, la jeune Estelle découvre l'étendue de la fascination de sa maman, Bibiane, pour la princesse. «À aucun moment, je n'ai pu faire le lien entre le fait qu'elle était aristocrate et que ma mère ne l'avait jamais rencontrée.» Elle se souvient d'un scrapbook qu'elle tenait minutieusement, où elle collait les différentes tenues de son «amie». «Elle me disait toujours qu'elle ne commettait aucune faute de goût. Et c'est vrai! Lady Diana était une icône de mode», pense-t-elle.

Sa mère, couturière camerounaise arrivée en France en 1993, tente de reproduire à l'identique les tailleurs de Lady Di «et les chapeaux! Elle en avait une collection, c'était abusé, éclate-t-elle de rire. Je voyais ma mère comme une princesse.»

Ce besoin de garder près de soi un bout de Lady Di, la maman de Devanshi Patel, autrice américano-indienne basée à San Francisco, le ressent fortement. Dans une boîte au fond de son armoire, elle cachait des coupures de presse. «C'était une sorte de mausolée qui retraçait toute sa vie. Il y avait même un exemplaire d'un magazine anglais datant de son mariage avec le prince Charles. Pendant longtemps, elle s'est accrochée à ces souvenirs, se souvient-elle. Mon père trouvait ça bizarre et lui a demandé de le cacher.»

«Mon rêve serait d'écrire encore plus sur elle, sur son impact dans nos vies, dans nos communautés.»
Devanshi Patel, autrice américano-indienne

Pour certaines mères, cette passion passe par la collecte d'informations. «Ce sont de réels spécialistes tant elles connaissent des détails précis de sa vie, maintient Ashley. Pire que Stéphane Bern!» Pour la journaliste de 28 ans, cela va plus loin que le simple gossip. Sa maman, Monique, ne manque pas une occasion de partager à ses enfants des anecdotes sur la princesse de Galles. «Elle se sent totalement impliquée dans son histoire. Encore aujourd'hui, elle me parle de Lady Diana comme si c'était sa meilleure amie, avec beaucoup d'émotion dans la voix.»

Cette implication se matérialise également par l'intérêt porté aux enfants de Lady Di. «Elles prennent de leurs nouvelles, comme on s'occuperait des gosses de nos meilleurs potes», blague Estelle. Avant d'ajouter: «Il fallait voir ma mère face à l'interview d'Harry et de Meghan Markle! Elle avait le tournis et ne cessait de répéter “Mon fils, prends ta femme et éloigne-toi de la famille royale”».

Transmission à la nouvelle génération

Ces mamans sont les garde-fous de l'héritage de la princesse de Galles. Elles mettent un point d'honneur à transmettre leur admiration sans bornes à leur progénitures. «C'est une figure extrêmement importante dans ma vie, l'incarnation de bonnes valeurs à avoir», explique Estelle.

Devanshi Patel est, elle aussi, totalement obnubilée par l'aristocrate, «de son style en passant par ce qu'elle symbolise». «Mon rêve serait d'écrire encore plus sur elle, sur son impact dans nos vies, dans nos communautés, confie-t-elle. Elles sont nombreuses à avoir essayé de lui ressembler, mais personne n'arrivera à sa cheville. Je lui suis férocement loyale.»

Comment se fait-il que ces mères soient si attachées à cette figure historique? «C'était, d'abord, une femme très simple qui dénote complètement avec le reste des Windsor. Aucun autre membre de la famille royale n'était aussi identifiable, ils étaient stricts et rigides», note Alexander Seale, spécialiste de la royauté anglaise.

Mais c'est surtout son vécu et sa place au centre de cette famille qui touchent directement ces mamans non blanches. «Dans des communautés où le mariage arrangé est commun, le couple Diana-Charles représentait un aperçu de ce à quoi leur vie allait ressembler. La détresse de la princesse les touchait car elles se voyaient en elle», analyse l'autrice d'un essai sur la place de la princesse au sein des familles sud-asiatiques pour The Juggernaut.

Diana est devenue le symbole de ces femmes coincées dans un mariage dont elles ne veulent pas et qui les étouffe. Ashley en est sûre, c'est l'une des raisons de la fascination de sa mère. «Elle est née en Guadeloupe en 1953. Elle aussi a dû faire pour les conventions. Elle n'arrive pas à le verbaliser ainsi, mais ce qu'elle raconte de Lady Diana, c'est ce qu'elle raconte d'elle.»

Casser les codes protocolaires

Il y a enfin le lien particulier qu'entretenait Lady Diana avec l'Asie et l'Afrique. En tant que princesse, mais aussi après son divorce avec le prince Charles en 1992, Diana Spencer s'est rendue à de nombreuses reprises dans ces pays. Là encore, son approche a été largement acclamée. «Elle ne se posait jamais en “sauveuse blanche” ni ne dénigrait les personnes qu'elle rencontrait. Elle ne tombait pas dans une forme de misérabilisme. Elle était guidée par la compassion, par une réelle curiosité d'en apprendre davantage», la décrit Devanshi Patel.

D'ailleurs, lors de ces nombreux voyages, elle choisit de s'habiller en tenue locale. Si c'est à présent chose commune, Diana Spencer est l'une des premières à ne porter que des designers indiens lors de ses déplacements à New Delhi. «Ce n'était pas un costume ou un rôle pour elle, elle le faisait naturellement», assure-t-elle.

«On n'imagine pas la reine Elizabeth II ou Charles III, assis par terre dans un village. [...] Lady Diana, elle, se mettait à leur hauteur.»
Alexander Seale, spécialiste de la royauté anglaise

Estelle se souvient de nombreuses discussions avec sa mère. Les photos de la princesse traversant des mines antipersonnelles en Angola, puis tenant dans ses bras une fillette amputée d'une jambe, a marqué la famille au fer rouge. «On n'avait jamais vu de telles images auparavant. C'était la première fois qu'une aristocrate britannique nous traitait ainsi. Pour nous, c'était forcément une Africaine, comme nous», se souvient-elle.

«C'est en cela qu'elle a cassé les codes protocolaires, indique Alexander Seale. On n'imagine pas la reine Elizabeth II ou Charles III, assis par terre dans un village. Ils gardaient une forme d'ascendance constante. Lady Diana, elle, se mettait à leur hauteur.»

Vingt-cinq ans après son décès, la «princesse des cœurs» n'a pas fini de les conquérir. Pour toutes les mères déjà conquises, elle reste une figure intemporelle et au centre de leur existence. «C'est une icône, et Dieu sait que ce mot est souvent utilisé à tort. En ce qui la concerne, ce n'est en aucun cas un euphémisme, maintient Devanshi Patel. Lady Diana est une icône dans le sens le plus pur du terme.»

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