Culture

«Close», un film sur la fin de l'enfance et la pression de la masculinité

Temps de lecture : 6 min

Rencontre avec le cinéaste belge Lukas Dhont à l'occasion de la sortie de son deuxième film, un long métrage délicat et tendre, à l'image de son créateur.

«Souvent, l'enfance est représentée comme quelque chose de très beau, mais il y a aussi ceux pour qui les ombres se présentent tôt.» | Menuet / Diaphana Films / Topkapi Films / Versus Production
«Souvent, l'enfance est représentée comme quelque chose de très beau, mais il y a aussi ceux pour qui les ombres se présentent tôt.» | Menuet / Diaphana Films / Topkapi Films / Versus Production

À voir son visage juvénile, on ne s'étonne guère que Lukas Dhont ait choisi pour son deuxième film une histoire d'enfance. Après le succès de Girl (2018) auprès des critiques, Caméra d'or au Festival de Cannes, le cinéaste de 31 ans a remporté le Grand Prix pour Close, l'histoire de Léo (Eden Dambrine) et Rémi (Gustav De Waele), deux amis fusionnels que l'entrée dans l'adolescence va séparer.

Le récit est intime, à fleur de peau, filmé au plus près de visages qui s'éclairent de cette joie unique qu'ont les jeux enfantins nourris par l'imaginaire. Rémi a les cheveux bruns, une inclinaison artistique et le regard qui, parfois, se teinte d'une mélancolie secrète. Léo est son double blond et solaire, qui rappelle autant Victor Polster, l'interprète de Girl, que le réalisateur lui-même.

Les ravages de la norme

On cherche souvent à lire dans une œuvre l'autoportrait de son auteur. Mais ici, le matériau biographique des films de Lukas Dhont provient de ses sentiments, davantage que du réel. «J'éprouve la nécessité de montrer des choses que j'ai vécues enfant, quand j'étais en conflit avec les normes liées à l'identité de genre et l'identité sexuelle.» Place donc aux images et à la métaphore. Dans Girl, ce sont les normes de la féminité à travers son héroïne, une jeune danseuse trans. Dans Close, c'est «la pression de la masculinité» à travers un récit d'amitié.

Léo et Rémi ont 13 ans, un âge «charnière, très fragile, entre l'enfance et l'adolescence». Un âge de basculement, où la libre insouciance laisse place à une conscience de soi contrainte par le regard des autres. Ce regard s'incarne dans l'école, microcosme sociétal dans lequel le cinéaste a l'intelligence d'observer la violence insidieuse, là où le cinéma nous a habitué à des visions plus frontales du harcèlement scolaire.

Ainsi, les fillettes qui demandent aux deux amis s'ils sont en couple «ne le demandent pas par méchanceté, mais parce que c'est ainsi que nous sommes conditionnés à regarder cette physicalité, cette sensualité entre garçons», souligne Lukas Dhont. Aucune outrance ou condamnation des propos de ces camarades de classe, qui ne font que refléter les codes avec lesquels ils ont grandi. «Je veux être bienveillant avec tous mes personnages, chercher la complexité, les zones grises», détaille le cinéaste.

Léo (Eden Dambrine) et Rémi (Gustav De Waele) ont 13 ans, un âge de basculement, où la libre insouciance laisse place à une conscience de soi contrainte par le regard des autres. | Menuet / Diaphana Films / Topkapi Films / Versus Production

L'expression du corps

Cette délicatesse transparaît dans la mise en scène comme dans l'expression posée et réfléchie de Lukas Dhont. Les jeux complices, l'attention réciproque, les regards et les gestes affectueux... Le cinéaste capte l'amitié enfantine avec une subtilité d'autant plus bouleversante que ce lien si fort commence à se fissurer.

«J'avais envie de montrer la tendresse et la vulnérabilité.» Et que le film est tendre, jusque dans sa violence la plus indicible. «Souvent, l'enfance est représentée comme quelque chose de très beau, mais il y a aussi ceux pour qui les ombres se présentent tôt, précise-t-il. Mais s'il est important pour moi de ne pas éviter d'en parler, je n'ai pas envie de créer des images de violence.»

Les ombres sont celles qui hantent Rémi (les insomnies, le regard inquiet), qui s'accuse lorsque Léo, saisi d'une angoisse perceptible quant à ses propres sentiments et la peur d'être ostracisé par le groupe, prend ses distances avec son ami de toujours. «Rémi, dans un certain sens, représente l'enfance qu'on perd», explique le cinéaste, tandis que Léo entre, lui, dans l'adolescence.

Ce passage d'un monde à l'autre et la perte qu'il entraîne, Lukas Dhont le met en scène par le mouvement. Dans son effort d'intégration, Léo joue à des sports collectifs, adoptant leurs codes virils. Aussi, son costume de hockey sur glace vient-il incarner l'état émotionnel du garçon empreint de culpabilité. «On l'a traité corporellement comme un sentiment qui nous enferme et dont beaucoup n'arrivent jamais à parler.» Le costume et le silence pèsent sur le corps de l'enfant, jusqu'à le faire ployer.

Dans son effort d'intégration, Léo (Eden Dambrine) joue au hockey, adoptant les codes virils des sports collectifs. | Menuet / Diaphana Films / Topkapi Films / Versus Production

Pour comprendre cette omniprésence du corps, on en revient à l'enfance du cinéaste qui, à 13 ans, mit brusquement fin à son rêve de devenir danseur –«le rêve artistique ultime»–, perturbé par ces personnes «gênées parce que, à leurs yeux, [il] bougeai[t] comme une fille». «Close, c'est un film sur le non-dit», sur ce qu'on ne parvient pas à formuler, faute de le comprendre soi-même. Le corps prend donc la relève pour exprimer autrement les tourments intérieurs.

Entre Léo et Rémi, cela commence par un jeu enfantin qui devient agressif: «La brutalité arrive d'abord entre leurs corps», explique le cinéaste. L'aspect le plus bouleversant du film repose dans cette véracité du corps enfantin, de ce qu'il contient de tensions et de désespoir.

Dans une scène poignante qui suit ce corps à corps, Rémi s'effondre devant ses parents interdits, son petit être secoué d'une incompréhension et d'un désespoir inexprimables. C'est ce qu'on appelle «parler par le mouvement», résume Lukas Dhont de son langage cinématographique, précis comme une chorégraphie. «Quand j'ai commencé à écrire des scénarios, je me suis rendu compte que j'écrivais plutôt des spectacles de danse

Une famille de cinéma

Ce qui émeut particulièrement en écoutant Lukas Dhont parler de son film, c'est le «on» familial qu'il emploie, soulignant le travail d'équipe, là où chez d'autres le «je» s'impose sans difficulté. Sa méthode semble d'ailleurs entièrement collaborative. Pour exemple, ce travail mené une année durant avec ses deux interprètes, à discuter du scénario «pour qu'ils se sentent en résonnance».

«C'était très important pour moi de créer du quotidien avec eux. On a fait des crêpes, on est allé se promener, on a regardé leurs films favoris, Singin' in the rain pour Gustav, un film de Tim Burton pour Eden. Au moment où on a commencé le tournage, ils se sont sentis libres d'ajouter ou de changer des choses, parce qu'on avait construit cette confiance. Pour moi, c'était aussi très important que leurs émotions ne soient pas utilisées contre eux.» On en revient à la douceur.

On ne s'étonnera pas non plus que le cinéaste ait choisi de leur montrer Moonlight, chef-d'œuvre sur la masculinité. On se remémore alors comment le petit garçon du film de Barry Jenkins trouve, avant de devenir l'adolescent harcelé, un instant de brève insouciance par la danse.

«Les cinéastes m'inspirent, s'enthousiasme Lukas Dhont à propos de ses contemporains. Comment Sébastien Lifshitz crée des documentaires, comment Céline Sciamma rend l'invisible visible. Ce sentiment que le cinéma peut donner à quelqu'un le sentiment d'être vu et aimé, je trouve ça très beau.» C'est là ce qui constitue son autre matière première. Aux souvenirs d'enfance viennent se confondre ceux de ces films «qui laissent leur trace et sont inscrits en [lui]».

«Être parent c'est chercher, essayer»

Close doit sa naissance à deux images. «Celle de deux jeunes garçons qui courent entre les fleurs», une «mémoire clé» de son enfance dans la campagne flamande. «La deuxième image est celle, pleine de tension, d'une femme et d'un enfant dans une voiture. J'ai découvert que cette image venait de The Good Son [Joseph Ruben, 1993, ndlr], que j'avais vu enfant.»

Lorsqu'on dit au cinéaste que cette scène nous a d'abord évoqué celle du Sixième sens (M. Night Shyamalan, 1999), où l'enfant, saisi de la terreur de ne pas être cru, profite d'un embouteillage pour révéler son secret à sa mère, Lukas Dhont sourit: «C'est vrai! Parfois on ne sait pas ce qui vient de l'influence ou de nous.»

Ses influences ne font que confirmer sa douceur. Car de Céline Sciamma à Barry Jenkins, en passant par M. Night Shyamalan, les confrères et consœur cités par Lukas Dhont ont tous en commun cette attention sensible à l'enfance et à ceux qui en prennent soin, des pères et des mères (incarnées dans Close par Léa Drucker et Émilie Dequenne) souvent dépassés, mais toujours présents au milieu d'un monde brutal.

«J'ai envie d'être généreux avec les parents. Car être parent c'est aussi chercher, essayer, même quand on n'a pas toujours le vocabulaire pour s'exprimer.» Et le cinéaste de conclure: «Je suis quelqu'un qui toujours cherche à trouver la beauté dans ma vie. Dans le film, on le fait dans les couleurs, la lumière… en allant chercher, même dans les moments les plus durs, quelque chose de juste, bien sûr, mais aussi quelque chose qui donne de l'espoir.»

Close

de Lukas Dhont

avec Eden Dambrine, Gustav De Waele, Émilie Dequenne

Séances

Durée: 1h45

Sortie le 1er novembre 2022

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