Monde

L'histoire de Stanisława Leszczyńska, sage-femme à Auschwitz

Temps de lecture : 5 min

D'avril 1943 à janvier 1945, la déportée polonaise a mis au monde plus de 3.000 enfants entre les barbelés du camp d'extermination.

Des femmes sélectionnées pour le travail obligatoire retournent à leurs baraquements après avoir eu la tête rasée, en 1944 à Auschwitz-Birkenau. | United States ust Memorial Museum via Wikimedia Commons
Des femmes sélectionnées pour le travail obligatoire retournent à leurs baraquements après avoir eu la tête rasée, en 1944 à Auschwitz-Birkenau. | United States ust Memorial Museum via Wikimedia Commons

Au sud de la Pologne, se découpant sur l'horizon plat, la silhouette d'Auschwitz-Birkenau a des airs d'apparition. Les baraquements de briques rouges, les artères de barbelés, l'ombre serrée des miradors tracent les couloirs désolés de l'enfer. Situé entre les blocs 10 et 11, le mur qui servait aux exécutions sommaires résonne encore des impacts de balle; l'air semble pour toujours vicié par la fumée des crématoires.

Pour la plupart des gens, le camp d'Auschwitz-Birkenau est synonyme de mort. Plus d'un million de femmes, d'hommes et d'enfants y ont perdu la vie entre 1942 et 1944, victimes du froid, de la faim ou des maladies, gazés, abattus, maltraités ou brûlés vifs. 85% de celles et ceux qui ont franchi le portail «Arbeit macht frei» [«Le travail rend libre», en français, ndlr] n'en sont jamais revenus.

Malgré la mort qui rôdait alors dans chaque corridor, Stanisława Leszczyńska, une sage-femme polonaise, a tenté d'y sauvegarder la vie.

Itinéraire d'une femme sage

Portrait de Stanisława Leszczyńska dans les années 1930. | Materialscientist via Wikimedia Commons

Née en 1896 dans la banlieue de Łódź, en Pologne, Stanisława vit une enfance mouvementée, soumise aux aléas de la diplomatie tsariste. Son père est enrôlé dans l'armée impériale, sa mère s'épuise douze heures par jour dans une fabrique de vêtements pour financer ses études. Au loin tonnent les orages de la Grande Guerre. La jeune femme ne s'en émeut pas: après avoir complété son lycée, elle épouse un imprimeur, Bronisław, en 1916. Trois enfants et six ans plus tard, son diplôme d'obstétrique en poche, elle partage le chevet des femmes enceintes à Łódź. À l'époque, on accouche le plus souvent chez soi.

Après l'invasion nazie de la Pologne, entamée en septembre 1939, le vent commence à tourner. Cette fois-ci, l'orage n'épargne pas la petite famille, recroquevillée dans son appartement de la rue Żurawia: sous leurs fenêtres s'étend le tristement célèbre ghetto de Łódź où près de 160.000 Juifs, une étoile épinglée sur le torse, sont tassés dans des masures en ruine, sans électricité ni eau courante. Chaque jour, le couple et ses enfants sont accablés de visions d'horreur: les visages aux joues creuses, les corps rongés par le typhus ou la dysenterie, les raclées perpétrées par les SS, le sang tiède sur le pavé.

Aiguillée par sa foi catholique, Stanisława se met en tête d'aider les rescapés. Sous le manteau, elle leur fournit de la nourriture et de faux documents. La résistance polonaise –la plus efficace de la Seconde Guerre mondiale– bat son plein, et nombreux sont ceux qui émiettent leur paye ou leur pain pour venir en aide aux résidents du ghetto. Seulement voilà: la Gestapo veille.

Le 18 février 1943, la mère de famille est prise la main dans le sac. Un interrogatoire plus tard, les arrêts de déportation sont signés. Ses deux fils sont envoyés dans des camps de travail forcé; sa fille l'accompagne vers Auschwitz, 250 kilomètres plus au sud. Seul le mari échappe à la rafle. Bronisław mourra dix-huit mois plus tard lors de l'insurrection de Varsovie, sans jamais revoir son épouse.

Matricule 41335

Le 17 avril 1943, Stanisława et sa fille Sylwia, âgée de 24 ans, franchissent la grille de fer forgé qui matérialise une frontière de l'enfer. Grâce à sa formation médicale, la mère est assignée à l'infirmerie: avant sa déportation, elle a tout juste eu le temps de dissimuler son diplôme de sage-femme dans un tube de dentifrice.

Mais «l'hôpital» dont elle reçoit la charge ne dispose d'aucune installation sanitaire. Il s'agit d'un baraquement de 40 mètres où des lits superposés s'alignent le long de murs crasseux. Été comme hiver, des centaines de malades s'y entassent, et des rats «gros comme des chats» se faufilent entre les vivants et les morts… Difficile de faire la différence.

Des milliers de femmes déportées à Auschwitz entre 1940 et 1944 sont enceintes. Certaines tentent de le dissimuler en nouant un linge serré autour de leur taille, d'autres pratiquent des avortements clandestins avec la complicité des femmes du camp. Car leur condition intéresse de très près le sinistre docteur Mengele, qui inocule volontairement des maladies dans l'organisme de détenues pour voir si leur transmission est héréditaire. Généralement, ces expériences se concluent par la mort de la femme et de l'enfant.

Les nouveau-nés qui échappent aux scalpels de «l'Ange de la mort» ne survivent pas longtemps entre les barbelés du camp. Le protocole nazi requiert que la mère et l'enfant soient envoyés aux crématoires –parfois sans passer par la chambre à gaz– dès l'arrivée au camp, au plus tard quelques jours après la naissance. Pour éviter d'en arriver là, certaines détenues étouffent ou étranglent l'enfant de leurs propres mains. Elles seront de toute façon incapables de leur donner le sein: leurs poitrines sont asséchées par la malnutrition.

Naître à Auschwitz

Sage-femme du camp depuis son arrivée, Stanisława aide les parturientes à donner naissance dans des conditions apocalyptiques. Eau fétide, absence de linge propre, couvertures infestées de poux… «Il n'y avait ni antiseptique, ni bandages, ni médicaments, à l'exception d'une dose d'aspirine», racontera-t-elle plus tard.

La maternité est un mouroir. À peine ont-ils poussé leur premier cri que les nouveau-nés sont emportés vers une pièce voisine où Schwester [sœur] Klara, une détenue condamnée pour infanticide, les noie dans un baquet d'eau froide. On entend alors «un bruyant gargouillis et des éclaboussures, qui durent un long moment […]. La mère qui venait de donner naissance était souvent forcée de voir son propre enfant jeté à l'extérieur du bloc et dévoré par les rats.»

«Le protocole nazi requiert que la mère et l'enfant soient envoyés aux crématoires [...] dès l'arrivée au camp, au plus tard quelques jours après la naissance.»

À Auschwitz, bien peu de nouveau-nés voient la lumière du jour. Sur les 3.000 enfants qu'elle a mis au monde, Stanisława estime que 2.500 n'ont pas survécu à leurs premiers jours –assassinés ou emportés par les maladies. «Leur peau devenait aussi fine que du parchemin, transparente, se souvient la sage-femme, à tel point qu'on pouvait voir à travers tendons, veines et os.»

Leur seul espoir est de naître avec des yeux bleus et des mèches blondes: en vertu du programme Lebensborn, certains bébés aux caractéristiques convoitées par les Nazis sont «germanisés» et relocalisés en Allemagne afin d'y former le futur de la race aryenne… Les rares survivants voient leur certificat de naissance frappé de la mention «Auschwitz, Kasernenstrasse» [«rue des casernes»] comme lieu de naissance. On estime qu'une soixantaine de nourrissons ont survécu au camp d'extermination le plus meurtrier de la Seconde Guerre mondiale.

Libéré le 27 janvier 1945 par les troupes avancées de l'Armée rouge, le camp abrite encore 7.000 prisonniers ayant refusé de participer aux marches de la mort. Stanisława Leszczyńska en fait partie.

De retour à Łódź, elle continue de superviser des accouchements et assiste, cette fois-ci, à bien plus d'heureux dénouements. Stanisława a tutoyé la mort pendant deux ans entre les barbelés d'Auschwitz-Birkenau; celle-ci la frappe en 1974. La route principale qui traverse le camp, aujourd'hui reconverti en musée, porte son nom.

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