Politique / Société

Être d'extrême gauche ne rend pas plus intolérant aux violences conjugales (au contraire)

Temps de lecture : 5 min

Alors que le climat social et politique semble de plus en plus gagné par une rhétorique radicale, on peut s'interroger sur les liens entre l'acceptation des actes violents dans le débat public et des comportements agressifs dans la vie de tous les jours.

Il semble difficile de cultiver la violence dans un domaine de la vie sociale sans l'étendre à d'autres. | Pixabay via Pexels
Il semble difficile de cultiver la violence dans un domaine de la vie sociale sans l'étendre à d'autres. | Pixabay via Pexels

Il y a quelques semaines, deux députés ont été mis en cause pour des comportements supposés violents vis-à-vis de leur compagne. Au-delà du cas particulier de ces deux hommes politiques, ces affaires soulèvent une question plus générale sur la violence et le monde politique. Doit-on considérer que la violence dans le débat public, alimentée aujourd'hui par certains courants politiques prônant la radicalité, n'a aucun lien avec la violence dans la vie sociale ordinaire? Ne l'alimente-t-elle pas? Ou en est-elle, à l'inverse, en partie issue?

Beaucoup de Français ont le sentiment que la violence augmente dans la société. Telle qu'elle est mesurée par les statistiques de délinquance, cette idée n'est cependant pas vraiment validée, contrairement à ce que pense l'opinion. Néanmoins, au-delà des faits délictueux eux-mêmes, le climat social et politique semble effectivement de plus en plus gagné par une rhétorique radicale, agressive et parfois violente.

Peut-on dissocier la violence politique et la violence privée?

Les partis se situant aux extrêmes du positionnement politique, à droite comme à gauche, gagnent du terrain. Leur discours, comme l'a montré dans ces colonnes le géographe Simon Ronai à propos de La France insoumise (LFI), «utilise la conflictualité comme seule stratégie de communication» en instrumentalisant «une haine sociale bien réelle et une colère jamais apaisée et constamment revivifiée». Mais en même temps, ces partis, au moins à l'extrême gauche, se font les porte-drapeaux d'un néo-féminisme qui fustige la domination masculine et les violences intrinsèques qui l'accompagnent dans la sphère privée.

La question se pose donc: peut-on sans dommage encourager, ou au moins tolérer la violence dans la sphère publique (au moins sous une forme verbale) et la condamner dans la sphère privée, notamment en ce qui concerne les violences dont les femmes sont victimes –puisque cette forme de violence privée est un des enjeux majeurs qui émergent aujourd'hui? Allons plus loin: la violence politique est-elle véritablement dissociable de la violence tout court?

Cela conduit aussi à se demander si les partis politiques radicaux qui cultivent une certaine forme de violence dans leur discours attirent des personnalités intrinsèquement violentes. Ou, autre hypothèse, contribuent-ils à les acculturer à la violence? La violence politique ne peut-elle finir par déteindre sur les comportements privés, même si, sur le plan rhétorique, on condamne ces formes de violence?

S'affronter à des élus, oui, mais
brûler des voitures, non

L'enquête réalisée pour l'Institut Montaigne sur les jeunes et deux autres générations comportait tout un ensemble de questions sur la violence, publique et privée, qui permettent –sans prétendre clore le débat– d'apporter quelques éléments de réponse.

Jetons d'abord un œil sur la tolérance manifestée à l'égard de différentes formes de violence politique, le tableau ci-dessous contenant les pourcentages des personnes interrogées considérant ces comportements comme «acceptables» ou «non acceptables mais compréhensibles».

La lecture des résultats montre que ce niveau de tolérance est assez élevé, notamment concernant l'agressivité à l'égard des élus, qui est plus ou moins justifiée par la moitié des jeunes. Par ailleurs, 37% des jeunes et presque un tiers des membres des autres générations trouvent aussi tolérable, à un degré ou à un autre, de «pénétrer de force dans un ministère pour interpeler un représentant de l'État», en référence à des événements qui se sont déroulés durant le mouvement des «gilets jaunes», ce qui est un comportement plus explicitement violent.

Le tableau montre aussi que les jeunes sont globalement plus tolérants à l'égard de la violence politique que les plus âgés, surtout en ce qui concerne les comportements qui s'apparentent plus directement à de la violence physique (se battre avec d'autres manifestants ou avec la police). Néanmoins, sur bien des items, cette tolérance à la violence politique est relativement transgénérationnelle.

Les proches de LFI, moins indignés par les violences conjugales

Revenons maintenant à la question initiale: le fait de plus ou moins tolérer ces comportements de violence politique est-il lié au fait d'accepter une violence privée? Les actes répertoriés dans l'enquête concernaient des violences physiques (donner une gifle à son enfant ou bousculer son conjoint ou sa conjointe lors d'une dispute) et verbales (injures, doigt d'honneur). Retenons d'abord un comportement emblématique des violences les plus directement condamnées aujourd'hui: le fait «de bousculer son conjoint/sa conjointe lors d'une dispute».

La figure ci-dessus montre une claire corrélation entre la tolérance à l'égard de la violence politique (synthétisée dans un indicateur variant de 0 à 10, en abscisse, construit à partir de l'ensemble des questions du tableau) et celle envers une forme de violence domestique: le pourcentage de jeunes (18-24 ans) trouvant «très grave» de bousculer son ou sa conjointe lors d'une dispute décroît régulièrement à mesure que s'accroît le score de tolérance à la violence politique.

Ceux des jeunes qui ont le score le plus élevé de tolérance à la violence politique ne sont ainsi plus qu'une minorité à condamner totalement ce comportement, alors que les moins violents politiquement sont près des trois-quarts à le faire.

Pour terminer, examinons comment les attitudes des jeunes à l'égard de la violence politique comme de la violence privée[1] varient en fonction de leur proximité partisane.

Les jeunes sympathisants LFI ont les plus hauts scores de tolérance à la violence politique comme privée. Leurs attitudes se distinguent surtout en matière de violence politique, qu'ils considèrent comme acceptable beaucoup plus souvent que tous les autres, y compris les jeunes proches du Rassemblement national (RN). Les écarts à ce sujet sont considérables.

Mais ils sont également plus nombreux à considérer que des comportements de violence privée ne sont pas totalement condamnables. Par exemple, ces jeunes sympathisants LFI sont les moins nombreux à trouver «très grave» le fait de «bousculer son conjoint ou sa conjointe lors d'une dispute»: 58% le déclarent contre 67% des jeunes proches du Parti socialiste, 63% de Les Républicains, 65% pour La République en marche, 62% pour le RN, 63% pour Europe Écologie-Les Verts.

Des écarts entre ligne du parti et tolérance des sympathisants

Les écarts ne sont certes pas considérables mais on aurait pu s'attendre, étant donné la présence d'un fort courant féministe dans ce parti, à ce que la condamnation d'un comportement de violence conjugale soit très élevée. Ce n'est pas le cas, au contraire, y compris chez les jeunes sympathisantes LFI par rapport à celles ayant une autre orientation politique.

Au total, ces résultats alimentent la thèse suivante: une idéologie fondée sur la radicalité et justifiant un certain degré de violence politique lui étant associée contribue sans doute à affaiblir les freins à la violence dans d'autres domaines de la vie sociale ordinaire. Il est impressionnant de voir, concernant les sympathisants LFI, que ce mécanisme vient contrecarrer un pan de l'idéologie même du parti concernant les rapports entre les hommes et les femmes.

La violence conjugale visée dans l'enquête n'est certes pas la plus extrême (bousculer son ou sa partenaire), mais elle est fermement condamnée par LFI, puisqu'elle a valu à Adrien Quatennens sa mise à l'écart de la direction du parti. Les sympathisants LFI sont apparemment beaucoup moins sévères que les dirigeants.

Cela révèle sans doute qu'il est difficile de cultiver la violence dans un domaine de la vie sociale sans l'étendre à d'autres. Mais il est également possible que les personnes intrinsèquement attirées par la radicalité et la violence choisissent l'offre politique qui correspond le mieux à cette orientation personnelle.

1 — Le score est construit à partir de questions sur le fait de trouver plus ou moins grave les comportements suivants: insulter quelqu'un dans la rue, se moquer de quelqu'un de façon anonyme sur les réseaux sociaux, faire un doigt d'honneur à quelqu'un en conduisant, donner une gifle à son enfant lorsqu'il refuse d'obéir, bousculer son conjoint/sa conjointe lors d'une dispute, voler son portable à quelqu'un. Retourner à l'article

Newsletters

Affaire Quatennens: un retour impossible à l'Assemblée nationale?

Affaire Quatennens: un retour impossible à l'Assemblée nationale?

La femme du député La France insoumise a formulé de nouvelles accusations de violences physiques et morales à l'encontre de son mari, plongeant LFI dans l'embarras.

Le populisme nuit gravement à notre santé

Le populisme nuit gravement à notre santé

La crise du Covid-19 a particulièrement mis en lumière la prégnance et les dangers du populisme scientifique.

Le congrès du PS a-t-il un intérêt?

Le congrès du PS a-t-il un intérêt?

Jadis formation de gouvernement, hégémonique à gauche, le PS vit sous perfusion d'une alliance avec LFI et n'existe guère par lui-même que dans quelques territoires.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio