Culture

Cent ans à se casser les dents sur la musique perdue de «Nosferatu»

Temps de lecture : 4 min

Le grand classique allemand est le tout premier film d'horreur à avoir eu une musique originale. Mais celle-ci s'est évaporée, laissant le champ libre à toutes les réinterprétations.

Nosferatu le vampire de Friedrich Wilhelm Murnau (1922). | Capture d'écran Les classiques via YouTube
Nosferatu le vampire de Friedrich Wilhelm Murnau (1922). | Capture d'écran Les classiques via YouTube

Considéré comme un des films les plus influents de l'histoire, et aujourd'hui encore unanimement respecté, Nosferatu revient de très loin. La première adaptation au cinéma du roman Dracula de Bram Stocker, édité en 1897, a été réalisée quelque vingt-cinq années plus tard par F. W. Murnau. Le mythe du vampire, ici baptisé «Comte Orlok», prend forme sous les traits effrayants de Max Schreck, et est sublimé par l'esthétique si caractéristique de ce qu'on appellera «l'expressionnisme allemand».

Dès sa première projection en grande pompe à Berlin en mars 1922, il y a donc un peu plus de cent ans, l'accueil est largement positif. En plus de son impact visuel, Nosferatu a droit à sa propre musique originale, ce qui est inédit dans le jeune genre horrifique (la première bande-son composée pour un film remonterait, elle, à Camille Saint-Saëns en 1908, pour L'Assassinat du duc de Guise).

Une musique originale

Comme le cinéma est encore muet à l'époque, des orchestres ou pianistes jouent pendant les projections, un moyen de renforcer l'immersion des spectateurs en liant musique et image, et de couvrir les bruits du projecteur. Une pièce composée par Hans Erdmann est ainsi interprétée pour la première, une «symphonie de l'horreur», comme l'avait promis le studio Prana Film.

Malheureusement, le succès va s'arrêter brutalement: Prana Film est ruiné un an à peine après sa création. Nosferatu aura été son unique et trop coûteux projet. Et surtout, Murnau n'a pas eu l'autorisation d'utiliser le matériau de Stocker, et la veuve de l'auteur irlandais demande que le négatif et les copies du film soient détruits.

La loi allemande lui donne raison et l'adaptation non officielle de Dracula disparaît... Du moins, jusqu'à ce que des versions incomplètes ressurgissent quelques années après, dans les pays où le film a été exporté dès 1922. L'œuvre a notamment trouvé refuge au MoMA, le musée d'art moderne de New York, dans une version quasi complète, qui se fera connaître des cinéphiles des décennies suivantes. Le remake par Werner Herzog en 1979, Nosferatu, fantôme de la nuit, sera un hommage direct à Murnau, et relancera l'intérêt pour l'original. Mais sa musique a, elle, bien été perdue.

Le défi de la partition perdue

Nosferatu n'a techniquement rejoint le domaine public mondial qu'en 2019, mais dans les faits, il a toujours été considéré comme un cas à part. Et à chaque initiative de ressortir le film s'est posée la question de la bande-son.

Une deuxième version du film a même été projetée en 1930 avec quelques changements: du son, le nom des personnages, des scènes supplémentaires (dont certaines non filmées par Murnau), et un retravail de la musique d'Erdmann par un autre compositeur. Le réalisateur n'était même pas au courant de cette adaptation –d'ailleurs, son nom est absent du générique.

En 1965, pour la première réédition du film dans sa version d'origine, le compositeur allemand Peter Schirmann est engagé et propose une pièce très variée, souvent jazz, parfois bruitiste, parfois classique, bien dans son époque.

Est venue ensuite la question de la restauration, avec la volonté d'être au plus proche de l'expérience de 1922: pour la version projetée au Festival de Berlin en 1984, Berndt Heller a fait un collage de différentes œuvres. Il s'est appuyé sur la seule vraie trace disponible, une publication par Hans Erdmann d'un condensé de ses partitions pour le cinéma, et y a intégré des passages d'autres pièces d'autres musiciens.

Mais c'est en 1995 que l'idée a vraiment abouti, quand Gillian B. Anderson et James Kessler ont tenté de reconstruire entièrement la composition originale d'Erdmann. Ils ont repris la fameuse publication citée plus haut, mais aussi l'Allgemeines Handbuch der Filmmusik, un guide sur la musique de film coécrit par Erdmann (un ouvrage de référence avec des indications par mots-clés: «nature», «mélancolie», «détruit»...), ainsi que des chroniques de presse publiées lors de la première projection. Huit mois de travail pour un résultat très crédible.

Un exercice de style

Les dizaines de rééditions qui vont suivre vont permettre à de nouveaux compositeurs de s'attaquer à ce casse-tête, rester dans un style d'époque ou ajouter des sonorités modernes, mettre de l'orgue, du synthé... Et c'est là que le jeu prend une autre dimension: des musiciens s'amusent maintenant à créer librement une bande-son alternative, comme un exercice de style sur cinéma muet.

Des dizaines de versions existent, selon la durée de la copie de Nosferatu, avec des approches esthétiques bien différentes. On trouve ainsi cette bande-son électronique très techno de 2014 ou cette vision très 70's qui date pourtant de 2020, une instrumentation plus rock, une ambiance synthétique à la Stranger Things ou encore cette vision plus percussive et épique.

Simples inspirations partagées en ligne ou compositions interprétées en festival, toutes ces idées mettent en lumière la fraîcheur d'un film centenaire.

Sur bien des aspects, Nosferatu reste très ancré dans son époque, ce qui ne l'empêche pas de continuer à dégager une ambiance particulière, une atmosphère pesante. La composition d'image, le jeu des acteurs et actrices et l'absence de son créent un décalage pour le public actuel, donnant du relief au récit horrifique. Si on y ajoute une musique anachronique, on peut obtenir une surcouche de malaise.

Peut-être plus que de la peur, c'est une fascination teintée de gêne face à des images d'autrefois, la première trace visuelle à nous raconter une histoire qui a traversé les époques. En plus d'avoir la beauté frappante du cinéma expressionniste allemand, le film n'a pas de prédécesseur dans son domaine. Certes, il s'inspire fortement du roman de Stocker, mais il est le premier à raconter l'histoire du vampire sur écran. Vierge des stéréotypes qu'on connaîtra plus tard, il serait même la première œuvre à faire mourir un vampire par les rayons du soleil.

C'est ce mélange entre une esthétique figée dans le temps et l'imaginaire bien connu de Dracula qui a sans doute facilité l'évolution de sa musique. Même si rien de tout ça n'était prévu.

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