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Comment réagir si Poutine utilise une arme nucléaire tactique?

Temps de lecture : 15 min

Le dirigeant russe est susceptible de recourir à des armes de destruction massive s'il estime que c'est le seul moyen de préserver son pouvoir face à la montée de la dissidence dans ses rangs et à la réduction des options militaires.

Peu importe à Vladimir Poutine que les armes nucléaires ou chimiques aient une utilité limitée sur le plan tactique et stratégique. | Nataliia Pugach via Pexels
Peu importe à Vladimir Poutine que les armes nucléaires ou chimiques aient une utilité limitée sur le plan tactique et stratégique. | Nataliia Pugach via Pexels

La puissante explosion qui a paralysé le pont du détroit de Kertch, ou pont de Crimée, reliant la Russie à la péninsule ukrainienne et ayant valeur de symbole pour Vladimir Poutine, accroît le risque que le potentat du Kremlin ne se sente acculé à prendre des mesures radicales, à l'heure où il perd le contrôle sur le champ de bataille et au sein de sa cour. Mais se bornera-t-il à intensifier les bombardements de missiles qui frappent des appartements et des terrains de jeu à Kiev, ainsi que d'autres infrastructures civiles partout en Ukraine?

Estimer la probabilité que Vladimir Poutine ait recours à des armes nucléaires, chimiques ou biologiques –une question qui a pris une nouvelle résonance depuis que son régime a tremblé, avant même l'attaque du pont de Crimée– n'est pas chose facile. Les décideurs politiques feraient bien de se rappeler les trois principes fondamentaux qui guident les décisions du dirigeant russe:
1. Il est le produit du KGB des années 1970 et 1980 et il a assisté en 1991, dans ce qui était alors l'Allemagne de l'Est, à l'effondrement du monde qu'il connaissait;
2. L'ego, la survie, la cupidité et l'ambition sont sa boussole morale;
3. Il en est venu à croire sa propre propagande.

En tant qu'officier russophone de la CIA ayant passé une grande partie de sa carrière à poursuivre et à contrer les agents de renseignement russes, je ne m'attends pas à ce qu'il base ses prochaines décisions sur les enseignements militaires stratégiques de Carl von Clausewitz, sur le pragmatisme éclairé de Sun Tzu ou sur les conseils au prince de Machiavel.

Peu importe à Vladimir Poutine que les armes nucléaires ou chimiques aient une utilité limitée sur le plan tactique et stratégique, et il ne s'inquiétera probablement pas outre mesure que son propre peuple soit le premier à souffrir durablement des effets de son action. Sa logique est simple: seules comptent sa propre personne, l'obéissance aveugle et obséquieuse de sa cour et la réaffirmation de sa puissance.

Il n'y a pas de règles, seules les conséquences entrent en considération dans ses calculs. Dans l'esprit de Vladimir Poutine, les règles qui ont fait l'ordre de l'après-Seconde Guerre mondiale ont été conçues par un Occident élitiste pour brider et humilier son pays –peu lui importe que la Russie ait contribué à façonner cet ordre et ces règles et qu'il s'y soit longtemps conformé–, ce qui invalide pour lui toute obligation de les respecter, ou de respecter les paroles et les traités de ses prédécesseurs.

L'arme nucléaire pour préserver
son pouvoir

Vladimir Poutine ne va sûrement pas se tourner vers sa propre armée pour lui demander conseil. La relation entre le dirigeant russe et ses forces armées est loin d'être cordiale. Officier du KGB pendant la guerre froide, il a été formé à cultiver une profonde méfiance à leur égard. Sa microgestion de la campagne militaire de la Russie, son désintérêt quant aux pertes catastrophiques qu'elle lui a valu et le fait qu'il ait préféré placer sa confiance dans le Service fédéral de sécurité (FSB), lors de sa guerre en Tchétchénie et pour définir initialement sa stratégie en Ukraine, reflètent cette attitude.

Le fait que le général Sergueï Sourovikine, récemment désigné par Vladimir Poutine commandant en chef des forces russes en Ukraine, soit issu de l'armée de l'air russe, est davantage à mettre en lien avec cette dynamique qu'avec son bilan édifiant dans la guerre en Syrie. Du point de vue occidental, il peut paraître étrange de nommer un ex-commandant en chef des forces aérospatiales pour diriger une campagne dans laquelle l'aviation russe s'est révélée largement inefficace et où ses tirs de roquettes et ses drones kamikazes –fournis par l'Iran– font des victimes civiles sans obtenir de victoires militaires substantielles.

Mais contrairement au commandant des forces terrestres de l'armée russe, Alexandre Vladimirovitch Dvornikov –autre général russe, connu comme le «boucher de Syrie», qui a été nommé en avril pour diriger les opérations russes en Ukraine avant d'être limogé en juin–, l'armée de l'air représente une menace bien moins inquiétante pour le pouvoir de Vladimir Poutine. Après tout, il faut des chars, des soldats et des armes pour prendre d'assaut le Kremlin, pas des avions, et on ne peut attendre une loyauté infaillible envers un commandant des forces aériennes de la part des forces terrestres.

De fait, en admettant que Poutine adopte l'ethos de sa génération et de sa profession –et tout dans son comportement le laisse présager–, il utilisera des armes nucléaires, chimiques ou biologiques s'il estime que c'est le seul moyen de préserver son pouvoir face à la montée de la dissidence dans ses propres rangs et à la réduction des options militaires. Pour lui, cela revient à affaiblir le soutien occidental à l'Ukraine et à donner la preuve de sa force, de sa maîtrise et de son invincibilité chez lui.

Poutine, un requin qui continue
à se déplacer pour survivre

Alors même que l'Union soviétique disparaissait et que la Fédération de Russie naissait de ses cendres –entraînant des changements sociétaux et économiques spectaculaires qui ont amélioré la qualité de vie de ses citoyens lors de la reprise initiale après l'effondrement financier dévastateur de 1998–, les officiers de renseignement russes issus de l'ancien KGB se comportaient comme si le temps s'était arrêté en 1991: leurs perspectives et leur modus operandi étaient sensiblement les mêmes que pendant la guerre froide.

Les opérations de recrutement d'agents russes reposaient toujours sur la coercition et l'argent, jugés plus efficaces pour exploiter les faiblesses et les failles de proies qu'ils jugeaient facilement intimidables, moralement corrompues par les valeurs progressistes et qui leur inspiraient un sentiment de supériorité. Pour contrôler les sources d'information, pensaient les agents des services de renseignement russes, mieux valait exploiter les vulnérabilités et la peur que s'appuyer sur l'idéologie.

Ce n'est pas une coïncidence. Les successeurs du KGB au sein du FSB et du Service de renseignement extérieur (SVR) ont été formés par des gens comme Vladimir Poutine et ceux de sa génération. Suite à quoi Poutine, le premier directeur du FSB, est devenu chef de l'État, et ses nombreux anciens associés, les siloviki, ont été placés à la tête des agences gouvernementales et des industries lucratives du pays. Doit-on s'étonner que leur manière de traiter les agents de renseignement se retrouve dans leur approche des relations internationales?

Pour comprendre Vladimir Poutine, il faut donc comprendre l'état d'esprit d'un agent du renseignement prêt à tout pour réussir. Il est comme un requin qui doit continuer à se déplacer pour survivre. Mais dans son cas, le mouvement permanent est une tactique visant à dépasser ses échecs, à changer le récit en sa faveur et à tenir ses adversaires à distance. Il défie la malchance en redoublant d'efforts et en redirigeant son énergie vers des initiatives encore plus sensationnelles.

Il n'est pas dans sa nature de s'arrêter, de réfléchir et de s'adapter de manière sensée à l'évolution des circonstances ni de se laisser influencer par des experts qu'il devrait respecter. Au contraire, Poutine s'enorgueillit de sa capacité à changer de cap en un éclair et à faire cavalier seul, sans jamais fléchir ni montrer la moindre peur. Il est donc enclin à adopter toutes les mesures qui pourront éclipser ses infortunes et à faire oublier les maisons en feu laissées dans son sillage. Mais plus il fanfaronne et menace, plus nous savons que Poutine est en difficulté, faible et vulnérable. La situation est dangereuse, certes, mais elle offre également des opportunités à l'Occident.

La Russie ne peut se permettre
de perdre la Crimée

Le dirigeant russe n'est pas obligé de gagner en Ukraine pour se maintenir au pouvoir, mais il ne peut pas se permettre de perdre. Même s'il devait subir l'humiliation de perdre les provinces orientales de l'Ukraine, Donetsk et Lougansk, dont il a contrôlé une grande partie pendant des années avant même l'offensive de février dernier, et qu'il a récemment prétendu «annexer» en tant que territoires russes lors de pseudo-référendums, sa survie ne serait pas en péril.

Il ne pourrait en revanche pas survivre à la perte de la Crimée, si l'Ukraine menaçait de la reprendre. Pour Vladimir Poutine, la Crimée est le prix à payer. Sa volonté de la garder n'est pas étrangère à sa décision de se lancer dans cette aventure catastrophique. Pour lui, la Crimée est la Russie –d'où l'entreprise extrêmement coûteuse (3,6 milliards de dollars) consistant à la relier à la Russie via le pont du détroit de Kertch– et sa «restauration» joue un rôle absolument crucial dans l'affirmation de sa propre légitimité et du récit qu'il veut imposer.

La Nuclear Posture Review, document cadre de la doctrine nucléaire américaine, de l'administration Biden pour 2022 demeure confidentielle. Le document a cependant été remis au Congrès, et on dispose de brèves déclarations officielles, ainsi que des analyses et des spéculations formulées par les experts en contrôle des armements citant des législateurs et des sources anonymes ayant vu le document.

Or, ces sources suggèrent que les conclusions du document concordent avec celles des administrations précédentes: à savoir la probabilité que Poutine soit prêt à adopter la doctrine de «l'escalade en vue de la désescalade». En d'autres termes, il pourrait être enclin à une utilisation limitée d'armes nucléaires tactiques à faible puissance en Ukraine afin de démontrer, comme il l'a déclaré publiquement, que «ce n'est pas du bluff». Mais cela ne signifie pas qu'il soit prêt à se détruire lui-même.

Un homme dangereux, mais
ni téméraire ni déséquilibré

Les menaces de Poutine doivent être prises au sérieux. Compte tenu, cependant, des performances de son armée en Ukraine, il est peu probable qu'il cherche sérieusement à déclencher une guerre conventionnelle avec l'OTAN, dont il sait qu'elle se terminerait mal pour lui. C'est la raison même pour laquelle la Russie a officiellement adopté sa politique du «premier recours à l'arme nucléaire» après la guerre froide, au cas où elle se sentirait sur le point d'essuyer une défaite totale dans une guerre conventionnelle.

Non sans risque, Vladimir Poutine escompte que l'Occident ne serait pas prêt à payer le même prix et qu'il ne riposterait pas de la même manière, ce qui lui permettrait d'envisager une désescalade. Aussi imprudent que cela puisse paraître aux États-Unis et à leurs alliés, cela reflète bien l'état d'esprit du dirigeant russe, à savoir celui d'un agent du renseignement. C'est sur ce point que l'Occident doit se concentrer: il est peu probable qu'il agisse sans laisser d'échappatoire; les apparences et l'image qu'il donne jouent un rôle clé dans ses décisions, l'amenant à adopter de fausses postures pour dissimuler sa faiblesse.

La logique selon laquelle Poutine
ne risquerait pas de perdre sa fortune ni de compromettre celle de ceux dont le soutien lui est le plus précieux est
la nôtre, pas la sienne.

Particulièrement inquiétants sont les messages russes visant à normaliser et à justifier l'utilisation éventuelle par Poutine d'une arme nucléaire. Ne doutons pas qu'il y songe. Il serait, après tout, raisonnable d'envisager et d'évaluer l'utilité de tous les outils à sa disposition. Et je ne compterais pas sur l'argument apparemment plus dissuasif, à savoir que l'utilisation d'armes nucléaires pourrait causer des dommages considérables non seulement à la population de la Russie, mais aussi à son économie, dommages qui pourraient inclure la perte du soutien de la Chine et de l'Inde.

La logique selon laquelle Poutine ne risquerait pas de perdre son extravagante fortune ni de compromettre la fortune de ceux dont le soutien lui est le plus précieux est la nôtre, pas la sienne. D'après mon expérience des agents de renseignement russes, ils privilégient le pouvoir et le statut à la richesse. Les premiers garantissent la seconde.

En outre, la récente décision prise par l'alliance OPEP+, regroupant les treize membres de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole et dont la Russie est membre, sous l'égide de l'Arabie saoudite, de réduire considérablement la production de pétrole (entraînant une hausse des prix et des revenus pour ces exportateurs), montre que Vladimir Poutine fait partie d'un consortium assez fiable de dirigeants étrangers qui, comme lui, méprisent l'opinion du reste du monde. Les monarchies du golfe Persique, en particulier, apprécient la coopération avec la Russie, car celle-ci, contrairement à l'Occident, se dispense de leur faire des sermons sur la manière dont elles devraient gouverner.

Cela rend Poutine dangereux, mais pas téméraire ni même mentalement déséquilibré, bien que ce soit précisément l'image qu'il souhaite donner à des adversaires craintifs et perplexes. En effet, il n'a cessé d'être prévisible et cohérent, affichant depuis des années ses véritables intentions.

Des fissures au Kremlin

Mais même l'agent de renseignement le plus vorace et le plus sûr de lui se ménagera toujours une porte de sortie. Ils sont formés pour se préparer au pire, en prenant conscience de leur incapacité à contrôler toutes les variables. Et c'est là que réside une opportunité pour l'Occident, bien qu'elle implique des décisions difficiles. Il s'agit de ne pas céder, de ne pas simplement maintenir la pression contre lui sur tous les fronts, mais de l'intensifier. La bretelle de sortie de Poutine ne doit pas être une sorte d'accord visant à sauver la face, que l'Occident doit chorégraphier et qu'il percevra comme une faiblesse, ce qui l'incitera à monter les enchères.

Il convient plutôt de renforcer la qualité et la quantité des armes, de la formation et du soutien en matière de renseignement fournis à l'Ukraine pour qu'elle récupère son territoire et fasse échouer la campagne de Poutine; de s'engager auprès des cercles dissidents et d'opposition en Russie et d'offrir une bouée de sauvetage aux opportunistes du cercle restreint de Vladimir Poutine comme à ceux qui craignent de sombrer avec lui; et de fortifier l'OTAN le long des frontières de la Russie, en particulier dans les États baltes. Le tout en se préparant à faire face et à répondre à l'utilisation par Poutine d'armes de destruction massive, s'il choisissait cette voie.

Aujourd'hui, le peuple de Poutine vote avec ses pieds. Cet aspect embarrassant ne lui échappe pas. Pas plus que l'inaptitude des forces russes face à une force beaucoup plus petite, quoique dotée d'armes occidentales sophistiquées et d'une détermination sans faille. Les Ukrainiens mènent un combat qui a, pour eux, une valeur existentielle et pour lequel ils sont prêts à se sacrifier. Les soldats russes, quant à eux, se battent juste pour survivre et rentrer chez eux. Si Vladimir Poutine ne le savait pas lorsqu'il a commencé la campagne, ce n'est désormais plus un mystère pour lui.

Sans oublier les fissures qui se creusent parmi ses propres partisans. Les rumeurs évoquant la frustration du directeur du FSB, Alexandre Vassilievitch Bortnikov, allié essentiel de Vladimir Poutine, sont selon moi crédibles. Comment ne serait-il pas frustré? Le dirigeant russe a rendu encore plus difficile la tâche principale de cet officier de renseignement, à savoir d'assurer la sécurité interne et le contre-espionnage, et a considérablement alourdi la charge de travail et le fardeau du FSB, déjà mis à rude épreuve et démoralisé.

Autre signe que des luttes intestines divisent sa cour: les forces de sécurité russes ont récemment arrêté Alexey Slobodenyuk, propagandiste du groupe mercenaire Wagner, qui a combattu pour Moscou en Ukraine, ainsi qu'en Syrie, en Libye et en Afrique occidentale. Evgueni Prigojine, homme d'affaires russe et proche allié du président, inculpé aux États-Unis pour ingérence dans les élections de 2016, a récemment admis avoir fondé Wagner. Et l'arrestation d'Alexey Slobodenyuk fait suite aux attaques cinglantes qui se sont déchaînées sur les réseaux sociaux contre le ministre de la Défense Sergueï Choïgou, dont Evgueni Prigojine serait à l'origine et qui reflètent les dissensions au sein de la cour de Vladimir Poutine.

La recherche d'une réponse efficace au niveau mondial

L'ancien secrétaire américain à la Défense William Perry et l'ex-directeur de la CIA et général de l'armée à la retraite David Petraeus ont tous deux suggéré une stratégie américaine existante pour répondre à une utilisation limitée des armes nucléaires tactiques par la Russie. Et après avoir travaillé quatre décennies dans le domaine de la sécurité nationale, je peux attester que les États-Unis se préparent effectivement à tous les scénarios, même les plus improbables, et que cette possibilité, malheureusement, n'a jamais été invraisemblable.

Ils expliquent de manière convaincante comment les États-Unis sont susceptibles de procéder à une escalade en usant d'armes conventionnelles dans le cadre d'une réponse proportionnée, afin de dissuader toute nouvelle utilisation, plutôt que d'utiliser l'arme nucléaire. Les États-Unis et l'OTAN n'ont pas besoin de riposter par des armes chimiques ou nucléaires pour atteindre cet objectif de dissuasion, c'est-à-dire pour empêcher Vladimir Poutine de poursuivre la guerre et le faire vaciller.

Je comprends l'intérêt (incertain cependant) d'une union des pays à l'échelle mondiale pour isoler davantage la Russie sur le plan économique et politique au cas où elle utiliserait des armes nucléaires, chimiques ou biologiques –en particulier si cette utilisation éloigne la Chine de la Russie. Toutefois, cela ne suffira pas à dissuader Vladimir Poutine.

Mais la perspective qu'une réponse occidentale commence par une campagne conventionnelle qui élimine ses forces en Ukraine rendrait le dirigeant russe politiquement et militairement vulnérable. Des pertes aussi dévastatrices se feraient sentir dans l'ensemble de la Russie et dégraderaient le vernis de puissance de Vladimir Poutine, la faute retombant directement sur ses épaules, au lieu d'unir la population russe dans un élan nationaliste suicidaire.

Les proches de Poutine ainsi que ses subordonnés les plus fidèles, dont les luttes intestines sont déjà connues, reverront leurs options, ou du moins chercheront à prendre leurs distances avec le dirigeant russe. Après tout, comme lui, nombre d'entre eux sont des siloviki, d'anciens agents de renseignement qui partagent sa perspective opportuniste.

Le prix (considérable) à payer

Les États-Unis et leurs alliés devraient donc s'atteler dès maintenant –et c'est apparemment déjà ce qu'ils font– à faire comprendre au Kremlin, publiquement et en privé, que toute utilisation d'armes nucléaires, qu'elles soient tactiques ou non, en Ukraine ou ailleurs, serait personnellement dévastatrice pour lui.

Les mots seuls ont peu d'effet sur Poutine. Les États-Unis et l'OTAN vont donc devoir prendre des mesures observables, en usant de moyens diplomatiques et en échangeant des informations confidentielles, afin de montrer qu'ils sont prêts à détruire de manière conventionnelle les forces russes en Ukraine s'il recourait à l'arme nucléaire le premier. Le défi consisterait à le faire sans valider son récit d'une lutte existentielle et inévitable contre l'Occident, ce qui justifierait son utilisation de l'arme nucléaire et déclencherait une guerre plus large entre la Russie et l'OTAN, allant jusqu'à atteindre ce qui était, depuis les années 1990 au moins, impensable.

Permettre à Poutine de normaliser l'utilisation d'armes de destruction massive déclencherait l'engrenage d'un conflit direct et peut-être catastrophique.

C'est là le danger inévitable de la «stratégie du bord de l'abîme»: la volonté d'être pris au mot par l'adversaire et de parier sur celui qui flanchera le premier. Mais pour éviter que Vladimir Poutine n'enclenche une telle spirale et, en fin de compte, pour empêcher l'utilisation de l'arme nucléaire russe, les États-Unis et leurs alliés de l'OTAN doivent être prêts à opérer cette escalade avec des armes conventionnelles, en ne laissant aucun doute à Poutine quant aux conséquences.

Dans le cas d'un déploiement avéré par Poutine d'armes nucléaires tactiques, cela pourrait inclure l'entrée en action d'une puissance aérienne de combat suffisante de l'OTAN, avec des Combat Controllers (équipes de forces spéciales de l'US Air Force, dont la spécialité est d'assurer les communications entre le sol et les airs) pour guider les armes vers leurs cibles, d'autres forces d'opérations spéciales, une défense aérienne américaine élargie, des navires de combat capables de lancer des missiles, etc. Ce qui permettrait de répondre à l'utilisation de l'arme nucléaire de Poutine en détruisant ses forces en Ukraine. Mais s'en tenir à un engagement localisé, ne s'étendant même pas jusqu'à la Crimée, pourrait réduire l'obligation pour le dirigeant russe de poursuivre l'escalade.

La triste réalité est qu'il y a un prix –considérable– à payer pour stopper Vladimir Poutine. Mais lui permettre de normaliser l'utilisation d'armes de destruction massive déclencherait l'engrenage d'un conflit direct et peut-être catastrophique entre les États-Unis et la Russie. Il s'agit d'une stratégie qui pourrait nécessiter un investissement humain et financier supplémentaire de la part des États-Unis aujourd'hui, en obligeant Poutine à se confronter aux conséquences, en vue d'empêcher une guerre à grande échelle et une escalade nucléaire potentielle. Mais c'est le prix à payer pour préserver la paix et la sécurité internationales sur le long terme.

Cet article a été initialement publié sur Just Security, un forum en ligne spécialisé dans l'analyse des questions relatives au droit et à la politique de sécurité nationale des États-Unis.

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