Culture

Hommage à Bruce Willis, qui mérite mieux que ce silence assourdissant sur sa carrière

Temps de lecture : 17 min

Les films d'action bas de gamme auxquels sa maladie l'a cantonné à la fin de sa carrière ne doivent pas faire oublier la star immense qu'est cet acteur atypique.

Bruce Willis dans quatre films marquants de sa carrière: Armageddon, Pulp Fiction, Piège de Cristal et Sixième Sens. | Captures d'écran Rotten Tomatoes Classic Trailers et Gagtiger via YouTube – Montage Slate.fr
Bruce Willis dans quatre films marquants de sa carrière: Armageddon, Pulp Fiction, Piège de Cristal et Sixième Sens. | Captures d'écran Rotten Tomatoes Classic Trailers et Gagtiger via YouTube – Montage Slate.fr

Au début de Wire Room, un thriller à petit budget sorti directement sur les services de vidéo à la demande au début du mois de septembre, deux policiers parlent de Shane Mueller, leur patron acariâtre, qui vient tout juste de quitter le bureau. «C'était l'agent le plus cool du monde, déclare l'un d'eux d'un air grave. Sympa, charmant, le meilleur. Maintenant, il vient juste pour finir ses derniers mois et pouvoir toucher sa retraite.»

J'ai ressenti un frisson de tristesse en entendant ces mots, parce que le personnage de Shane Mueller… est incarné par Bruce Willis. Ces dernières années, on a beaucoup parlé, en mal, de la dizaine de rôles, à vrai dire plutôt de simples apparitions, que l'acteur a acceptés dans des nanars destinés directement à la vidéo comme… eh bien, comme Wire Room.

Au printemps dernier, un article du Los Angeles Times a fait savoir que Bruce Willis était atteint d'une maladie entraînant un déclin cognitif important: les réalisateurs et les équipes de tournage faisaient état d'un Bruce Willis confus, devant porter une oreillette pour qu'on lui dicte ses répliques et qui tournait le moins de jours possible, avec pour seul objectif que son nom sur l'affiche puisse attirer les investisseurs. Le jour de la sortie de l'article, la famille de l'acteur annonçait qu'il mettait fin à sa carrière, expliquant qu'il souffrait d'aphasie, un trouble qui affecte les facultés du langage.

Retraite ou pas, il reste des films dans lesquels joue Bruce Willis qui ne sont pas encore sortis. Et qui continuent de sortir. Il figure à peine dans Wire Room (le quatrième film dans lequel il apparaît depuis l'annonce de sa retraite), dont la véritable star est Kevin Dillon, le crétin de la série Entourage. Le personnage incarné par Bruce Willis participe vaguement à une conversation au début du film, tire quelques coups de feu lors d'une fusillade et reste inconscient durant la partie du film où le méchant s'explique avec le héros. Autrefois, cela aurait été Bruce Willis qui aurait échangé des blagues avec le shérif qui a mal tourné. Aujourd'hui, c'est Kevin Dillon qui s'en charge, tandis que Bruce Willis fait la sieste dans un coin.

À la fin de cette année, ou peut-être l'année prochaine, le dernier film de Bruce Willis sortira et il ne suscitera sans doute pas un grand intérêt dans la presse ni auprès des spectateurs. Pour quelqu'un qui a grandi dans les années 1990, cela a quelque chose d'inimaginable. Hollywood sait habituellement bien rendre hommage aux stars d'hier, mais il semble très probable que Bruce Willis n'aura pas droit à cette sacralisation durant les dernières années (ou décennies) de sa vie: pas de récompense pour sa carrière, pas de nomination aux Oscars pour un rôle étonnant dans un film indépendant, pas de coucou depuis le balcon du Kennedy Center.

Pourtant, de 1988 à la fin du millénaire, personne n'a autant tourné de films à succès (et de flops!) que lui. C'était l'une des stars les plus cool qui soient. Il y a quelque chose de profondément injuste à voir sa carrière s'achever de cette façon, dans un tel abandon.

On rembobine

Son parcours cinématographique est des plus fascinants. Regarder la carrière de Bruce Willis, c'est voir un homme qui est devenu une mégastar en un rien de temps et a passé les décennies suivantes tiraillé entre l'envie de complexifier son personnage et le besoin de revenir vers ce qui lui était familier. Il n'y a rien à voir dans un film comme Wire Room. Vous n'y trouverez aucune trace du Bruce Willis qui gagnait 20 millions de dollars par film et en méritait chaque centime. Mais pourquoi regarder Wire Room quand il y a tant d'autres films de Bruce Willis à voir?

Il est difficile d'expliquer aujourd'hui, à l'heure où Julia Roberts figure dans une série de Starz, la frontière qui existait autrefois entre le cinéma et la télévision. Il fut une époque où il était normal pour toutes les stars du petit écran, y compris les plus grandes, de vouloir faire du cinéma.

Pourtant, tout le monde savait que ce qui faisait le succès d'un acteur dans cette forme d'art mineur qu'était la télévision se transposait rarement au cinéma, alors considéré comme le summum de la culture populaire américaine. Lorsque quelqu'un comme Tom Hanks y parvenait, c'était quelque chose de remarquable par rapport à tous les Scott Baio, Ted Danson et David Caruso qui n'obtinrent jamais le succès cinématographique que leurs agents leur avaient promis.

Aussi, en 1988, quand Bruce Willis, la star de 33 ans de la série à succès Clair de lune, apparut dans le film Piège de cristal (Die Hard), le public était loin de se douter de ce qui l'attendait.

Le tournant «Piège de cristal»

Certes, c'était un film d'action. Certes, il y avait des explosions, des hélicoptères et un grand gratte-ciel, comme dans la bande-annonce. Mais le film débutait comme une comédie romantique.

John McClane, un policier new-yorkais, est perdu dans une fête huppée de Los Angeles, où il retrouve sa femme Holly, incarnée par Bonnie Bedelia. Ils sont séparés depuis des mois, mais quand ils se retrouvent, il est clair pour tout le monde qu'ils s'aiment toujours. Pourtant, John ne peut s'empêcher de se plaindre qu'elle ait repris son nom de jeune fille, et elle lui reproche de ne pas la soutenir dans sa carrière. Rapidement, ils se disputent et elle quitte la pièce, le laissant seul. Il se tape alors la tête contre le cadre de la porte et se dit à lui-même: «Bravo, John. Bien joué. Très adulte.»

Cette interaction est le pivot émotionnel de tout le film, le côté surprenant d'un film à suspense explosif. Habilement écrite et jouée à la perfection par Willis et Bedelia, avec juste ce qu'il faut d'émoi et d'agacement, cette scène nous dit tout ce qu'il y a à savoir sur ce couple et, surtout, nous donne une raison surprenante d'être du côté de John McClane après l'arrivée des terroristes dans la tour Nakatomi: on ne veut pas que ce soit la dernière conversation entre John et Holly. Ils méritent mieux que ça.

Cette scène est rappelée plus loin dans le film, après moult fusillades et terroristes morts, lorsque McClane, blessé, les pieds en sang, parle à Al, son ami de la police de Los Angeles. Si jamais les choses venaient à mal tourner pour lui, il demande à Al de dire à Holly qu'elle est la meilleure chose qui soit jamais arrivée à un paumé comme lui. Il dit qu'il aurait dû plus l'aider et l'encourager. «Je crois bien que je lui ai dit au moins mille fois “je t'aime”, mais jamais je ne lui ai demandé pardon», confesse-t-il. John McClane n'est pas seulement drôle, fort, sexy et courageux. Serait-il aussi féministe?! OK, OK, peut-être pas encore. Mais il apprend. Il apprend à devenir meilleur.

Willis superstar

En revoyant Piège de cristal, je n'ai pas pu m'empêcher de rire en entendant les monologues de Willis, qui ne cesse de se parler à lui-même durant presque tout le film. John McClane n'est pas un héros taiseux, un dur à la Stallone ou à la Schwarzenegger, qui élimine stoïquement (ou comme un robot) ses ennemis en restant imperturbable face au danger.

Chaque solution qu'il trouve est une improvisation faite à la hâte, en pleine panique, et qui réussit presque par miracle. «John, qu'est-ce que tu fabriques encore?! Comment tu t'es fourré dans ce pétrin?», grommelle-t-il alors qu'il s'apprête à se jeter du toit du gratte-ciel, attaché par la taille à un tuyau.

À chaque fenêtre qui éclate ou tir de fusil automatique qui le surprend, il lâche un «Merde!» ou un «Bon Dieu!», comme nous le ferions nous-mêmes. John McClane est un héros, mais ce n'est pas superhéros. Quand il se coupe, il saigne. Dans sa manière d'être un héros, comme dans sa relation avec Holly, Piège de cristal a permis à Bruce Willis de grandir en tant qu'acteur.

Piège de cristal a généré 140 millions de dollars de bénéfices et a fait de Willis une superstar. On aurait du mal à trouver une première prestation dans un blockbuster qui ait été aussi immensément charismatique et surprenante que la sienne. Comme il était courant à Hollywood, Willis tourna non seulement une suite à Piège de cristal en 1990, mais aussi un autre projet, destiné à asseoir sa réputation d'acteur prestigieux. Le Bûcher des vanités, dans lequel Willis incarnait un journaliste alcoolique, s'ouvrait sur un audacieux plan-séquence le montrant en train d'évoluer à travers toutes les strates de la société new-yorkaise.

Fiascos en série

Bien que Willis soit sans doute le meilleur acteur du film, il ne semblait apparemment pas à la hauteur du défi. En réécoutant aujourd'hui le podcast que Julie Salamon a consacré au tournage du film, adaptation de son livre The Devil's Candy, on ne peut s'empêcher de constater à quel point Willis semble se protéger dans ses interviews, comme s'il se préparait déjà à l'échec à venir. Le Bûcher des vanités a été un échec retentissant, le premier d'une série de fiascos que Bruce Willis allait réaliser à la fin des années 1980 et au début des années 1990.

En 1992, La mort vous va si bien fut la première véritable tentative de Bruce Willis d'apparaître dans une comédie sur le grand écran (sans compter les films Allô maman, ici bébé, dans lesquels il faisait la voix du bébé). Ce ne fut pas un bide, loin de là, mais les succès critique et public mirent un certain temps à venir.

Lorsqu'on le regarde aujourd'hui en sachant le côté culte qu'il a atteint auprès d'un certain public queer, il y a quelque chose de fascinant à voir le décalage qu'il y a entre le héros que le film nous vend –le chirurgien plastique Ernest Menville (Bruce Willis), qui se découvre une conscience sur le tard– et les personnages qu'aiment vraiment les fans du film: le duo de garces superficielles en pleine putréfaction incarné par Meryl Streep et Goldie Hawn. Trou béant dans le ventre et nuque brisée mis à part, elles sont délicieusement et ironiquement vivantes, tandis que Willis est à la traîne, incapable d'élever son personnage plus ordinaire jusqu'au niveau comique exigé par le film.

Cela a apparemment servi de leçon à Willis: même s'il était souvent très drôle dans ses films, il a rarement tourné dans des comédies pures après La mort vous va si bien. Ses seules véritables tentatives ont été Mon voisin le tueur, en 2000, et sa suite en 2004, comédies mafieuses sans charme, construites autour d'un Matthew Perry qui essayait lui-même de faire son propre passage au grand écran, tandis que Willis se contentait presque de faire de la figuration dans son rôle de tueur.

La couleur de l'échec

En 1994, Willis apparut dans ce qui restera sans doute (et je m'étonne de dire cela compte tenu de sa production étonnante de ces dix dernières années) son pire film. Dans le thriller Color of Night, Bruce Willis incarne Bill Capa, un psychanalyste qui se retire à Los Angeles après qu'une de ses patientes s'est suicidée sous ses yeux. À quoi pensait Willis en acceptant ce film? Il n'y fait preuve d'aucun charme et se montre très peu convaincant en psy plein d'empathie.

Avec ses caricatures absurdes de patients névrosés, le scénario est, en outre, complètement débile et l'intrigue repose en grande partie sur l'incapacité du public à ne pas reconnaître qu'une actrice joue plusieurs rôles, ce qui était audacieux compte tenu du niveau très peu convaincant du maquillage. Color of Night a fait un bide au cinéma, mais il a connu un certain succès une fois sorti en vidéo, notamment grâce aux nombreuses scènes érotiques entre Willis et Jane March (qui, il faut le signaler, était alors très jeune).

Pourtant, malgré ses défauts, Color of Night représente quelque chose de crucial au sujet de la carrière de Willis. Au début des années 1990, il jouait encore dans les suites de Piège de cristal et d'autres films mettant en avant ses points forts. Certains de ces films ont eu du succès (Le Dernier Samaritain), d'autres ont été des flops (Hudson Hawk, gentleman et cambrioleur).

Mais tout en continuant à jouer les héros sarcastiques dans des films d'action, il tentait d'explorer ce que sa célébrité pouvait lui apporter d'autre. Le Bûcher des vanités avait peut-être montré qu'il n'était pas, du moins pas encore, une star oscarisable. Mais il pouvait peut-être devenir un sex-symbol. Willis n'est pas vraiment bon dans Color of Night, mais il donne tout ce qu'il peut dans les scènes de sexe. Ce n'est pas pour rien que le film a eu un grand succès en VHS.

De la mitraillette au sabre

Mais quelle qu'ait été la perte de crédibilité subie avec Color of Night, Bruce Willis l'a très vite fait oublier en apparaissant la même année dans Pulp Fiction de Quentin Tarantino. Il y incarne Butch, un boxeur qui double un parrain de la pègre et parvient à survivre (de justesse) pour le raconter. Tarantino a fait un excellent usage de la «gueule» de Willis, qui semble ciselée dans la roche, un peu comme Robert Rodriguez l'a fait plus tard dans Sin City.

Quand on compare le film avec Piège de cristal, il est frappant de constater à quel point le personnage de Willis, tout en regards et grimaces, semble rétrograde dans les scènes d'action. Mais Tarantino lui donne également l'occasion de jouer un amoureux un peu bébête: sa conversation sur l'oreiller avec la charmante Fabienne est presque aussi longue à l'écran que ses affrontements avec Vincent Vega, Marsellus Wallace ou l'horrible Zed.

Mais ce n'était pas Bruce Willis qui était l'acteur à réhabiliter dans Pulp Fiction. C'était John Travolta, qui était alors tellement dans le creux de la vague qu'il avait dû montrer son visage dans les films Allô maman, ici bébé, alors que Willis ne faisait que la voix du bébé. Et la performance de Willis ne fut pas du tout la plus saluée du film: Travolta, Samuel L. Jackson et Uma Thurman furent tous trois nominés aux Oscars, mais pas Willis.

Pourtant, lorsqu'on revoit le film, c'est clairement son histoire (parmi les trois qui s'entremêlent) qui donne le plus de plaisir cinématographique et est la plus… pulp. Butch a des objectifs simples: récupérer sa montre, aller chercher sa petite amie et quitter la ville. À l'instar de John McClane, il découvre que les choses peuvent prendre une tournure douce aussi bien que cruelle... mais que s'il reste déterminé, il finira par se retrouver avec la bonne arme entre les mains. Maintenant, il a un sabre de samouraï. Ho-ho-ho!

Sauver le monde (et sa carrière)

En 1997, Bruce Willis a tenté un autre virage à 180 degrés en décidant de produire Broadway Brawler, film dirigé par la documentariste et actrice oscarisée Lee Grant, dans lequel il devait aussi jouer. Décrit comme une comédie romantique dans la même veine que Jerry Maguire, Broadway Brawler semblait être pour Willis une manière de revenir aux racines de Clair de lune, puisqu'il devait y jouer un ancien joueur de hockey qui tombe amoureux de Maura Tierney. Mais après vingt jours de tournage seulement, Willis mit fin au film, limogeant Grant et son mari, le coproducteur du film. «Tout va bien et en l'espace d'un instant, tout est détruit sur un coup de tête, a déclaré Lee Grant à Variety. C'était comme une tornade

«Bruce disait aux autres acteurs comment jouer», a indiqué la réalisatrice limogée au L.A. Times. Des rumeurs coururent disant que Willis exigeait d'être plus souvent à l'écran et d'être davantage en gros plan. À l'époque, ce genre de choses se disaient beaucoup sur Willis: c'était une diva des plateaux, une star devenue folle (le livre de Salamon sur Le bûcher des vanités en contient plein d'autres).

Pour Disney, qui finançait Broadway Brawler via une filiale, le manque à gagner de ce film qui ne serait jamais achevé était estimé à 17 millions de dollars. Afin d'éviter les procès, Willis signa un accord avec Disney pour trois films, en acceptant de tourner dans le premier pour 3 millions de dollars (son cachet habituel étant alors de 20 millions de dollars, cela permettait effectivement de rembourser Disney). Le premier film de ce contrat finit par devenir l'un des plus gros succès de la carrière de Bruce Willis: Armageddon (1998).

Dans Armageddon, Bruce Willis incarne Harry Stamper, expert en forage pétrolier et chef d'une bande de durs à cuire qui sont recrutés pour sauver la Terre d'un astéroïde qui menace de la détruire. On l'y découvre, fusil à la main, en train de chasser Ben Affleck autour d'une plateforme pétrolière parce qu'il n'apprécie pas que ce dernier ait couché avec sa fille (adulte).

Les personnages d'Armageddon sont comme des panneaux routiers: conçus pour être lisibles en un coup d'œil. Chaque acteur n'a qu'un bref moment pour poser les traits définissant son personnage avant que les grosses explosions ne démarrent. Le personnage joué par Willis est une forte tête, un trublion qui est aussi traditionaliste, un casse-cou prêt à tout pour protéger ses gars. C'était un rôle peu exigeant pour lui: il n'avait qu'à afficher sa tête de gros dur, crier des ordres et, de temps à autre, regarder au loin avec un air profond.

L'apogée avec Shyamalan

Mais le deuxième film de cet accord passé avec Disney fut très différent. Et il indiqua une nouvelle direction possible pour la carrière de Willis. Sorti en 1999, Sixième Sens, l'énorme succès de M. Night Shyamalan, présentait un Bruce Willis que le public n'avait jamais vraiment vu auparavant: sombre, attentionné et hanté. Curieusement, le personnage de Willis auquel le Dr Malcolm Crowe ressemble le plus est le Dr Capa de Color of Night, un psy confronté au traumatisme d'un patient qu'il n'a pas pu aider.

Mais cette fois-ci, on comprend sa mélancolie, parce que le film lui donne une relation qui nous importe: celle qu'il a avec sa femme (Olivia Williams), qui semble s'éloigner de son mari de la même manière que Holly McClane s'éloignait de John dans Piège de cristal. Après la fusillade qui ouvre le film, on souhaite que Malcolm renoue avec sa femme et qu'il parvienne à aider l'enfant qu'on le voit conseiller –Cole, qui voit «des gens qui sont morts».

Sixième Sens, bien entendu, repose sur ses fausses pistes, mais même si le scénario de Shyamalan est remarquablement intelligent, on imagine facilement que les choses auraient pu mal tourner avec un autre acteur. Le personnage que Willis a construit durant plus de dix ans à jouer dans des blockbusters sert parfaitement les objectifs de Shyamalan: nous sommes tellement habitués à le voir en héros que l'on n'envisage même pas la possibilité qu'il puisse être la victime de l'intrigue du film.

Même quand il finit par trouver la clé du problème du petit Cole (les morts ne souhaitent pas l'effrayer, mais lui demander de l'aide), Malcolm, qui n'a pas compris qu'il fait partie de ces personnes mortes, est soigneusement posé sur l'herbe que l'on s'apprête à lui couper sous le pied. La célèbre révélation finale de Sixième Sens a forcé les spectateurs à remettre en cause non seulement tout ce qu'ils venaient de voir, mais aussi tout ce qu'ils connaissaient jusqu'ici de la carrière de Willis.

Thrillers insignifiants

Sixième Sens a maintenant plus de 20 ans et la carrière de Willis n'a jamais connu de performance similaire depuis. Il a joué le héros de films d'action dans les franchises Red et Expendables: Unité spéciale, partageant malheureusement l'affiche de ce dernier avec des stars de films d'action des années 1980 auxquelles il semblait pourtant tellement supérieur.

Il a fait une quarantaine de thrillers insignifiants, qui l'ont sans doute bien aidé à payer ses factures, mais ont aussi servi ces dernières années, comme l'a remarqué le critique Matt Zoller Seitz, à cacher ses problèmes de santé derrière des personnages de taiseux, de héros qui ne parlent pas pour ne rien dire, grâce à des scènes habilement montées pour que l'on ne voie pas ce qui cloche.

Le cinquième et dernier opus de la saga Die Hard, Belle journée pour mourir (2013) montre à quel point le Bruce Willis de ces dernières années était mal choisi pour incarner le personnage qui l'a rendu célèbre. Le pauvre thème d'espionnage russe du film, qui n'a rien de l'ingéniosité du premier opus, n'est pas le seul élément qui semble tout droit tiré de la carrière «vidéo» de Willis. Même si rien ne prouve que l'acteur souffrait déjà d'aphasie lorsque le film fut tourné, Die Hard 5 ressemble aujourd'hui à un cas d'école sur les dangers qu'il y a à bâtir un film autour d'une star en qui vous n'avez pas confiance.

Comme Wire Room, Une journée en enfer place rarement son personnage principal dans un même plan avec d'autres acteurs et semble avoir été laborieusement monté. Ce sont les autres personnages qui donnent toutes les informations et lui ne livre quasiment que des mots d'esprit réchauffés («Wow, Nijinsky! Je viens à peine de descendre de l'avion!»).

Le problème est que, contrairement à Wire Room, Une journée en enfer est un film dans lequel, par essence, Willis doit apparaître tout du long. Le résultat est minable et semble presque parfois relever de l'abus de faiblesse. Il y a quelque chose d'étrange à voir une star qui était jadis (tristement) connue pour imposer ses volontés sur les tournages, parfois même au-delà du raisonnable, être ainsi réduite au rang de pion, que l'on déplace sur le tournage comme sur un échiquier.

Deux bons films pour la fin

Concernant la fin de carrière de Bruce Willis, je préfère me souvenir de ses deux dernières prestations correctes, qui datent toutes deux de 2012. Dans Moonrise Kingdom (de Wes Anderson, qui est sans doute le réalisateur le plus doué de sa génération pour donner de super rôles à des stars), Willis incarne un policier insulaire à l'air fatigué qui fait face à un enfant à problèmes (il ne voit pas «des gens qui sont morts», cette fois-ci, mais il a tout de même besoin de quelqu'un qui l'écoute).

Dans Looper, de Rian Johnson, qui pourrait presque être une sorte de suite spirituelle à l'histoire de Butch dans Pulp Fiction, Willis joue un héros vieillissant prêt à tout pour sauver la femme qu'il aime. Mais Looper offre aussi à Willis l'occasion de jouer les sages à la table d'un diner américain, face à une version plus jeune de lui-même, incarnée par Joseph Gordon-Levitt. «Je n'ai pas envie de parler de ces merdes de voyages dans le temps, déclare-t-il. Sinon, on va rester ici toute la journée à faire des diagrammes avec des pailles.»

À la fin de Moonrise Kingdom, Bruce Willis est tout de même monté en haut d'un clocher en pleine tempête pour sauver le petit garçon, mais ce n'est pas de l'héroïsme de film d'action qui motive son personnage: c'est la volonté d'ouvrir son cœur.

À la fin de Looper, Willis s'est montré aussi imprévisible qu'implacable. Il a été drôle et héroïque. Il a tué plein de monde sans même y penser, mais a aussi été obsédé par la mort d'un seul enfant. Et puis il disparaît, s'évanouit. C'est le genre de fin que l'on pourrait voir lors d'une rétrospective de carrière.

C'est le genre de fin que je choisis lorsque je repense à la carrière de cette star si particulière, ce trentenaire chauve du New Jersey qui a conquis le monde. Je ne veux pas du lent fondu qu'il a lui-même choisi (ou que l'on a choisi pour lui). Je veux un triomphe et un rebondissement, un final intelligent, chaleureux et inattendu, comme dans les meilleurs films de Bruce Willis.

Dans Piège de cristal, Hans Gruber dit à John McClane de ne pas se prendre pour John Wayne qui va s'éloigner dans le soleil couchant avec Grace Kelly. «C'est Gary Cooper, connard!», lui répond Willis, faisant référence au Train sifflera trois fois. Fan de vieux westerns, Bruce Willis connaissait bien les deux acteurs. Il s'est même en partie inspiré d'eux pour ses meilleurs rôles.

Pourtant, il n'a en rien été un calque des autres. Bruce Willis a été un acteur unique en son genre. Une star moderne, parfaite pour la fin du siècle dernier: pétrie d'ironie, écorchée par la célébrité, frustrée par ses propres limites et, de temps à autre, capable de sortir de nulle part quelque chose de proprement miraculeux. Au départ, John McClane n'avait rien, puis il a eu une mitraillette (Ho-ho-ho!) et puis il a tout eu. Yippee kay yay.

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