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Station Tiangong: la Chine compte sur le spatial pour revendiquer sa supériorité

Temps de lecture : 5 min

Alors que le grand panorama céleste est dominé par les États-Unis, Pékin, soucieuse de rattraper son retard technologique, doit lancer le troisième et dernier module de sa station Tiangong ce 31 octobre.

L'envoi du troisième module de la station spatiale Tiangong, prévu lundi 31 octobre, est l'aboutissement d'un projet à long terme pour la Chine. | Shujianyang via Wikimedia Commons
L'envoi du troisième module de la station spatiale Tiangong, prévu lundi 31 octobre, est l'aboutissement d'un projet à long terme pour la Chine. | Shujianyang via Wikimedia Commons

C'est l'histoire d'un point blanc qui va briller un peu plus fort dans la voûte du monde. Visible certains matins et soirs à l'œil nu, la station spatiale chinoise Tiangong, dont le premier module a été lancé en avril 2021 et dans laquelle vivent trois taïkonautes, devrait considérablement s'agrandir lundi 31 octobre en accueillant son troisième et dernier élément, qui lui donnera sa forme finale.

C'est l'aboutissement d'un projet à long terme pour la Chine, soucieuse de réduire le retard technologique accumulé dans le secteur spatial du fait de son exclusion des grandes coopérations internationales. «Pendant des décennies, la Chine a pris du retard, car elle ne pouvait pas bénéficier des transferts de technologies américaines», pose Isabelle Sourbès-Verger, géographe spécialiste des politiques spatiales au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). L'amendement Wolf de 2011, notamment, a décrété l'interdiction pour les États-Unis et la NASA de collaborer avec la Chine dans le domaine spatial sans l'accord du Congrès.

«Depuis les années 1990, les États-Unis perçoivent la Chine comme une menace pour leur domination. Ils ont cherché à entraver politiquement l'éclosion du spatial chinois», poursuit la directrice de recherche. Un mal pour un bien pour Pékin qui, contrainte de développer ses outils propres, a fini par se bâtir une autonomie lui permettant d'être aujourd'hui indépendante et seule maîtresse de son destin.

Courir après le temps perdu

«Cette station spatiale Tiangong est la suite logique de ses progrès spatiaux, juge Paul Wohrer, spécialiste de l'innovation spatiale au sein de la Fondation pour la recherche stratégique. Le pays a gravi les échelons en très peu de temps pour se mettre à niveau des puissances spatiales les plus avancées. À l'exception des États-Unis», numéro un du secteur, à la source des projets les plus ambitieux et des technologies les plus sophistiquées.

Comparer la taille de la Station spatiale internationale (ISS), lancée et pilotée par la NASA (388 m3) et celle de la station spatiale chinoise (quelque 110 m3) suffit à donner une idée des écarts qui subsistent entre les deux pays. La différence entre les budgets dédiés à leurs programmes spatiaux (50 milliards de dollars annuels pour les États-Unis, environ 15 milliards pour la Chine) est aussi très parlante, d'autant que ces sommes s'additionnent sur soixante-dix ans d'exploration spatiale.

Dans le sillage du géant américain, la Chine, très consciente du gouffre qui l'en sépare encore, est néanmoins en train de s'imposer comme la deuxième puissance dans l'espace. Être à l'avant-garde dans le domaine technologique est une priorité de Pékin, puisque «dans sa rhétorique, c'est à cause de son retard sur le plan technologique que la Chine s'est fait dépasser par l'Occident, éclaire Lucie Sénéchal-Perrouault, doctorante au CNRS travaillant sur le modèle chinois de l'innovation dans le secteur spatial. Sous la dynastie Qing [1644-1912, ndlr], la Chine n'a pas saisi l'importance de la modernisation technologique et s'est reposée sur ses lauriers, en se considérant comme le centre du monde.»

Le pouvoir chinois, qui a fait son introspection, court désormais après «l'idée de devenir une grande puissance technologique, appuie Isabelle Sourbès-Verger. C'est un objectif clairement identifié depuis de longues années et qui fait la force du programme spatial chinois, car il n'est jamais remis en cause.»

La Chine déploie ainsi aujourd'hui une architecture spatiale complète (capacités de navigation, de télécommunication et d'observation scientifique et militaire) et accomplit des réalisations de grande qualité: «Toutes les dernières missions chinoises dans le domaine de l'exploration ont été réussies. Sa technologie et son organisation industrielle sont donc au niveau», tranche la géographe.

Le vol habité, une indispensable poudre aux yeux

En parallèle de ces progrès technologiques salués par les initiés mais difficilement appréciables par le grand public, la complétion de sa station spatiale va offrir à la Chine le plein de symboles. Et c'est bien là le principal objectif des vols habités: «Dans le spatial, le vol habité est la poudre aux yeux qu'on lance au grand public pour que les enfants aient envie de faire des études d'ingénierie et de participer ainsi au complexe militaro-industriel ou à la recherche scientifique nationale, estime la doctorante Lucie Sénéchal-Perrouault. Mais en soi, le rapport coût-bénéfice des vols habités n'est, au niveau scientifique, pas très bon. C'est plutôt du prestige, de la communication à très grande échelle.»

Les missions concernant l'espace, et tout particulièrement les vols habités, ont en effet une portée symbolique et diplomatique telle qu'elles peuvent influer sur la place d'un pays dans le concert des nations. «Les vols habités ont toujours été des réalisations politiquement importantes, parce qu'ils font partie des attributs des grands puissances modernes», développe Paul Wohrer. Surtout, ils touchent avec force l'imaginaire des populations. La preuve: jamais la vie publique et médiatique française ne s'intéresse autant aux thématiques liées à l'espace que lorsque Thomas Pesquet flotte au-dessus de nos têtes, dans l'ISS.

Pour les pays qui se rêvent en haut de l'affiche, les vols spatiaux habités, par la fascination qu'ils exercent, aident donc à écrire et véhiculer un grand récit national à la hauteur de leurs ambitions. Et, par ricochet, à légitimer et étendre un modèle de société.

Alors en pleine guerre froide, l'URSS, en réussissant le premier vol habité en avril 1961, en envoyant le premier satellite en orbite en octobre 1957 et en réalisant la première photo de la face cachée de la Lune en octobre 1959, cherchait par ces accomplissements à démontrer la supériorité du modèle soviétique. Dans ce duel d'idéologies, d'influence et de propagande que fut la guerre froide, les États-Unis ripostèrent en envoyant les premiers hommes sur la Lune en juillet 1969.

Légitimation et extension

De la même façon, le régime chinois entend aujourd'hui utiliser l'espace pour se légitimer et revendiquer la supériorité de son modèle. En présentant par exemple son totalitarisme politique comme un facilitateur de projets, notamment spatiaux.

«Le Parti communiste chinois, en ne tolérant pas d'alternance politique, induit de fait une stabilité qui permet à des projets de long terme de se développer efficacement sans subir de reculades ou de revirements, comme cela peut arriver quand le pouvoir change de mains, détaille Lucie Sénéchal-Perrouault. George W. Bush voulait la Lune, Barack Obama voulait Mars, Donald Trump la Lune…» La Chine, elle, veut toujours la même chose, puisque ses dirigeants ne changent pas. Cela lui permet de parler de supériorité institutionnelle, et de la revendiquer.

Dans cette entreprise de légitimation des modèles de société par le biais de l'exploration spatiale, la Lune devrait être la grande convoitée de ces prochaines années. «L'ISS, ça fait vingt ans. Elle est en fin de vie. Aujourd'hui, les États-Unis sont déjà passés à autre chose et regardent vers la Lune», explique la géographe Isabelle Sourbès-Verger. Ils cultivent le projet d'y installer une base permanente ou semi-permanente et envisagent d'en exploiter les ressources.

La Chine, qui nourrit aussi l'idée d'une base lunaire, mais sait ne pas pouvoir rivaliser frontalement, se déclare contre toute forme de privatisation du spatial et en faveur d'une coopération internationale, qui profiterait à chacun. Mais un partenariat incluant les deux nations, qui se livrent sur Terre une guerre commerciale intense depuis 2018, semble à ce jour hautement improbable. «Les programmes spatiaux américains et chinois évoluent de façon parallèle et non coopérative, et vu le contexte international, je doute que cela change prochainement», pronostique Paul Wohrer.

En ce moment même, l'ISS et Tiangong font chacune 16 fois le tour de la Terre par jour, 5.000 fois par an. Mais faute de partager les mêmes degrés d'inclinaison orbitale et les mêmes altitudes, elle ne se croisent jamais à moins de plusieurs centaines de kilomètres.

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