Politique

Les partis politiques ont arrêté de penser notre monde, et c'est un problème

Temps de lecture : 4 min

Alors que nos sociétés semblent basculer «à droite», les différentes forces politiques peinent à développer une nouvelle offre idéologique, solide et cohérente.

Posters et propectus de la campagne pour les élections législatives du printemps 2022 en France. | Magali Cohen / Hans Lucas
Posters et propectus de la campagne pour les élections législatives du printemps 2022 en France. | Magali Cohen / Hans Lucas

Au fil des semaines, nous découvrons moins la réalité du mouvement idéologique de nos pays que la difficulté des personnels politiques de nos sociétés démocratiques à penser, parler et agir de façon cohérente dans les débats actuels. À l'évidence, au sein de la plupart des familles politiques, contradictions et paradoxes ne cessent de grever la crédibilité des échanges démocratiques. Nos débats publics sont de moins en moins compréhensibles et ont de moins en moins de poids sur notre avenir.

Une droitisation qui déboussole les droites

La «droitisation» n'est plus une question théorique et ne fait plus guère l'objet de contestation en tant que constat. En revanche, depuis une décennie, ce sont bien les appareils partisans et les familles politiques que sont censés représenter les partis qui posent question. Un gigantesque chaos idéologique semble s'être emparé de la plupart des forces aspirant à l'exercice du pouvoir dans nos sociétés. On trouve trace de cette réalité un peu partout en Europe et, a fortiori, en France.

Ici, les partis politiques traditionnels, déjà fortement ébranlés par l'élection d'Emmanuel Macron en 2017, sont parfois pris de perte d'équilibre, de mesure ou de sens. Au sein de la droite dite «nationale», les paradoxes s'accumulent et, c'est probablement Robert Ménard qui, de son scalpel acéré, en extrait la substance.

On pourrait gloser sur les contradictions internes au Rassemblement national (RN), contradictions qui trouvent un médiocre palliatif dans la réinvention du passé du FN/RN au cours d'un colloque à l'Assemblée nationale. Le souhait de «respectabilisation» du RN –ou de dédiabolisation– camoufle mal un certain flou idéologique en son sein.

Autriche, Italie, Royaume-Uni, la même confusion

Le FPÖ autrichien lui-même semble emmêlé plus que jamais dans son héritage pangermaniste, sa volonté affichée de renforcer la nation autrichienne, ses songes danubiens et la compromission de certains des siens avec Poutine ou ses séides. Le même schéma de confusion idéologique se retrouve dans nombre de droites extrêmes en Europe, notamment en Italie, où Giorgia Meloni compose avec une Lega naviguant à vue entre autonomisme du Nord, nationalisme «nativiste» italien et engouements récurrents pour Poutine. Quant à Berlusconi, il dirige de fait Forza Italia, oscillant entre orthodoxie européenne et provocations récurrentes: faire nommer Tajani, ancien président du Parlement européen, numéro deux du gouvernement Meloni et, en même temps, fanfaronner sur sa reprise de contact avec Poutine.

Au Royaume-Uni, les conservateurs, au pouvoir depuis déjà douze ans, semblent plus que jamais dans une crise existentielle profonde. Les noms de Premiers ministres se succèdent et aucun, depuis David Cameron, n'a été capable de formuler un dessein cohérent pour le Royaume-Uni. Quoiqu'imparfait, le projet de «Big Society» avait le mérite de renouveler le projet conservateur en tournant le dos au thatchérisme. Le Brexit a plongé les conservateurs, comme l'ensemble du pays, dans un moment marqué par l'incertitude et le flou idéologique. En se raccrochant aux recettes éculées du thatchérisme et à une vulgate et un programme anti-impôts hors de toute réalité, Liz Truss a révélé son impuissance.

À gauche, c'est compliqué

On connaît la propension des gauches radicales à se défier de tout ce qui peut sembler «pro-américain» ou atlantiste, et leur retrait sur la question de l'invasion de l'Ukraine laisse planer un sérieux doute sur la sincérité de leur vision du problème. La crise énergétique, comme ses choix en la matière (nucléaire), paraissent désormais si peu ciselés que la confiance dans son projet global s'émousse…

Au sein de la gauche allemande, le SPD d'Olaf Scholz semble affirmer jour après jour sa volonté d'un cavalier seul, plongeant ses partis frères dans un certain désarroi. L'intégration européenne a permis de régler les différends entre nations de manière civilisée, mais ça ne fait pas pour autant disparaître les ambitions et projets nationaux...

Macron: un kaléidoscope idéologique

Le macronisme opère différemment: la situation internationale donne au président l'art de surmonter les contradictions inhérentes à son positionnement politique comme peu de monde (et notamment ses soutiens) ne saurait le pratiquer. Selon le point de vue que l'on adopte, on peut trouver sur le plan international matière à satisfaction, tant il adopte une position qui fait inévitablement penser à une politique d'indépendance.

La polarisation sur la question des retraites trouve, chemin faisant, une fonction permettant de camoufler une sorte de désarroi programmatique préoccupant. Si Renaissance (le parti présidentiel) peine à sortir des lieux communs du temps présent («transition écologique», «vivre ensemble»), par leurs structurations respectives, ses alliées Horizons et MoDem apparaissent davantage détenteurs d'une vision cohérente du monde et des politiques à mener dans la durée.

Partis et idéologies: la grande extinction

La disparition des partis politiques comme «intellectuel collectif», le délaissement volontaire des secteurs «études» ou «recherches» de ces mêmes partis, le progressif dépérissement de l'attention portée à l'idéologie sous le coup de la tactique et du besoin individuel d'exister, quoi qu'il en coûte, montrent que penser le monde n'a plus été une priorité depuis longtemps. En conséquence, nos débats politiques semblent vivre hors du temps, hors de la compréhension d'une multitude d'interdépendances, des mutations économiques et culturelles de sociétés que nous nous sommes efforcés «d'analyser» qu'au seul prisme de nos considérations propres.

Plus que jamais, la maîtrise du temps long semble entre les mains des dirigeants de Pékin ou de Moscou, et, par réaction, de Washington. À l'échelle de nos démocraties, sans vision du monde claire, sans analyse et critique du monde présent, sans intellectuel collectif, les compétiteurs de nos démocraties susciteront rapidement moins un sentiment de déception qu'un amer constat d'absurdité.

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