Culture

Le cinéma en France ne manque pas d'argent, c'est son statut qui est en jeu

Temps de lecture : 9 min

L'appel à des états généraux du cinéma qui s'est tenu le 6 octobre a été le pivot d'un ensemble de prises de position qui traduisent une urgence, mais entretiennent de multiples malentendus.

Il est ridicule de comparer la fréquentation des salles en 2022 avec celle de 2019: il s'agissait alors du sommet d'une courbe ascendante ininterrompue depuis les années 1980. | Geoffrey Moffett via Unsplash
Il est ridicule de comparer la fréquentation des salles en 2022 avec celle de 2019: il s'agissait alors du sommet d'une courbe ascendante ininterrompue depuis les années 1980. | Geoffrey Moffett via Unsplash

«Nous devons, tous autour de cette table, nous remettre en cause. On doit évoluer, on ne peut pas toujours attendre le père Noël, l'État qui va prendre des décisions magnifiques. [...] Les gens ne veulent pas aller au cinéma pour se faire chier!» Au cours de la matinale de France Inter le 12 octobre, les phrases de Jérôme Seydoux ont sonné comme un coming out du plus grand patron du cinéma en France.

Pas du tout un coming out sur une remise en cause le concernant lui, homme d'affaires enrichi dans le transport maritime et qui considère le cinéma comme un business et rien de plus, mais un appel explicite à l'abandon d'une politique publique –appel qui, soit dit en passant, se déclinerait volontiers dans les autres secteurs que le cinéma.

En plus clair, ce qu'a dit le patron de Pathé aux gens qui font des films, à ceux qui les accompagnent et à ceux qui aiment voir autre chose que les formats imposés par le goût dominant, c'est: «Soumettez-vous au marché ou crevez.» Disons que ça avait le mérite de la clarté.

Juste avant sa sortie très concertée à France Inter, le patron de Pathé avait été au centre d'une autre polémique en posant parmi un groupe de vedettes, uniquement des homes blancs, à la une du magazine professionnel –avec en accroche le nom du parti de Zemmour, pour couronner le tout.

Cette sortie ultralibérale avait lieu dans le sillage de l'appel à des états généraux du cinéma, assemblée qui s'était tenue six jours plus tôt et à laquelle ont participé plus d'un millier de professionnels.

Au-delà d'un malaise partagé par l'ensemble des intervenants à cette rencontre, malaise qui a pu sembler bénin, ou sectoriel, aux yeux de tant de Français confrontés à de multiples difficultés quotidiennes et angoisses pour un avenir immédiat ou plus lointain, il faut dire que le message émis par les états généraux manquait de clarté –la plupart des médias s'étant ensuite chargés de brouiller davantage les signaux.

Le sujet est pourtant bien réel, et mérite mieux que les effets d'estrade ou les complaintes formatées. Une des causes du malentendu a pu tenir à l'intitulé même de la rencontre: dans le milieu du cinéma, «états généraux» renvoie à un ensemble de débats et de travaux qui se sont tenus en mai-juin 1968, soit dans un contexte complètement différent –et avec des effets à peu près nuls, au moins dans les années qui ont suivi.

Il fallait une sacrée dose de puérilité (soyons poli) pour prétendre transposer l'esprit de cette époque à la situation actuelle. Les incantations insurrectionnelles n'auront servi qu'à ajouter de la confusion à un sujet bien assez complexe en lui-même.

Ne surtout pas demander d'argent

À l'opposé, pourrait-on dire (même si cela n'empêche pas certains d'occuper les deux positions), se sont réitérées les demandes à davantage de financement.

C'est une erreur tragique, qui condamne tout mouvement dans le monde du cinéma à l'échec –et à l'hostilité ou à l'ironie de l'immense majorité de nos concitoyens. Il faut le dire une bonne fois pour toute: le cinéma français ne manque pas d'argent.

On pourrait même préciser la formule, pour mieux insister sur ce qui est en jeu: le cinéma en France ne manque pas d'argent, puisque ce qui est en jeu ne concerne pas uniquement les productions, les salles et les professionnels de ce pays, mais concerne la place, unique et formidable, qu'y occupe (encore) le cinéma, tout le cinéma.

On laisse ici de côté l'épisode Covid, où le cinéma a bénéficié comme tant de secteurs du «quoi qu'il en coûte»... sans aucune réflexion d'ensemble prenant en compte les besoins du secteur.

Il est essentiel de marteler qu'il ne s'agit pas de demander de l'argent: depuis au moins vingt ans, chaque fois qu'un souci a surgi, qu'une mutation a fragilisé un pan du secteur, qu'une corporation a fait entendre sa voix un peu plus fort que les autres, la réponse des pouvoirs publics a consisté à trouver un peu plus d'argent pour répondre à la pression.

Rappelons à cette occasion que cet argent n'est pas «l'argent des Français», mais de l'argent prélevé et redistribué à l'intérieur du système audiovisuel, y compris désormais sous ses modalités en ligne.

On laisse ici de côté l'épisode Covid, tout à fait particulier, où le cinéma a bénéficié comme tant de secteurs du «quoi qu'il en coûte», jusqu'à rembourser aux multiplexes le pop-corn qu'ils auraient vendu s'ils avaient été ouverts... Mais à nouveau sans aucune réflexion d'ensemble prenant en compte les besoins du secteur, et d'abord ses besoins culturels.

Ce qui est supposément la raison d'être d'une ministre de la Culture, laquelle (il s'agit de la précédente) s'est beaucoup vantée d'avoir obtenu plein d'argent. Mais elle n'était pas là pour ça! Elle était là pour piloter ce qui a disparu depuis des décennies du logiciel de ceux qui nous gouvernent: une politique culturelle.

Une alternative au marché

Contrairement à l'approche de nombre de politiques comme de professionnels, ceux-là même dont Jérôme Seydoux s'est fait le porte-parole sciemment provocateur, une politique culturelle ne sert pas à renforcer le marché.

Elle sert, au sein d'une économie de marché, exactement à l'inverse: à permettre l'existence, la diffusion et la reconnaissance partagée d'autres propositions que celles élaborées par le marché.

Malgré les attaques, c'est ce que l'ensemble des dispositifs mis en place depuis soixante-dix ans continue de faire pour les films français, ces films qui «font chier» surtout ceux qui ne vont pas les voir, ayant décidé que seuls les standards dominants du show-biz étaient dignes d'intérêt.

Cette année sont sortis ou sortiront sur les grands écrans Viens je t'emmène, Saint Omer, Un beau matin, Les Harkis, À propos de Joan, Walden, Revoir Paris, Chronique d'une liaison passagère, Coma, Le Pharaon le sauvage et la princesse, Avec amour et acharnement, Magdala, La Nuit du 12, Peter von Kant, Traverser, Twist à Bamako, Pacifiction, Goutte d'or, Frère et sœur, De nos frères blessés, Les Amandiers, I Comete, Ma Nuit, Bowling Saturne, Bruno Reidal, Nous, Vous ne désirez que moi, Enquête sur un scandale d'État, Arthur Rambo

On en oublie, et il ne s'agit pas de les aimer tous. Mais cette richesse de propositions, sans équivalent dans le monde, mérite mieux que les insultes et le mépris qui s'affichent désormais avec une arrogance inédite.

Il faut rappeler ici que le «goût dominant» (le refrain bien connu: il faut donner au public ce qu'il demande) n'a rien de naturel. Il est le résultat de milliards de dollars et d'euros investis en marketing, avec des techniques de plus en plus sophistiquées à l'heure des algorithmes et de la supposée intelligence artificielle.

La culture, c'est de la politique

Après sa sortie à la radio, le patron de Pathé s'est taillé un beau succès sur les réseaux sociaux, de nombreux internautes relayant l'idée que tout ce que travaille à faire vivre le système public serait en effet «chiant», puisque c'est le vocable dont ils se revendiquent.

C'est naturellement leur droit, mais c'est aussi la conséquence d'une emprise sans précédent sur les esprits, et d'un abandon de la promotion par de multiples organes créés, encadrés et coordonnés (dans les médias, dans l'éducation, dans les quartiers...) de l'ambition artistique, de la complexité, de la diversité des formes, des aventures de l'esprit hors des modèles formatés. En un mot: de la culture.

Nous vivons une mutation des comportements du public et des formats de création, qui exige de réinventer la politique culturelle pour aujourd'hui et demain.

Et la culture, au sens de la construction de relations désirées avec des formes variées, inédites, dérangeantes, propres à déplacer les perceptions, les comportements et les manières de penser, la culture est un enjeu politique de premier plan. Une politique publique de la culture n'a pas d'abord pour raison d'être de protéger le «secteur culturel» et ceux qui le font vivre.

Elle concerne l'ensemble de la population, et a pour vocation d'entretenir et de renouveler les modalités de se représenter le monde et d'y trouver sa place. La tonalité de revendication sectorielle, voire narcissique, qui accompagne trop souvent les mouvements du monde culturel obscurcit également trop souvent cet aspect décisif.

Distinctions et clarifications

En ce qui concerne plus précisément le cinéma, et l'esprit qui devrait présider à l'action publique, il importe de se défaire d'un certain nombre de biais ressassés à l'envi depuis quelques semaines.

Il est ridicule de comparer la fréquentation des salles en 2022 avec celle de 2019: il s'agissait alors du sommet d'une courbe ascendante ininterrompue depuis les années 1980 –grâce, précisément, à la mise en œuvre d'une vigoureuse politique culturelle adaptée aux mutations de l'époque.

De même, la question du prix des places, supposé devenu dissuasif, est mal posée: le prix moyen d'un billet de cinéma est de 6,63 euros; en dix ans (2011-2020), il a augmenté de 4,7% quand l'inflation générale des prix (hors tabac) subissait une hausse de 10,1%.

La bonne question concerne donc ce que les économistes appellent le «consentement à payer», qui a en effet diminué: c'est typiquement un enjeu de politique culturelle, dans le cadre d'une mise en valeur de la singularité et de la qualité de l'expérience cinéma, face aux nouvelles pratiques. Le ministère vient d'ailleurs de lancer une campagne de communication, «On a tous une bonne raison d'aller au cinéma», typique réponse cosmétique lorsqu'un problème surgit, et clairement pas à la hauteur du travail de fond à mener.

Il faut ici mobiliser une autre distinction, presque toujours noyée par les commentaires que toute cette affaire a suscités. Oui, nous vivons une mutation des comportements du public et des formats de création, qui exige de réinventer la politique culturelle pour aujourd'hui et demain, comme cela n'a cessé de se faire, notamment pour le cinéma.

Mais non, il ne faut pas confondre la montée en puissance des séries et celle des plateformes. Même liés (la vraie raison d'être et le cœur du business model des plateformes, ce sont en effet les séries), il s'agit de deux enjeux distincts.

Tout comme lors de l'apparition de la télévision et, dans une moindre mesure de la vidéo, les plateformes constituent un nouveau dispositif de circulation, qui bien que n'étant pas principalement fait pour les films, peut leur bénéficier. Il faut dès lors à la fois encadrer la manière dont ils y apparaissent, et faire contribuer lesdites plateformes au financement de l'ensemble des dispositifs.

Inventer sans attendre les politiques

Depuis plus de cinquante ans, à chaque modification du paysage, des bons esprits proclament que cette fois on ne peut plus rien faire, que le vieux système du Père Malraux et de Tonton Lang était certes très beau, très vertueux, mais est à remiser chez l'antiquaire. Et chaque fois, si on les cherche, on trouve des réponses, comme c'est d'ailleurs en ce moment le cas pour ce qui concerne les plateformes, aux échelles européenne et nationale, notamment grâce au décret SMAD.

Toute différente est la question des séries, dont on ne discutera pas ici la nature, mais dont il est essentiel de maintenir le caractère distinct, comme on avait réussi naguère, malgré d'immenses pressions, à garder la séparation entre films et programmes de télévision.

C'est une clé de voûte de toute politique culturelle de reconnaître les spécificités des modes d'expression. Alors que pour une politique industrielle, tout cela se résume fort bien à du contenu, comme ils disent.

Avec un président du CNC nommé à ce poste à la suite d'un rapport niant la dimension culturelle du cinéma, et qui n'a eu de cesse depuis son arrivée boulevard Raspail de confirmer cette orientation, la situation est particulièrement périlleuse.

Raison de plus pour attendre de ceux qui ne se satisfont pas d'une dérive ultralibérale de construire un discours, un ensemble de propositions définissant une stratégie culturelle pour le temps présent.

Le chantier est rendu plus complexe par la quasi-absence des hommes et femmes politiques sur le sujet, y compris dans l'opposition, ce qui est inédit. Si l'absence des tutelles (ministère et CNC) a été remarquée lors de l'appel à des états généraux du cinéma, nul ne s'est étonné de l'absence de quelque élu du peuple, situation inenvisageable il y a encore dix ou quinze ans.

Il reste que, dans ces conditions défavorables, l'élaboration d'une stratégie de propositions et de définitions, stratégie urgente, vitale, devrait être la raison d'être d'états généraux du cinéma encore à venir, dont l'assemblée du 6 octobre n'était que la préfiguration.

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