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Dans la Hongrie d'Orbán, le ras-le-bol des profs qui ne veulent pas façonner de «bons patriotes»

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Enseignants et lycéens s'insurgent contre la dégradation du système éducatif, sur lequel le pouvoir impose sa marque autoritaire et conservatrice depuis 2010. Le mouvement gagne l'ensemble du pays.

Des étudiants, professeurs et sympathisants bloquent le trafic sur le pont Marguerite à Budapest pour manifester contre la politique éducative du gouvernement, à l'occasion de la journée internationale des enseignants, le 5 octobre 2022. Les chemises rayées sont devenues un symbole du mouvement. | Attila Kisbenedek / AFP
Des étudiants, professeurs et sympathisants bloquent le trafic sur le pont Marguerite à Budapest pour manifester contre la politique éducative du gouvernement, à l'occasion de la journée internationale des enseignants, le 5 octobre 2022. Les chemises rayées sont devenues un symbole du mouvement. | Attila Kisbenedek / AFP

«Pays libre, éducation libre!» Le 5 octobre, des dizaines de milliers de profs, de lycéens et de parents scandaient ce mot d'ordre à Budapest et dans des grandes villes de province comme Pécs, Szeged ou Veszprém. Le matin, une chaîne humaine de plusieurs kilomètres s'étirait au cœur de la capitale. En fin de journée, une masse compacte et jeune bloquait le pont Marguerite, important point de passage sur le Danube. Le soir, un concert de solidarité et de protestation fédérait 40.000 personnes aux abords du Parlement. Une mobilisation remarquable en Hongrie, peu habituée aux manifestations d'ampleur.

Avec l'équivalent de 400 euros au début de leur carrière, les enseignants hongrois sont parmi les plus mal rémunérés d'Europe. Le gouvernement Orbán promet une revalorisation de 75% d'ici à 2025 si la Hongrie parvient à s'accorder avec Bruxelles sur le déblocage des fonds européens alloués au pays. Mais la frustration, qui couve depuis une douzaine d'années, va bien au-delà de la paie: mainmise national-conservatrice sur les programmes scolaires, état préoccupant voire catastrophique des écoles publiques et détricotage du droit de grève des professeurs, vidé de sa substance par le pouvoir actuel.

Neuf heures de grève = chômage

Fin septembre, le renvoi de cinq enseignants contestataires du lycée Kölcsey de Budapest donnait un nouvel élan au mouvement de gronde. Comme quatre de ses camarades d'infortune, Katalin Törley s'est vue signifier son licenciement à cause de plusieurs débrayages. Après vingt-trois ans d'exercice dans l'un des meilleurs établissements bilingues français-hongrois du pays, cette professeure de français se retrouve chômeuse, la cinquantaine passée, pour neuf petites heures de cours non assurées. Figure de la fronde, elle déplore un mépris du pouvoir à l'égard de la situation de l'Éducation nationale.

«Avec la crise économique et l'inflation, le malaise devient de plus en plus palpable. Beaucoup d'écoles sont vétustes. Élèves et enseignants souffrent d'une surcharge de travail. Notre dernière augmentation remonte à 2013-2014. Nos salaires ne suivent même pas la hausse des prix. De plus en plus de gens, de citoyens, d'électeurs et de parents se rendent compte qu'il y a un véritable problème, que les chances de leurs enfants s'amenuisent», explique l'enseignante sur la terrasse d'un bistrot de Pest. «Ce gouvernement est au pouvoir depuis douze ans. Il a eu tout le temps de répondre à nos demandes. C'est trop facile aujourd'hui de pointer du doigt Bruxelles ou la guerre en Ukraine», poursuit-elle.

Selon un récent rapport de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la Hongrie est le pays membre avec le pire budget consacré à l'éducation, devant la Grèce. L'Éducation nationale n'a plus de ministère depuis mai 2010 et le retour aux affaires de Viktor Orbán, déjà dirigeant de la Hongrie entre 1998 et 2002 et réélu haut la main le 3 avril dernier. Chapeauté pendant douze ans par le super-ministère des Capacités Humaines, le secrétariat d'État à l'Éducation publique dépend désormais du ministère de l'Intérieur sous la férule de l'intraitable Sándor Pintér, ancien chef de la police nationale.

Intimidations et crise des vocations

Le Klebelsberg Központ, ou «KLIK», centralise l'application de la politique éducative et supervise le fonctionnement des établissements, qui ne peuvent rien acheter sans l'aval de l'instance. Résultat: les signes du manque de moyens se multiplient. Dans un lycée de Budapest, le directeur demande aux parents de fournir stylos, feutres effaçables pour tableau blanc, craies, papier copie, piles, crayon, balais, chaises et même des sacs poubelle. En banlieue de Budapest, les élèves du lycée Ignác Török de Gödöllő ont été déplacés de l'institution en travaux, dévastée par la moisissure et les infiltrations d'eau.

L'exécutif impose sa marque autoritaire sur l'école et intimide les professeurs réfractaires, abreuvés de lettres d'avertissement. «Les réformes mises en œuvre depuis 2010 –étatisation des écoles, système de rectorats, limitation du choix des manuels, cours obligatoires de religion ou morale, nouveau socle commun d'apprentissage– montrent que le gouvernement Orbán considère l'éducation comme l'un des principaux terrains de son combat idéologique. Dans cet esprit, le pouvoir n'attend pas des enseignants qu'ils soient des partenaires, mais des serviteurs», charge l'hebdomadaire libéral HVG.

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Hors de la capitale, peu d'enseignants osent exprimer leur insatisfaction, par crainte de perdre leur job ou de représailles contre leurs conjoints. Un poste sur dix reste vacant, signe d'une grave crise des vocations. Certains profs s'accrochant à leur métier-passion prennent un deuxième voire troisième emploi pour subsister. Car en Hongrie, joindre les deux bouts devient compliqué avec une inflation dépassant les 20%, une hausse de 39% des produits alimentaires sur un an et l'explosion des factures de gaz et d'électricité depuis le 1er août, date de la fin de l'encadrement complet des prix de l'énergie.

«Former une société d'abrutis»

Zsuzsanna Berkesi enseigne le français depuis 2021 au lycée Óbudai, dans le troisième arrondissement de Budapest. Amie et ancienne collègue de Katalin Törley au lycée Kölcsey, cette féroce contemptrice de l'Éducation nationale sauce Orbán a claqué la porte avec sa sœur, professeure comme elle, car le directeur ne souhaitait pas collaborer avec les deux femmes au tempérament un peu trop rebelle. «Zsuzsa» décroche derrière une affectation côté Buda, au lycée Móricz Zsigmond du deuxième arrondissement, mais cette expérience tourne court. Là encore, son problème est de sortir des clous.

«Une fois, à l'époque du mouvement des “gilets jaunes”, la directrice a découvert que j'avais appris le mot “manifestation” aux élèves. L'un de mes autres crimes, c'est d'avoir osé critiquer sur Facebook une phrase du Szózat, notre deuxième hymne national. Le lendemain, j'étais convoquée. J'ai ensuite reçu une lettre d'avertissement de mon académie. Le courrier disait que j'avais enfreint le code des professeurs selon lequel je dois façonner de bons patriotes. C'est absurde. Je suis partie avant d'être licenciée», énumère Zsuzsanna Berkesi. «Le gouvernement veut mettre les profs au garde-à-vous, les forcer à inculquer sa propagande et former une société d'abrutis suivant son idéologie», grince l'enseignante.

Dimanche, une foule dense (80.000 personnes selon les organisateurs) manifestait dans les rues de Budapest pour défendre «l'éducation libre». Pendant ce temps-là, le Premier ministre Viktor Orbán dénonçait «l'invasion migratoire au Sud», «la guerre à l'Est» et la «crise économique à l'Ouest» lors d'une commémoration en comité restreint de l'insurrection antisoviétique de 1956 à Zalaegerszeg, près de l'Autriche et de la Croatie. Comme d'habitude, le dirigeant magyar cible des ennemis extérieurs pour cacher la colère intérieure. Nouvelle grève le 27 octobre, manifestation nationale le 26 novembre.

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