Boire & manger / Société

En télétravail, la pause déjeuner sert-elle encore à manger?

Temps de lecture : 4 min

Loin du bureau et de sa cantine, des salariés transforment leur pause déj' en vaste fourre-tout: rendez-vous chez l'esthéticienne, paperasse, footing ou lessive.

Réduite à son strict minimum, la fonction alimentaire de la pause déj' est, dès lors qu'on est en télétravail, reléguée au second plan. | Kevin Charit via Unsplash
Réduite à son strict minimum, la fonction alimentaire de la pause déj' est, dès lors qu'on est en télétravail, reléguée au second plan. | Kevin Charit via Unsplash

«Je profite souvent du déjeuner pour faire mes trucs perso. Je fais des courses, je vais me faire faire les ongles, je regarde une série… ou j'appelle ma mère pour lui raconter ma vie! Ça me fait moins courir en fin de journée», raconte Léa*, qui profite pleinement de ses trois jours de télétravail depuis que son entreprise le lui permet. Bien contente de ne plus avoir à s'engouffrer dans le RER direction Paris tous les matins, cette jeune consultante en comptabilité préfère manger en vitesse devant son ordi pour optimiser au maximum ses journées.

Avant qu'une pandémie mondiale ne démocratise le travail à domicile, la pause déjeuner servait principalement un objectif: s'alimenter entre deux sessions de travail. Mais depuis que le télétravail s'est invité dans le quotidien d'un certain nombre de salariés –bien souvent des cadres ou professions intellectuelles supérieures–, manger n'est plus la préoccupation principale. Là où la frontière entre vie privée et vie professionnelle se floute, certains profitent d'être à l'abri du regard de la hiérarchie et des collègues pour se créer des pauses déj' sur mesure, au service de leurs intérêts personnels.

Tâches domestiques et déjeuner XXS

«Le télétravail a occasionné une prise de conscience et nous a responsabilisés dans notre organisation. On a plus de liberté pour structurer et répartir son temps entre vie pro et vie perso, alors qu'auparavant, on était davantage dans un système d'obéissance», pose Mireille Tritz-Kayser, coach spécialisée dans l'organisation et le bien-être au travail. Avec des horaires de déjeuner souvent plus souples car moins contrôlés –a priori–, s'absenter et prendre du temps pour soi sans avoir à se justifier auprès de son N+1 est logiquement plus aisé.

«On nous a toujours encouragés à faire du sport entre midi et deux», raconte Shaan, anciennement employée chez Decathlon, royaume lucratif de la bonne condition physique. En télétravail, celle-ci a plusieurs fois troqué les footings pour devenir multitâche: «Je profite de ce moment pour faire les trucs chiants: je me fais à manger mais en même temps, j'étends une lessive. C'est ça de moins à faire le soir.»

Réduite à son strict minimum, la fonction alimentaire de la pause déj' est dès lors reléguée au second plan. On lui préfère une session de natation, un coup d'aspirateur ou un tour au supermarché du coin, pour une journée continuellement productive. Quitte à grignoter plus tard dans l'après-midi, ou à sauter ce repas.

Florence, qui profite également du télétravail pour avancer sur des tâches domestiques, de l'administratif ou des séries télé, fait d'ailleurs une nette différence entre ses repas en présentiel et ceux qu'elle se prépare à la maison. «Je mange moins, et moins bien. Soit je me fais un petit sandwich, soit j'ouvre le frigo et je prends ce qu'il y a dedans. C'est vraiment sur le pouce», relate cette responsable de service et télétravailleuse un jour sur cinq.

Entre émancipation et aliénation

Mais pour passer chez sa prothésiste ongulaire ou lustrer son intérieur, encore faut-il pouvoir se le permettre. En l'absence du cadre imposé au bureau, la pause déj' peut aussi scotcher les télétravailleurs à leur écran, quitte à disperser des miettes sur le clavier. «Il m'arrivait de manger à 15h parce que je ne m'arrêtais pas, se remémore Christine, assistante de direction. Ce que j'aimais au bureau, c'est que les pauses me sortaient vraiment du travail, rien que spatialement. À la maison, je prenais mon café devant mon ordi et quand j'avais faim, j'allais me chercher un truc dans le frigo, que je mangeais aussi devant mon ordi.»

L'évolution de la pause déjeuner ne va pas à sens unique: celle-ci peut tendre vers plus d'indépendance lorsque le contexte y est favorable… ou rendre la déconnexion d'autant plus difficile. «En télétravail, l'émancipation et la subordination sont constamment en tension. On peut faire des choses pour soi, élément qui était quasi impossible au bureau parce qu'on n'y gère pas son temps comme on le souhaite, mais cette liberté reste soumise aux organisations et au management des entreprises», nuance Guillaume Lecœur, docteur en sociologie spécialiste des questions liées au travail.

Quand le management est fort, que les supérieurs contrôlent la présence devant le poste ou que la charge de travail est trop importante, la pause déj' peut facilement se faire grignoter par le boulot. «Le télétravail n'enlève pas l'aliénation au travail», poursuit le chercheur.

Reprendre goût à la cantine

Se changer les idées, recharger sa créativité, s'aérer… La pause déjeuner a une utilité certaine. En entreprise, elle constitue un moment d'échange important, car informel, entre les salariés. Hors des bureaux et des salles de réunion, le déjeuner permet d'aborder des sujets plus personnels et de créer du lien social. «Le fait d'être en télétravail quelques jours par semaine rend la rencontre avec ses collègues plus attendue. On apprécie d'autant plus ces moments qu'ils se raréfient», rapporte Mireille Tritz-Kayser, après avoir réalisé une mission d'audit sur la question.

Quand elle fait une pause dans ses lessives et qu'elle commence à trop associer les visages des femmes au foyer de Desperate Housewives à un sandwich thon-mayo, Florence retrouve ses amies télétravailleuses au restaurant. Un moyen d'oublier temporairement la charge mentale du travail comme celle des tâches domestique, mais aussi de reconstituer la pause déj' telle qu'on la connaît. Avec des horaires définis, un vrai repas et des conversations.

* Le prénom a été changé.

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