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Après la guerre et les viols, les réfugiées ukrainiennes privées d'IVG en Pologne

Temps de lecture : 5 min

La législation drastique appliquée dans le pays depuis début 2021 rend quasiment impossible l'accès légal à l'avortement. Y compris pour les femmes qui se sont fait violer.

En Pologne, «à ma connaissance, aucune Ukrainienne n'a eu accès à un avortement légal après un viol», affirme Kinga Jelińska, fondatrice de Women Help Women. | Karolina Grabowska via Pexels
En Pologne, «à ma connaissance, aucune Ukrainienne n'a eu accès à un avortement légal après un viol», affirme Kinga Jelińska, fondatrice de Women Help Women. | Karolina Grabowska via Pexels

Cela fait deux ans que le Tribunal constitutionnel polonais –contrôlé par les nationaux conservateurs au pouvoir– a jugé l'avortement contraire à la Constitution en cas de grave malformation fœtale. L'entrée en vigueur de cette disposition, fin janvier 2021, a réduit l'IVG légale à deux cas de figure seulement: si la grossesse résulte d'un viol ou si elle présente un danger pour la vie ou la santé de la femme enceinte. Mais son accès, y compris pour ces deux motifs, laisse amplement à désirer.

Or, en plus des Polonaises qui sont des dizaines de milliers à avoir besoin d'une IVG chaque année, les collectifs pro-choix qui opèrent en Pologne doivent aussi faire face, depuis le 24 février dernier, aux demandes de réfugiées ukrainiennes présentes sur le sol polonais.

Le collectif Avortement sans frontières, regroupant six entités basées en Pologne et dans d'autres pays européens, révélait le 21 octobre avoir reçu 78.000 sollicitations pour accéder à des avortements depuis le 22 octobre 2020. Parmi ces femmes, on recense 1.515 Ukrainiennes depuis le 1er mars: la plupart ont opté pour une IVG médicamenteuse et 21 d'entre elles ont dû se rendre dans une clinique à l'étranger, pour des grossesses plus avancées.

«L'accès légal à l'IVG est
impossible à obtenir»

On l'a dit: si l'avortement en Pologne reste légal en cas de viol ou d'inceste, il est déjà quasiment impossible pour les Polonaises d'y accéder. Alors pour des Ukrainiennes, qui ont pu se faire violer en arrivant en Pologne ou subir les sévices de soldats russes, c'est mission impossible ou presque.

«Cet accès légal à l'IVG est impossible à obtenir. Il faut déclarer le viol au parquet, puis le procureur doit fournir un document, en espérant que la clause de conscience ne soit pas invoquée. Et c'est sans compter sur le fait que le ministre de la Justice et le parquet général sont foncièrement anti-choix», avertit Antonina Lewandowska, éducatrice sexuelle employée à la Fondation polonaise pour les femmes et pour la planification familiale (Federa).

Au début de la guerre en Ukraine, son organisation a ouvert une deuxième ligne d'assistance téléphonique entièrement dédiée aux besoins des réfugiées, tenue par une gynécologue ukrainienne elle-même exilée en Pologne. «Au bout du fil, beaucoup d'Ukrainiennes se contentent de dire: “Vous savez, ils m'ont fait quelque chose… Et j'ai besoin d'un avortement, pouvez-vous m'aider?” Les histoires que nous entendons sur les viols de guerre, c'est un niveau d'horreur que je ne peux pas décrire», rapporte la militante pro-choix.

«À ma connaissance, aucune Ukrainienne n'a eu accès à un avortement légal après un viol», affirme également Kinga Jelińska, fondatrice de Women Help Women (WHW), une organisation internationale à but non lucratif membre d'Avortement sans frontières. WHW facilite l'accès à l'interruption volontaire de grossesse en Pologne en faisant parvenir de manière sécurisée des pilules abortives à domicile.

«Pour beaucoup de femmes ukrainiennes, c'est un choc, ajoute-t-elle. Elles viennent d'un pays où l'avortement est légal et assez facile d'accès, où les pilules abortives sont disponibles.» Basée à Amsterdam, l'activiste polonaise confie avoir entendu «des histoires déchirantes de viols, de violences sexuelles. Mais c'est aussi l'histoire de personnes déracinées, de femmes qui ont peut-être même souhaité être enceintes, sauf qu'à cause de circonstances radicalement différentes, ces grossesses deviennent non désirées.»

Des femmes seules avec leur pilules

Aucun aménagement n'a été prévu pour les quelque un million et demi de réfugiés ukrainiens installés en Pologne, dont 90% sont des femmes et des enfants. «On aimerait que ces femmes qui ont fui la guerre ne soient pas contraintes d'avorter dans le secret, mais je ne vois pas comment le gouvernement changerait de ligne», regrette Anita Kucharska-Dziedzic, députée de l'opposition, engagée auprès d'une association de défense des femmes à Zielona Gora, dans l'ouest de la Pologne.

«Nous avons reçu la vice-présidente du Parlement ukrainien au sein du groupe parlementaire dédié aux droits des femmes. À la question de savoir ce qu'il serait possible de faire pour une fille de 12 ans violée de multiples fois et enceinte, on n'a pas pu lui assurer qu'elle pourrait accéder à une IVG», poursuit l'élue.

Il faut donc en passer par les recours déjà usités par les Polonaises. «À Federa, on les renvoie vers des psychiatres pour obtenir un avortement légal en raison d'un péril pour leur santé mentale. Nous avons aidé plusieurs Ukrainiennes ainsi», témoigne Antonina Lewandowska. Mais la solution la plus accessible avant la dixième semaine de grossesse reste l'avortement médicamenteux.

En Pologne, une femme qui s'administre des pilules abortives est en théorie dans son bon droit jusqu'à la vingt-deuxième semaine. Enfin, à une condition: «Vous devez tout faire vous-même, prévient l'activiste pro-choix Justyna Wydrzyńska. Il faut commander les pilules, les payer et les prendre vous-mêmes. Bien sûr, vous pouvez demander des conseils, mais les personnes qui hébergent des Ukrainiennes ne doivent pas donner leur e-mail ou d'autres données personnelles.» Toute aide fournie à une femme pratiquant un avortement est en effet punie par la loi.

Jusqu'à trois ans de prison
pour avoir aidé à avorter

Cette quarantenaire, pilier d'Avortement sans frontières en Pologne, en sait quelque chose. Elle risque jusqu'à trois ans de prison pour «aide illégale à l'avortement» et «possession de médicaments sans autorisation dans l'objectif de les introduire sur le marché», pour avoir aidé une femme nommée Anna à avorter. Aux prises avec un mari violent, Anna s'était retrouvée enceinte sans l'avoir souhaité en pleine pandémie et n'avait pu se rendre à l'étranger pour une IVG, empêchée par son mari. Elle s'est finalement tournée vers Avortement sans frontières.

Devant l'urgence de la situation, Justyna Wydrzyńska s'est décidée à lui adresser directement par la poste ses propres pilules. Le hic? La militante pro-choix avait laissé son numéro de téléphone sur le colis. De quoi permettre à la police de remonter jusqu'à elle, sur dénonciation du mari d'Anna.

Le 14 octobre 2022, Justyna Wydrzyńska se tenait pour la troisième fois à la barre, à Varsovie. Cette fois-ci encore, l'audience a été ajournée, les principaux témoins, dont l'instigateur du procès, ne s'étant pas déplacés. Qu'importe, Justyna Wydrzyńska est une battante. «Je suis prête à épuiser tous les rouages de la justice polonaise et européenne et, surtout, je vais continuer à informer les gens sur comment avorter en Pologne», confie-t-elle à Slate.fr. Cette mère de famille est d'ailleurs souvent au bout du fil pour répondre aux interrogations des Ukrainiennes au nom d'Avortement sans frontières.

«En général, elles veulent juste une réponse rapide à la question: où peuvent-elles obtenir une IVG pharmacologique. Et nous ne sommes pas là pour leur demander comment elles vont, sauf si elles demandent à être écoutées.» Le plus difficile dans tout ça? C'est justement quand la personne au téléphone évoque un viol. «Je sais qu'à cause de la barrière de la langue, je n'ai pas les ressources pour faire face à ce genre de situations et en tant que femme, c'est particulièrement dur à accepter.»

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