Économie

Les salaires des grands patrons et des footballeurs, tels qu'ils sont, ne devraient choquer personne

Temps de lecture : 5 min

Après que le PDG de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, a subi la foudre des réseaux sociaux en dévoilant son salaire, jugé indécent, un autre débat s'est installé: celui de la légitimité de sa rémunération, et notamment par rapport à celles des footballeurs.

À gauche: Patrick Pouyanné, le 4 novembre 2017. | Jérémy Barande via Wikimedia Commons – À droite: Karim Benzema, le 27 mai 2018. | Антон Зайцев via Wikimedia Commons – Montage Slate.fr
À gauche: Patrick Pouyanné, le 4 novembre 2017. | Jérémy Barande via Wikimedia Commons – À droite: Karim Benzema, le 27 mai 2018. | Антон Зайцев via Wikimedia Commons – Montage Slate.fr

Jeudi 20 octobre, sur les antennes de RTL, l'éditorialiste François Lenglet s'est lancé dans une chronique opposant l'indignation portée à l'encontre de Patrick Pouyanné et l'acclamation accordée au footballeur Karim Benzema. D'un côté, 5,9 millions d'euros par an gagnés par le patron de TotalEnergies sont perçus par beaucoup comme du vol et de l'exploitation, et de l'autre côté, le récent vainqueur du Ballon d'or, malgré ses 10 millions d'euros annuels, reste populaire et applaudi.

Pour Lenglet, c'est incompréhensible: «Les salaires patronaux choquent l'opinion publique alors que celui du footballeur, bien plus élevé, ne fait pas une vaguelette.» L'explication qu'il tente d'apporter est loin d'être évidente. Il ne passe pas ici par les résultats économiques (ils sont similaires) entre l'entreprise TotalEnergies qui, en 2021, a généré un chiffre d'affaires de 14 milliards d'euros et l'économie du football, avec des retombées supérieures à 9 milliards pour l'ensemble des clubs professionnels du Big 5 (Angleterre, Espagne, Italie, Allemagne, France).

Non, cela s'expliquerait seulement par l'effort personnel: on accepterait qu'un footballeur, et de manière générale, un sportif, soit très bien payé puisque sa rémunération proviendrait directement de son travail, des moyens qu'il aurait apportés et des efforts qu'il aurait consentis pour en arriver là, sans l'aide d'une quelconque influence extérieure, d'un capital social ou symbolique transmis par l'héritage ou la socialisation. Le footballeur aurait réussi seul. Son salaire serait donc parfaitement logique et légitime.

Quant aux chefs d'entreprise, l'opinion publique jugerait, peut-être à tort, qu'ils ne seraient là que par un effet chance, que par une transmission, que par la force du déterminisme social. Contrairement aux sportifs de haut niveau, ils n'auraient pas suffisamment travaillé pour réussir mais auraient tout simplement profité de leurs acquis transmis par leur héritage, par leur position sociale. En d'autres termes, on accepterait, à écouter François Lenglet, l'effort personnel, le dépassement de soi, le travail intrinsèque mais on rejetterait le déterminisme social.

À première vue, c'est louable et acceptable. Néanmoins, ça n'est pas vraiment la bonne réponse et l'analyse de l'éditorialiste de RTL se heurte à l'épreuve des faits.

Ce qui compte, c'est d'abord de pouvoir expliquer les salaires, qu'ils soient versés à des grands patrons ou à des footballeurs. Lenglet suppose que, en France, «la richesse d'un patron n'est pas perçue comme légitime» alors qu'il aurait une grande responsabilité sociale. À l'inverse, cette dernière pour le footballeur serait «réduite» mais malgré cela, sa richesse serait acceptable.

On oppose ici les deux utilités des agents, entre un patron créateur d'emplois et d'activités économiques et un sportif producteur de rien, si ce n'est de buts. Or, le jugement sur la valeur d'échange contre l'utilité explique précisément pourquoi les salaires des footballeurs seraient acceptables face aux salaires des patrons.

Valeur d'utilité contre valeur d'échange

Il faut revenir à la théorie économique et aux auteurs fondamentaux. Selon David Ricardo, auteur du livre Des principes de l'économie politique et de l'impôt, paru en 1817, l'utilité ne peut pas être le fondement de la valeur, parce qu'elle est précisément essentielle et, comme son nom l'indique, utile.

«Ce n'est pas l'utilité qui est la mesure de la valeur échangeable, quoiqu'elle lui soit absolument essentielle, expose l'économiste. Si un objet n'était d'aucune utilité, ou, en d'autres termes, si nous ne pouvions le faire servir à nos jouissances, ou ne tirer quelque avantage, il ne posséderait aucune valeur échangeable, quelle que fut d'ailleurs la quantité de travail nécessaire pour l'acquérir.»

Autrement dit, un bien utile doit être accessible, puisque indispensable, donc reproductible à l'infini et vendu à un prix abordable. À l'inverse, un bien inutile sera vendu à un prix élevé puisqu'il ne servirait à rien. Chez les classiques, c'est la métaphore de l'eau et du diamant, où l'eau serait indispensable, accessible et abordable, malgré une valeur d'utilité évidente. En face, le diamant, objet inutile et désuet, serait rare, inaccessible, inabordable, cher.

Appliqué à la question des salaires, on aurait ainsi des footballeurs inutiles, rares. Des Neymar, Mbappé, Messi ou Benzema qui ne serviraient à rien et qui ne pourraient pas être reproduits à l'infini. Ils seraient uniques, quelle que soit la formation ou l'éducation apportée. En conséquence, ils coûteraient cher et peu de clubs seraient capables de se les approprier. Leur valeur serait uniquement fixée par une logique de marché, par une rencontre entre une offre rare et une demande abondante et fortunée.

À l'inverse, les patrons seraient utiles, essentiels au bon fonctionnement de l'entreprise, capables de gérer des projets d'investissements et des plans de développements colossaux. En suivant la théorie classique, ils devraient donc percevoir une rémunération inversement proportionnelle à cette valeur d'utilité élevée. Puisque si importants, ils pourraient être reproductibles à l'infini, formés dans de nombreuses grandes écoles et apporter des connaissances et des compétences connues par le plus grand nombre. On devrait même fixer une rémunération faible, eu égard à leur utilité forte.

L'obligation de transparence comme explication

Mais alors, pourquoi sont-ils si bien payés? Pourquoi les grands patrons présenteraient une rémunération moyenne de 7,4 millions d'euros par an, contre moins de 51.000 euros pour les dirigeants de TPE et PME? Cette différenciation, qui pourrait effectivement choquer les Français, s'explique simplement par l'effet pervers de la transparence, imposée aux sociétés cotées en bourse.

En effet, depuis 2001, la loi impose que les entreprises cotées en bourse aient l'obligation de publier les salaires de leurs dirigeants. Cela a provoqué une véritable course à l'armement, une accélération de l'inflation salariale.

D'après l'économiste Frédéric Fréry, professeur à l'ESCP, «dès lors que la rémunération est publique, elle devient une mesure de la valeur des dirigeants, et donc un enjeu. […] Lorsqu'une société cotée nomme un nouveau dirigeant et qu'elle décide de le payer moins que son prédécesseur, tout le monde le sait, et on va en déduire qu'il n'est pas aussi capable que celui qu'il remplace. De même, si le dirigeant d'une entreprise est moins payé que la moyenne de son industrie, tout le monde le sait, et on va en déduire qu'il n'est pas parmi les plus talentueux.»

«La rémunération des dirigeants est instrumentalisée. Elle devient à la fois un outil de mesure et un mécanisme d'influence», en conclut-il. On ne paye pas plus parce que le patron crée des emplois et dirige une très grosse entreprise, on paye plus par comparaison avec la concurrence et pour montrer que le nouveau dirigeant, avec son salaire si élevé, sera capable d'assurer les actionnaires.

C'est peut-être ici ce qui devrait choquer les Français. Pas que Patrick Pouyanné gagne 5,9 millions d'euros, mais que sa rémunération soit déconnectée des réalités économiques standards. En face, peu seraient dérangés par les 10 millions d'euros glanés par Karim Benzema, puisqu'il toucherait seulement ce que le marché voudrait bien lui verser, qu'il soit utile ou non à la société.

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