Politique / Société

Affaire Lola: quand l'extrême droite se rediabolise

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] La réaction du Rassemblement national et d'Éric Zemmour a été à la hauteur du crime commis: particulièrement abjecte.

Un portrait de Lola est brandi lors d'un rassemblement organisé par l'extrême droite en hommage à la jeune fille tuée à Paris, le 20 octobre 2022. | Samuel Boivin / NurPhoto / AFP
Un portrait de Lola est brandi lors d'un rassemblement organisé par l'extrême droite en hommage à la jeune fille tuée à Paris, le 20 octobre 2022. | Samuel Boivin / NurPhoto / AFP

Pour un peu, on commençait à s'inquiéter. Mais où diable était passée l'extrême droite? s'interrogeait-on, un brin désemparé face à cette soudaine disparition. Au palais Bourbon, comparés à l'agitation tapageuse des Insoumis, les députés du Rassemblement national ressemblaient à des enfants de chœur. Tout juste si on les entendait. Ils étaient comme assagis, respectables au-delà du possible, à l'image de ces enfants turbulents qui pour faire plaisir à leur professeur, le jour d'une inspection académique, se tiennent à carreau comme des angelots dédiabolisés.

Seulement, c'est bien connu: chassez le naturel, il revient au triple galop. Il aura fallu un drame épouvantable –le sordide meurtre d'une gamine parisienne par une ressortissante algérienne– pour que soudain, comme un seul homme, l'extrême droite redevienne ce qu'au fond elle n'avait jamais dû cesser d'être: un mouvement furieusement nationaliste chez qui la haine et la dénonciation de l'étranger demeure le principal fonds de commerce.

Sa réaction fut à la hauteur du crime commis: parfaitement abjecte. Le malheureux cadavre n'était pas encore refroidi que déjà les plus enthousiastes d'entre eux voyaient dans cet acte insensé l'incarnation d'un crime commis contre la France. D'une impudeur qui confinait à l'écœurement, sans aucun respect pour la mémoire de la victime, sans se soucier un seul instant de la douleur des parents, ils conféraient à ce fait divers la portée d'un enjeu de civilisation.

Car au fond, ce n'est pas tant le crime en lui-même qui offusque ces braves gens, mais l'origine de son autrice doublement coupable d'être une étrangère, et une étrangère en situation irrégulière. Si le criminel s'était appelé Nordahl Lelandais ou Michel Fourniret, le drame n'aurait appelé d'autre réaction que le légitime sentiment d'écœurement et d'incompréhension. Or ici, d'incompréhension, il n'en existe pas: le forfait porte forcément en lui la trace d'un crime commis contre la nation tout entière.

Certes, si la loi avait été appliquée à la lettre et la reconduite à la frontière effective, le crime ne se serait jamais produit. Ce qui n'induit pas pour autant que la loi n'ayant pas été respectée, le crime devait forcément avoir lieu. C'est là toute la perversité du raisonnement tenu par les membres de l'extrême droite. À partir du moment où l'exécutif a tardé à procéder à l'expulsion, le crime acquiert à leurs yeux une sorte de caractère d'automaticité, d'un événement qui ne pouvait pas ne pas se produire. Comme si toute personne en situation irrégulière, par sa seule condition d'étranger, était vouée à devenir tôt ou tard un ou une criminelle, un meurtrier d'enfant.

De là à dire qu'un étranger, peu importe son statut, a pour seule mission d'ensanglanter la France, il n'y a qu'un pas que certains comme Zemmour n'hésiteront pas à franchir ou ont déjà franchi –ce qui, évidemment, n'étonnera guère. On connaît trop le bonhomme et ses dérélictions répétées pour attendre de lui un minimum de décence ou deux doigts de discernement. Pour Zemmour et compagnie –Marine Le Pen incluse– l'amour de la patrie se confondra toujours avec la dénonciation de l'étranger vu comme un ennemi à combattre.

Il n'empêche, ce crime marquera l'imaginaire des années à venir tant les protagonistes et les circonstances du drame sont trop «parfaites». Nul en voyant le visage espiègle et souriant de Lola ne pourra empêcher son cœur de se serrer d'effroi et de pitié mêlées. Et chacun, en visionnant les vidéos TikTok de la suspecte, peinera à associer les images d'un crime particulièrement odieux avec celles de cette jeune femme sophistiquée qui semble être au diapason de son époque, un condensé de superficialité et de narcissisme.

Que le forfait se soit déroulé dans un immeuble de la capitale achève de lui donner une dimension exceptionnelle qui dépasse de beaucoup le récit d'un simple homicide. Par quels détours cette jeune femme a-t-elle pu arriver à commettre l'irréparable? C'est à la justice et à elle seule de nous le dire. Mais on peut déjà parier que l'enquête sera probablement d'autant plus longue et complexe qu'elle sera l'otage de récupérations politiciennes arrimées à des fantasmes de tout poil.

Pour certains dans le camp nationaliste, ce n'est pas tant la vérité qu'on réclamera, mais l'adéquation de théories «raciales» à un crime qui selon toute vraisemblance a peu, voire aucune chance de l'être. Pourtant, on ne cessera de demander justice, de fustiger la lenteur de cette dernière, de réclamer une peine exemplaire, et qui sait, peut-être même le rétablissement de la peine de mort. Si l'instruction manque à trouver un motif identitaire au crime, on n'hésitera pas à la qualifier de faible ou d'aveugle, d'encouragement à recommencer.

La mort sauvage d'un enfant est toujours une tragédie.

Entre les mains de l'extrême droite, si les circonstances s'y prêtent, elle devient un symbole qui demain, en cas d'accession au pouvoir, servira d'étendard à une politique d'épuration.

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