Société

Réactionnaire et révolutionnaire: une lecture politique de la marche à pied

Temps de lecture : 5 min

[TRIBUNE] Institutionnaliser la marche est une réponse aux défis de l'époque. 

Le marcheur s'attarde assez peu à regarder le paysage. Néanmoins, il arrive que le paysage l'illumine et s'impose. | Islam Hassan via Unsplash
Le marcheur s'attarde assez peu à regarder le paysage. Néanmoins, il arrive que le paysage l'illumine et s'impose. | Islam Hassan via Unsplash

Les mérites de la marche sont bien connus. «La marche est l'activité dont le rapport entre la simplicité du geste et l'immense accumulation des bienfaits est le plus fort», commente Philippe Tesson, qui connaît le sujet sur le bout des orteils. Tout a donc été dit sur la marche. Ou presque. Car l'époque impose une nouvelle approche. La marche mobilise tout le corps mais avant tout, une jambe droite et une jambe gauche. Cela tombe bien car la marche est une activité à la fois réactionnaire et révolutionnaire.

Le pied droit

Marcher, c'est avancer en revenant en arrière. C'est «retrouver son instinct primitif», disait Jacques Lanzmann. Le marcheur n'est pas un amateur de technologie et de sensations fortes. Il apprécie la simplicité et la compagnie de son ombre quand il y a du soleil. S'il s'installait, il lirait devant le feu d'un âtre. Faute de cheminée, il chemine.

Marcher, c'est suivre le sillon que d'autres, par milliers, ont tracé. C'est s'inscrire dans une histoire, une civilisation. Une histoire avec ses bons et ses mauvais jours. Les grandes marches sont souvent associées à la religion et la guerre (le pèlerinage de Compostelle, par exemple).

Marcher véhicule des valeurs surannées, notamment la patience et l'effort. Une valeur désuète parce que l'effort s'inscrit dans la durée, alors que la société technologique privilégie la réponse immédiate. Le plaisir qu'il procure n'est pas celui du sport qui libère des endorphines, c'est un plaisir diffus, qui donne de la fierté. Il contribue à nous apporter la preuve que nous existons. En marchant, on se sent vivant!

La marche est une activité à contretemps. Si le marcheur est volontiers solitaire, il est aussi un peu désabusé. Il avance sur un chemin qui lui épargne de voir le monde tel qu'il est devenu. Inutile de gloser, c'est trop désespérant. Si l'on exclut quelques spécimens qui ont fait de leurs jambes une attraction médiatisée et une minorité addict dans la société occidentale contemporaine, les hommes ne marchent plus. Le triptyque sociétal est écran, pantoufles et canapé, commente Pascal Bruckner.

Même le nouveau culte du corps s'est détourné du mouvement en extérieur pour privilégier le muscle travaillé en salle. Les héros (?) des télé-réalités qui servent de modèles à une partie de la jeunesse montrent leurs muscles. Le torse vaut carte de visite. Ce nouvel esthétisme a même atteint le milieu militaire. L'armée américaine a son modèle: Rambo. Le quintal sculpté, il tient son M16 avec le petit doigt, appelle un hélicoptère, mais ne marche plus. Même nos soldats en opération sont concernés: à force de fonte, ils sont devenus trop lourds.

L'homme a abandonné la marche. Il est même sur le point d'abandonner la station debout. Un adulte passe en moyenne dix heures par jour assis. Au bureau, dans les transports et, de plus en plus, devant un écran. Vivre en ligne, c'est vivre assis. Au fond, qu'avons-nous fait de notre corps? La technologie nous éloigne de ce que nous sommes: un animal bipède. Quelques autres mammifères sont capables de se tenir debout, mais pas longtemps. Le numérique a transformé l'homme en suricate. Un suricate connecté. L'Homo erectus –qui se tient droit– a été supplanté par l'Homo sapiens –l'homme sage–, mais le dit Sapiens est devenu Homo Sedens –l'homme assis. Homo Sedens, qu'as-tu fait de ton talon? La marche est un sursaut de vie. En marchant, l'humain redevient un humain. Le marcheur est un résistant.

Le pied gauche

Marcher est une réaction, mais c'est aussi une façon de vivre parfaitement adaptée aux enjeux du moment. Chacun prend conscience des effets potentiellement cataclysmiques du mode de vie européen, copié du mode de vie américain. En étant une façon de bouger, marcher est aussi une façon d'être éminemment moderne au regard des hantises contemporaines.

D'abord, l'environnement. Le marcheur a un certain regard sur le paysage. En vérité, il s'attarde assez peu à le regarder. L'important est d'arriver à l'étape. Néanmoins, il arrive que le paysage l'illumine et s'impose. L'homme des écrans retrouve alors le regard vers l'horizon.

Mais le paysage est bien plus qu'un décor. «Il enveloppe, pénètre, et n'est pas comme un objet devant soi (mais plutôt) une atmosphère», commente un marcheur intello (David Le Breton). Mais cette approche conjecturale est insuffisante. Certains parlent de «géopathie», c'est-à-dire une manière d'être en empathie avec la terre. La civilisation occidentale repose toujours sur le mythe prométhéen et les préceptes de Descartes: maîtriser la nature. Mais on le voit tous les jours: la terre se venge. L'homme doit retrouver l'humilité. Et le paysage est l'occasion d'une prise de conscience...

Qui peut être cruelle. Sur le chemin Paris-Trouville, par exemple (220 kilomètres), pas une fois je n'ai vu ou entendu un oiseau. Il n'y a plus d'oiseaux. Comme il n'y a plus de sauterelles dans les chemins herbeux. En revanche, quel bonheur de voir des vaches dans un champ! Elles regardent les promeneurs avec leurs longs cils sans s'arrêter de manger. On marche, elles digèrent. Attention aux modes! Les vegans militants se rendent-ils compte des effets pernicieux qu'ils induisent? Il y a des régions où il n'y a plus personne. Il reste les animaux. Que restera-t-il quand ils seront partis?

Enfin, impossible de parler de la marche sans évoquer le changement climatique. La réponse politique est encore dérisoire. Voire grotesque. Un naufrage. Les mesurettes préconisées ne sont qu'agitation ou bouées trouées. La France a choisi la politique des petits gestes individuels. Petits gestes, petites économies, soit. Mais rien ne se passera sans une remise en cause de notre modèle de consommation.

L'homme moderne se devait être un citoyen du monde, connecté et sans frontière, habitué aux échanges internationaux, un voyageur familier des écrans et des aéroports. Mais on peut voyager autrement qu'en avion ou en voiture et sans être obligé d'aller voir les Maldives ou les Galapagos. S'il fallait un geste symbolique, l'Union européenne aurait été plus inspirée en renonçant à payer les voyages en avion des 100.000 étudiants d'Erasmus et en s'intéressant à l'indécence des transporteurs aériens low cost financés par les régions. Le voyage à pied est non seulement le plus sain et le plus riche en émotions, mais aussi le plus adapté aux enjeux du moment.

On peut parier que la marche sera dans dix, quinze ans, le loisir de demain. Elle doit l'être. Il y a déjà un business de la marche, mais le défi impose un pas de plus. Faire travailler ensemble les collectivités territoriales, les transporteurs (les taxis qui peuvent porter les bagages entre deux étapes), les soignants (pourquoi pas des points santé dans les pharmacies), les bénévoles (qui entretiennent les sentiers de grande randonnée), organiser des parcours et des relais pour proposer un loisir de salut public.

Que faut-il? Un parcours balisé, des gîtes réguliers et une table attractive (on peut marcher sans être ascète!). Ce serait un comble si parmi les «marcheurs» fidèles au président, il n'y en avait pas un pour relever le gant. En avant, marche!

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