Culture

La danse jazz, grande oubliée des scènes françaises?

Temps de lecture : 5 min

Dynamique et très apprécié dans les écoles, ce style est malheureusement délaissé par les institutions culturelles, au contraire de la danse contemporaine.

Même si le jazz ne se danse plus forcément sur de la musique jazz, on y retrouve la relation aux sonorités et au rythme propre à ce style. | Capture d'écran The Kennedy Center via Youtube
Même si le jazz ne se danse plus forcément sur de la musique jazz, on y retrouve la relation aux sonorités et au rythme propre à ce style. | Capture d'écran The Kennedy Center via Youtube

«C'est la danse la plus pratiquée en France, mais c'est la plus absente de la scène française.» Wayne Barbaste, chorégraphe et fondateur de la compagnie Calabash, à Lyon, résume ainsi le paradoxe de la danse jazz, grande absente des programmations chorégraphiques de l'Hexagone. «Il y a vingt ans, la programmation jazz représentait 0,01% des spectacles qu'on pouvait voir sur les scènes nationales. Depuis, la situation a encore empiré», regrette également Émilie Juppin, ancienne danseuse dans plusieurs compagnies jazz, qui dirige aujourd'hui sa propre école à Montreuil.

Née aux États-Unis, la danse jazz se pratiquait à l'origine en couple par les Noirs américains sur des musiques jazz, et s'est progressivement enrichie de nombreuses influences, allant du charleston aux danses traditionnelles européennes. Dans les années 1940, plusieurs chorégraphes, comme Jack Cole, en ont fait une danse académique pour l'amener sur scène.

Elle est arrivée en France plus tardivement, notamment sous l'influence du danseur et chorégraphe Matt Mattox. Très populaire, elle est également devenue la reine des comédies musicales: West Side Story, Chicago ou encore Sweet Charity n'en sont que quelques exemples parmi d'autres.

Un style divers et métissé

Malgré toutes ces évolutions, certaines caractéristiques perdurent. Même si le jazz ne se danse plus forcément sur de la musique jazz, on y retrouve la relation aux sonorités et au rythme propre à ce style. «Le jazz, c'est le travail sur la rythmicité, la polyrythmie, la syncope [des types de rythmes à la base de la musique jazz, ndlr]. Ensuite, c'est comme faire la cuisine: chacun va organiser ça comme il le souhaite pour créer quelque chose», explique Wayne Barbaste.

Dans sa gestuelle aussi, ce style a un certain nombre de spécificités. «Ce n'est pas que ce qu'on voit dans la série Fame», sourit Émilie Juppin, pour qui le jazz se caractérise par «beaucoup de déséquilibres, beaucoup d'isolation de certaines partie du corps, la part très importante de l'improvisation, et beaucoup d'attention portée aux appuis dans le sol».

Pour Wayne Barbaste, il ne s'agit d'ailleurs pas que d'une danse. «Quand je parle de la danse, en fait, je parle aussi de la culture jazz. C'est la musique, c'est la danse, c'est une façon d'être, de penser, de résister, de s'engager au niveau politique et social. Elle est à la fois très présente et très absente en France. D'ailleurs, tout ce que le hip-hop est aujourd'hui, le jazz l'est déjà depuis plus de trente ans. Le hip-hop, c'est l'enfant du jazz.»

«On a vu le contemporain s'enrichir et le jazz continuer à se quereller»

Pourtant, malgré cette histoire, malgré son succès international grâce à des compagnies comme Alvin Ailey ou les Ballets Jazz de Montréal, malgré sa popularité auprès des élèves des écoles de danse, la danse jazz est très peu présente sur les scènes françaises. Pour Wayne Barbaste, les raisons sont à chercher dans son histoire dans l'Hexagone.

«Les personnalités de la danse jazz n'ont pas su se rassembler et mettre en place de vrais dispositifs qui permettaient de l'identifier comme une danse créative. Dans les années 1970-1980, il y a eu un vrai engouement pour la culture jazz en France. Ça a donné une certaine popularité à des chorégraphes, ou a des professeurs de danse.» Ce qui a aussi amené à des rivalités. «Dans la danse contemporaine, ils ont su se mettre autour d'une table et discuter, pour amener les pouvoirs publics à développer ce style. En jazz, ils ont eu cette opportunité mais ne l'ont pas saisie, par individualisme.»

Ces rivalités, d'après Émilie Juppin, se définissent aussi par l'existence de débats sur la définition même du jazz. «Comme c'est une danse de métissage, on a du mal à savoir quand elle commence et quand elle finit. Est-ce qu'on inclut le cabaret? Est-ce qu'on inclut certaines danses de rue, comme le street jazz, et où est la frontière avec le hip-hop? Est-ce qu'on inclut les shows commerciaux façon Disneyland? Certains puristes ont voulu la garder telle qu'elle était dans les années 1970-1980, et ont considéré que certaines évolutions n'étaient plus du jazz. Au fur et à mesure du temps, on a vu le contemporain s'enrichir et le jazz continuer à se quereller.»

Un deuxième problème, en partie lié à ce manque de dynamique collective, tient au fait que les institutions culturelles soutiennent très peu les spectacles de danse jazz. «Il y a un vrai problème de la connaissance de l'histoire et de la culture jazz. Forcément, si les pouvoirs politiques ne connaissent pas cette culture, ils ne peuvent pas la défendre», constate Wayne Barbaste.

«On est dans un cercle vicieux où, comme la danse jazz n'a pas de visibilité, elle ne suscite pas d'envie de la part des gens qui font la programmation, résume Émilie Juppin. Le contemporain a suscité énormément d'intérêt de la part du ministère de la Culture, et a glané beaucoup de subventions. Le classique en a pâti, mais, par tradition, a quand même réussi à garder ses plus grandes compagnies. Mais le jazz, qui était déjà très peu présent, en a beaucoup souffert.»

Un style pourtant bien vivant

La danse jazz française, pourtant, existe bel et bien, et elle est même très dynamique. «On peut voir beaucoup de création en studio, par des professeurs ou des chorégraphes. Le problème, c'est de passer du studio à la scène», note Émilie Juppin.

À défaut, c'est dans les écoles que se déploie tout le potentiel créatif de la danse jazz. Et les élèves sont nombreux à se tourner vers cette discipline. À l'examen technique du diplôme d'État de professeur de danse, c'est la danse jazz qui, avec cent-trente-trois candidats reçus, comptait le plus de lauréats, avant le contemporain et bien avant le classique, preuve de sa popularité dans les écoles. «Elle plaît aux élèves de par ses caractéristiques, son énergie, mais aussi parce qu'elle peut se danser sur toutes sortes de musiques, du jazz à la variété, en passant par le classique», constate l'ancienne danseuse, forte de son expérience en tant qu'enseignante.

«Ce qui peut leur plaire aussi, c'est aussi la philosophie de la danse jazz, le métissage, les valeurs que ça porte. Certains professeurs vont passer à côté de cette notion-là, mais je pense que la danse jazz accueille tous les corps, toutes les ethnies, tous les âges, elle a peu de limites en fait.» C'est en tout cas le constat qu'Émilie Juppin a fait elle-même au début de sa carrière de danseuse: «J'étais plutôt classique, jusqu'à ce qu'on se rende compte que mon corps n'aurait été conforme aux esthétiques de la danse classique de l'époque qu'avec des régimes et un travail très stricts. La danse jazz m'accueillait avec grand plaisir, et tout ce que j'aimais faire en danse était présent en jazz. Je me suis vraiment épanouie dans ce style.»

Même si elle s'inquiète de l'avenir du jazz en France, elle regarde avec optimisme l'arrivée d'une nouvelle génération qui défend «bec et ongles» ce style. C'est aussi l'avis de Wayne Barbaste: «Il y a un certain jazz aujourd'hui qui est propre à la France, et qui n'existe pas aux États-Unis

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