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Guerre en Ukraine: que peut nous enseigner la crise des missiles de Cuba?

Temps de lecture : 7 min

La possibilité que la guerre menée par la Russie dégénère en guerre nucléaire pousse beaucoup d'observateurs à évoquer cet épisode clé de la Guerre froide. Toutefois, les deux situations sont très différentes.

Rencontre entre John F. Kennedy et Nikita Khrouchtchev, le 3 juin 1961 à Vienne. | Département d'État américain via Wikimedia Commons 
Rencontre entre John F. Kennedy et Nikita Khrouchtchev, le 3 juin 1961 à Vienne. | Département d'État américain via Wikimedia Commons 

La crise des missiles de Cuba semble être sur toutes les lèvres. Juste à temps pour son 60e anniversaire.

Le président américain Joe Biden a prévenu, le 6 octobre, que la menace faite par Vladimir Poutine d'utiliser l'arme nucléaire en Ukraine laissait envisager «la perspective d'un Armageddon» inédite «depuis Kennedy et la crise des missiles de Cuba». Et de la même manière que John Fitzgerald Kennedy avait réussi à conclure, avec Nikita Khrouchtchev, un accord lui permettant de sauver la face pour qu'il retire ses missiles de Cuba en 1962, Joe Biden s'est demandé quel type d'accord pourrait aujourd'hui inciter Poutine à retirer ses troupes d'Ukraine. «Nous sommes en train d'essayer de déterminer quelle pourrait être la rampe de sortie pour Poutine», a-t-il déclaré.

D'innombrables analystes, journalistes et commentateurs ont eu recours à la même comparaison –tant pour décrire l'ampleur des risques que pour évoquer une sortie diplomatique. Toutefois, s'il est utile de tirer des leçons de l'histoire, les comparaisons avec le passé peuvent aussi parfois être trompeuses. Des crises en apparence similaires peuvent, dans les faits, être si différentes qu'aucune leçon ne puisse en être tirée.

Il y a un vieux dicton qui dit que «l'histoire ne se répète pas, mais elle rime souvent». C'est vrai, mais il arrive aussi qu'elle ne rime pas du tout. Pour dire les choses clairement: ce qu'il se passe en ce moment en Ukraine est très différent de ce qui a eu lieu en 1962 à Cuba et les solutions à trouver pour y mettre un terme doivent elles aussi être très différentes. Pour tout dire, il se peut même qu'il n'y en ait aucune de bonne.

Poutine n'est pas Khrouchtchev

Rappelons brièvement la manière dont s'est déroulée la crise des missiles à Cuba. En octobre 1962, des avions-espions U-2 repèrent que l'Union soviétique est en train d'installer des missiles nucléaires à Cuba. Kennedy organise alors un blocus naval de l'île et menace de détruire les missiles. La situation semble dans l'impasse et se tend de plus en plus, jusqu'à ce que, au bout de treize jours, Khrouchtchev accepte de retirer ses missiles de Cuba si Kennedy retire des missiles américains très similaires de ses bases en Turquie. Contre l'avis de tous ses conseillers, Kennedy accepte l'accord, à la condition que les clauses du deal côté américain restent secrètes (et ce fut le cas vingt années durant).

Au début du mois de février 2022, alors que Poutine se préparait à envahir l'Ukraine, Joe Biden et ses principaux collaborateurs ont tenté (en se rappelant clairement l'accord entre Kennedy et Khrouchtchev) de trouver un moyen de permettre au dirigeant russe de se retirer en sauvant la face.

Poutine s'étant inquiété d'un risque d'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN, et les envoyés de Biden lui avaient fait savoir que cela n'arriverait pas s'il faisait marche arrière. Ils lui avaient également proposé de dialoguer ouvertement à propos de toute autre crainte que Poutine aurait pu avoir au sujet d'un éventuel rapprochement du gouvernement de Kiev avec l'Occident.

C'est donc la première différence qu'il y a entre le Cuba de 1962 et l'Ukraine de 2022. Khrouchtchev espérait une porte de sortie. Dès lors que les États-Unis ont détecté qu'il était en train d'installer des missiles, il a su qu'il allait devoir abandonner. En revanche, il semble maintenant évident, rétrospectivement, que Poutine n'avait aucun intérêt (et n'en a toujours pas) à faire marche arrière.

Leur mission, empêcher la guerre

En fait, ses ambitions se sont même accrues au fur et à mesure que la guerre a progressé. Quand le président ukrainien Volodymyr Zelensky a annoncé qu'il avait reconsidéré sa demande d'adhésion à l'OTAN, Vladimir Poutine a tout simplement fait monter les enchères, en accusant tout d'abord l'Ukraine de commettre un «génocide» dans les provinces de l'est du pays, avant d'accuser le gouvernement de Zelensky d'être «nazi» et, enfin, en niant sa souveraineté à l'Ukraine, annexant les zones déjà occupées par les troupes russes, non sans envisager de ramener le pays tout entier dans le giron de Moscou (comme à l'époque de l'Empire russe). Difficile de trouver, ici, de la place pour des compromis permettant de sauver la face.

Une deuxième différence, beaucoup plus notable, est qu'il n'y avait pas encore eu de coups de feu échangés lorsque fut conclu l'accord de 1962. Enfin, à deux exceptions près, tout de même: le dernier jour de la crise des missiles, un avion-espion américain U-2 a été abattu au-dessus de Cuba (action qu'aucun officier soviétique n'avait autorisée). Auparavant, un navire américain avait lâché une grenade anti-sous-marine, geste qu'un commandant de sous-marin soviétique avait pris pour une attaque, lui faisant croire que la guerre avait été déclarée et l'incitant à ordonner le lancement d'une torpille nucléaire (un ordre que l'un de ses subalternes refusa heureusement de valider).

C'est l'une des grandes leçons d'octobre 1962: s'il y a bien des moments où les États-Unis et l'URSS ont frôlé la guerre lors de cette crise, c'est lorsqu'il y a eu des accidents, ou que des acteurs trop excités ont mal interprété ce qu'ils avaient vu. Il est important que les personnes au sommet des chaînes de commande gardent un contrôle absolu. Nous avons de la chance qu'à l'époque, Kennedy et Khrouchtchev aient voulu éviter la guerre.

L'important était que leur mission (ce qui permettait de mesurer leur succès) était d'empêcher la guerre d'exploser. De bien des manières, c'était une tâche plus facile que celle à laquelle doivent aujourd'hui faire face Biden, Zelensky et les alliés de l'OTAN: arrêter la guerre ou la gagner, sans déclencher un conflit plus important.

Kennedy et Khrouchtchev ont été tellement effrayés d'avoir frôlé l'anéantissement du monde que, dans les mois qui ont suivi la fin de la crise, ils ont pris des mesures destinées à mettre fin à la guerre froide, notamment la mise en place d'une ligne téléphonique directe, un traité de limitation des armes nucléaires et plusieurs autres réunions sur le désarmement. Malheureusement, ce prélude à une détente des relations se ternit en 1963, lorsque Kennedy est assassiné, et prend même fin en octobre 1964, quand Khrouchtchev est renversé par ses opposants conservateurs.

Position de faiblesse, illusion
de force

Enfin, au début de la crise des missiles, Khrouchtchev était dans une position de faiblesse désespérée. Au cours des années précédentes, il avait prétendu que l'Union soviétique fabriquait des missiles balistiques intercontinentaux «comme des saucisses». C'était faux, mais les agents du renseignement de l'U.S. Air Force intelligence ont cautionné ce mensonge, parce qu'ils savaient que plus les Soviétiques semblaient avoir de missiles, plus ils pourraient en avoir eux-mêmes en réponse. Toutefois, au printemps 1961, les photos prises par les nouveaux satellites-espions américains montrèrent à Kennedy que les Soviétiques n'en avaient pas tant que cela.

Khrouchtchev craignait que les États-Unis ne soient les premiers à lancer une frappe nucléaire, car il était au courant que les Américains savaient qu'il serait incapable de riposter si cela avait lieu. Il s'était empressé d'installer quelques missiles de portée moyenne à Cuba afin de pallier ce manque, de manière à ce que l'URSS puisse encore répondre en cas d'attaque américaine… et donc faire office de dissuasion –un missile à moyenne portée lancé de Cuba pourrait atteindre les mêmes cibles, aux États-Unis, qu'un missile intercontinental lancé depuis Moscou.

Comme nous avons pu nous en rendre compte, Poutine est parti pour l'Ukraine en étant beaucoup moins bien armé qu'il ne le pensait (et que nous le pensions aussi). Mais, à l'époque, il croyait être en position de force. Pour des raisons encore inconnues, il pensait qu'il suffirait de quelques jours pour que Kiev capitule, que la plupart des Ukrainiens accueilleraient les Russes en libérateurs et que les pays occidentaux (qui semblaient divisés, qui n'avaient quasiment pas réagi quand il avait annexé la Crimée et qui, pour certains, dépendaient lourdement de son pétrole et de son gaz) ne réagiraient pas. Il s'est trompé sur tous les points.

Une porte de sortie pour Poutine?

Pour résumer, Khrouchtchev savait qu'il devrait faire marche arrière presque dès le début de la crise. Il avait donc eu le temps de préparer le terrain. Pour que Poutine fasse marche arrière à ce stade, il devrait admettre son erreur… et subir une chute beaucoup plus importante.

Les scénarios «Armageddon» supposent que l'armée russe, déjà mise en déroute par les multiples offensives ukrainiennes, soit encore plus malmenée, au point d'être au bord de la défaire et que Poutine, désespéré, finisse par tirer une ou deux bombes nucléaires à faible portée dans l'espoir de choquer les alliés occidentaux de l'Ukraine et de les forcer à négocier pour éviter une nouvelle escalade.

Poutine pense que les États-Unis et l'OTAN ne s'aventureront pas dans une guerre nucléaire totale uniquement pour sauver l'Ukraine. Il a raison sur ce point, mais il n'a pas nécessairement raison d'en conclure que cela nous forcerait à mettre un terme à la guerre. Nous pourrions continuer à nous battre. Les Ukrainiens le feraient certainement. D'autres missiles nucléaires pourraient être envoyés. C'est pourquoi Joe Biden a déclaré (autant à titre d'avertissement que de constat) qu'une «guerre nucléaire limitée» ne serait peut-être pas impossible. C'est tout simplement ainsi que les choses marchent.

C'est pourquoi beaucoup (même quand ils sont totalement du côté de l'Ukraine dans cette guerre) cherchent à trouver une porte de sortie pour Poutine. Pourrait-il y en avoir une? Il semble qu'il apprécierait un cessez-le-feu qui maintiendrait toutes les forces en place, reconnaîtrait l'annexion par la Russie des quatre régions d'Ukraine et promettrait la neutralité de l'Ukraine dans les oppositions Orient-Occident.

Toutefois, cela équivaudrait à une capitulation de l'Ukraine (et rien ne dit que le cessez-le-feu durerait). Tout vrai cessez-le-feu négocié devrait démarrer par le retrait total des troupes russes d'Ukraine. À partir de là, il pourrait y avoir des négociations au sujet de la place de l'Ukraine dans l'Europe, ou de vrais référendums dans les régions de Donetsk, de Lougansk et en Crimée. Mais pas avant. Cela étant, la perspective d'une porte de sortie semble peu probable. Les leçons de la crise des missiles conviendraient mieux à un leader russe qui comprendrait son erreur et souhaiterait la paix.

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