Santé

«L'I3P infiltrée», un portrait brut de la psychiatrie ordinaire

Temps de lecture : 5 min

Le journaliste Valentin Gendrot a observé incognito les rouages de l'infirmerie psychiatrique de la préfecture de police, qui accueille les personnes arrêtées présentant des troubles mentaux manifestes. Il en tire un récit saisissant.

Le journaliste Valentin Gendrot a passé quinze mois au milieu de personnes en crise à l'infirmerie psychiatrique de la préfecture de police de Paris. | geralt via Pixabay
Le journaliste Valentin Gendrot a passé quinze mois au milieu de personnes en crise à l'infirmerie psychiatrique de la préfecture de police de Paris. | geralt via Pixabay

Gestion des cas difficiles, hospitalisations avec et sans consentement, irresponsabilité pénale, manque de moyens…

Le journaliste Valentin Gendrot a passé quinze mois dans l'infirmerie psychiatrique de la préfecture de police de Paris, «l'I3P», qui accueille les personnes arrêtées présentant des troubles mentaux manifestes.

Dans ce sas de la folie ordinaire, le journaliste est allé à la rencontre des malades, des infirmiers et des médecins. Le récit saisissant qu'il en tire, L'I3P infiltrée, publié le 12 octobre 2022 aux éditions Albin Michel, dévoile la face cachée de la société à travers le fonctionnement d'une structure où se concentrent tout son mal-être et sa misère. Nous en publions ici un extrait.

Avant-propos

La psychiatrie et les faits divers font vendre lorsque le sang coule. Dans les rues, les transports en commun, ou sur le palier de notre porte, nous avons tous croisé des personnes au comportement suspect, anormal car ivres, droguées ou en état de décompensation psychique. Dans pareil cas, on imagine toujours le pire. L'imprévisible. La peur prend le pas sur le rationnel, ce réflexe habituel finalement dans ce genre de circonstances. C'est ainsi qu'est née l'idée de ce livre.

Comme tout le monde, je n'échappe pas à la règle.

Je me souviens de l'affaire Romain Dupuy. En 2004, ce jeune schizophrène a tué deux soignantes dans un hôpital psychiatrique à Pau. J'avais 16 ans. Je le confesse, quand de telles affaires éclatent au grand jour, je me rue sur les articles en ligne et sur les chaînes d'info en continu. L'envie de savoir. L'indiscrétion. Le voyeurisme de l'exceptionnel. Ce besoin peut-être aussi d'avoir quelque chose à raconter ou un avis à formuler sur l'anormalité de tels actes.

En novembre 2017, fraîchement sorti de l'école de police de Saint-Malo, je pensais infiltrer un commissariat. Je me suis retrouvé sans le vouloir dans une structure psychiatrique, sans rien connaître du sujet. L'infiltration conçue comme une forme renouvelée du journalisme. Une plongée dans l'inconnu pour aller poser ses yeux sur l'invisible.

Je n'ai jamais consulté de toute mon existence, pas plus que je ne suis allé faire de visite dans des institutions psychiatriques. Dans mon entourage, personne n'est sujet à la dépression ou à la maladie mentale. Souvent même, je fuis les personnes concernées par de telles pathologies.

Cette fois, je suis resté quinze mois au milieu de ces personnes en crise*. J'ai observé, pris discrètement des notes et enregistré certaines conversations. Sans avoir accès aux dossiers médicaux, j'ai eu connaissance d'informations qui m'ont permis de mieux prendre en compte la gravité de la situation. J'ai ensuite voulu aller plus loin et retrouver plusieurs de ces patients. Ceux qui suscitent la peur, la dangerosité pour eux-mêmes ou pour les autres. J'ai parlé avec leurs proches, avec des médecins, des infirmiers qui vivent à leur contact.

Et j'ai dressé, au terme de cette exploration, le portrait d'une France inconnue qui m'a touché.

Première partie: Dérives – Chapitre 1: Elsa

Il est 17h35 lorsque je reçois une notification France Info sur mon téléphone. «#INCENDIE. À l'issue d'un examen médical et d'un examen de comportement, une personne a été admise à l'infirmerie psychiatrique de la préfecture de police de Paris.»

La nuit précédente, celle du 4 au 5 février 2019, un incendie s'est propagé dans un immeuble de la rue Erlanger, dans le XVIe arrondissement. Il était 0h30. Huit étages sont partis en fumée. Malgré 200 pompiers mobilisés, le bilan est lourd. Dix personnes ont péri. Quatre-vingt-seize autres sont blessées. C'est l'incendie le plus meurtrier enregistré depuis quatorze ans dans la capitale.

L'enquête est confiée au 1er DPJ, le premier district de police judiciaire. Les flics soupçonnent une femme d'être à l'origine du sinistre. Elle est retrouvée dans la nuit, ivre, après avoir tenté de mettre le feu à une voiture. Elle est placée en garde à vue, pour «destruction volontaire par incendie ayant entraîné la mort et des blessures».

La quadragénaire nie les faits et présente des troubles manifestes du comportement. Examinée par un psychiatre, Elsa B. lui explique être «médium». Polytoxicomane, elle fume en moyenne dix joints par jour, prend de la coke et boit de l'alcool. La nuit du drame, elle a consommé du vin rouge et du shit.

Sur les chaînes d'info en continu, des commentateurs reconstituent l'affaire. Des habitants de l'immeuble racontent leur nuit d'horreur. Le voisin de palier de la suspecte apporte son témoignage aux enquêteurs. La soirée du drame, cet homme, un pompier, a appelé la police pour se plaindre du bruit causé par sa voisine. Ils étaient en conflit larvé depuis plusieurs semaines. Les policiers repartis, Elsa B. lui aurait tenu ces propos: «Regarde-moi droit dans les yeux. Toi qui aimes les flammes, ça va te faire tout drôle quand ça va exploser.»

Peut-on, dès lors, parler de désastre annoncé?

Le lendemain, je reçois une autre alerte France Info. «Incendie à Paris: la suspecte est sortie de son 13e séjour en hôpital psychiatrique depuis six jours, “sur décision médicale”», explique Rémy Heitz, alors procureur de la République de Paris. Elsa B. revient de Sainte-Anne et d'une hospitalisation à la demande de sa propre famille, pour «surexcitation psychique». D'ailleurs, elle aurait fugué au cours de son séjour.

«Les traitements sont inefficaces. Ma vie est merdique. En sortant, je picolerai encore. Je vais me tuer à petit feu. Vous n'y pouvez rien.»
Elsa B., incendiaire présumée de la rue Erlanger

De fait, son dossier médical comporte de nombreuses hospitalisations. Depuis ses 16 ans, les diagnostics des psychiatres oscillent entre troubles bipolaires, personnalité borderline et polytoxicomanie. Elle a été hospitalisée pour des troubles du comportement sur fond de prise de drogues ou d'alcool. Comme beaucoup de bipolaires, elle a tenté de se suicider à plusieurs reprises.

En 2015, elle a été hospitalisée à Sainte-Anne. Elle s'est confiée alors au psychiatre chargé de l'examiner. «Les traitements sont inefficaces. Ma vie est merdique. En sortant, je picolerai encore. Je vais me tuer à petit feu. Vous n'y pouvez rien.» La même année, elle a mis le feu à sa chambre d'hôpital. Puis, après un vol, elle a tenté d'incendier un magasin. Aucun psychiatre n'a cherché à trouver d'explication aux multiples actes pyromanes de cette femme.

L'existence d'Elsa oscille entre courts séjours à Sainte-Anne, deux ou trois semaines en moyenne, et des retours dans son appartement du XVIe, que lui loue sa mère. Elsa ne travaille plus depuis plusieurs années et touche une allocation adulte handicapé (AAH). Libre, elle doit se rendre dans un CMP, un centre médico-psychologique, pour son suivi médical et pour y recevoir son traitement. Depuis plusieurs années, elle ingurgite du Tercian, un neuroleptique parfois utilisé pour soigner des personnes bipolaires.

Sur BFM, on parle encore de l'incendiaire de la rue Erlanger. Une de ses amies témoigne:

«À jeun, elle était incapable de faire du mal à qui que ce soit. Et puis, sous alcool, on devient, elle, moi, et beaucoup d'autres, des monstres. On ne se souvient de rien, on avait des trous noirs, à cause du mélange alcool-médicaments.»

Le soir, un psychiatre estime que l'état de santé mentale d'Elsa B. ne nécessite pas une nouvelle hospitalisation. Elle retourne en garde à vue. Depuis, elle a été mise en examen et incarcérée. Un procès devant une cour d'assises est prévu. Bienvenue au pays des gens-qui-vont-pas-bien, contrée qu'on ne peut vraiment connaître que de l'intérieur!

* Les noms des soignants et des patients recontrés ont été changés pour protéger leur anonymat, chaque fois qu'ils en ont exprimé le désir.

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