Société

«J'ai eu des pensées suicidaires»: les graves conséquences du «revenge porn» pour les victimes

Temps de lecture : 5 min

[Épisode 1] Quand elle ne mène pas au suicide, la pornodivulgation est à la source d'importants traumatismes. Pour lutter contre ce fléau, il y a une solution: l'éducation au consentement.

«J'étais là, avec un copain, quand des garçons se sont mis à me regarder salement, en rigolant», raconte Mia Landsem, dont une photo intime a été diffusée par un ex. | Luca Nardone via Pexels
«J'étais là, avec un copain, quand des garçons se sont mis à me regarder salement, en rigolant», raconte Mia Landsem, dont une photo intime a été diffusée par un ex. | Luca Nardone via Pexels

De l'avis de tous, Maëlle était solaire. Elle apprenait la boxe, s'était inscrite dans un club de foot et puis aux scouts, avec qui elle partait en camp, joyeusement, chaque été. «Elle était sensible, elle avait de l'humour, elle avait de petites questions sur la vie, c'était drôle, se remémore sa mère, Zara Chiarolini. C'était des questions auxquelles on n'aurait jamais pensé.»

Courant 2019, cette jeune Belge aux cheveux bruns mi-longs a été victime de harcèlement. Espérant la protéger, Zara Chiarolini l'a changée d'établissement. Mais il y a eu ce petit copain, plus vieux d'un an, qui a montré des photos et des vidéos intimes de la jeune fille à son cercle proche.

Par la force de la viralité, l'affaire s'est étendue au reste du nouveau collège. Les images ont atteint de nouveaux cercles numériques, «ce type de groupes où on va sous pseudo, où des hommes s'échangent des vidéos et photos de femmes dénudées». En ligne, hors ligne, le harcèlement a recommencé. Le vendredi 31 janvier 2020, Maëlle s'est ôtée la vie. Elle avait 14 ans.

La jeune Maëlle. | Famille Chiarolini

L'affaire n'est pas un cas isolé. En 2007, des images intimes de Laure Manaudou ont circulé en ligne –la nageuse accuse son ex, qui conteste les avoir diffusées. En 2014, les photos de Jennifer Lawrence, Kirsten Dunst et d'autres stars hollywoodiennes dénudées ont été publiées après le hack de leurs comptes iCloud. En 2020, Benjamin Griveaux a retiré sa candidature à la mairie de Paris après la divulgation d'images sexuelles le concernant.

La diffusion non consentie d'images à caractère sexuel est un type d'agression qui touche des gens de tous les âges, célébrités comme anonymes, partout en Europe et dans le monde. En France, en 2021, plus d'une personne sur dix (12%) interrogées par l'association Féministes contre le cyberharcèlement affirmait avoir subi une diffusion non consentie d'images «dégradantes ou intimes». Dans trois cas sur quatre, selon une étude de l'université britannique d'Exeter, les victimes, comme Maëlle, sont des femmes.

«La victime va souvent
beaucoup s'en vouloir»

En 2015, l'ex de Mia Landsem a fait fuiter une image intime d'elle. La photo a rapidement fait le tour de la ville. «J'étais dans un bar à Trondheim, en Norvège, tout juste majeure: c'était la première fois que je pouvais boire une bière légalement. J'étais là, avec un copain, quand des garçons se sont mis à me regarder salement, en rigolant», se remémore-t-elle. «Ils m'ont demandé: “C'est toi la porn star?” Je crois que j'ai fait une sorte de black-out. Et puis, j'ai couru dans les toilettes pour pleurer.»

Après cette soirée, la jeune femme passe deux années difficiles. L'ex à qui elle avait envoyé la photo use de tous les moyens pour la convaincre de ne pas porter plainte. «J'avais des problèmes de concentration, je faisais de l'anxiété, j'ai eu des pensées suicidaires. J'étais très déprimée.»

Mia Landsem, 25 ans, est spécialiste en cybersécurité le jour, hacktiviste sur son temps libre. Sur son cou, un tatouage qui signifie «courage». | Ingri Bergo

Pour les victimes, le traumatisme est important, car elles «sont envahies d'un profond sentiment d'impuissance, en particulier quand ça arrive à un âge où vous avez l'impression que votre monde tourne autour de ce que les gens pensent de vous», explique la psychologue Christine Ludvigsen. Selon le sondage de Féministes contre le cyberharcèlement, 45% de celles dont les images ont été diffusées à plusieurs reprises déclarent avoir pensé au suicide.

Ce qui est difficile à comprendre, «tant pour l'agresseur que pour la victime», note l'avocate Rachel-Flore Pardo, également cofondatrice de l'association Stop Fisha, c'est que s'il peut y avoir eu consentement au moment de prendre la photo. «Cela ne signifie pas qu'il y eu consentement pour la diffuser. Cette ambiguïté fait que la victime va souvent beaucoup s'en vouloir et ne même pas considérer qu'elle n'est pas coupable.» Pourtant, diffuser ce type de contenu privé est un délit, passible en France de deux ans de prison et 60.000 euros d'amende.

Une agression multiforme

Comme dans le cas de Maëlle, la directrice de Revenge Porn Helpline UK, Sophie Mortimer, constate que «l'image a souvent été partagée de manière consensuelle avec un ancien partenaire. C'est dans un second temps qu'elle est diffusée sans consentement.» Si ces affaires sont fréquemment qualifiées de «revenge porn», l'appellation est contestée par des spécialistes et des personnes concernées, car la notion de revanche sous-entend une responsabilité de la victime, et celle de pornographie est éloignée du sens que les femmes donnaient à la photo de leur corps au moment de la prendre.

Surtout, tel qu'inscrit dans la loi française, le délit de diffusion non consentie de contenu à caractère sexuel recouvre une série d'autres possibilités. «Ça peut être une amie avec qui vous aviez pris des photos qui décide de la diffuser, expose Rachel-Flore Pardo. Ça peut être quelqu'un que vous ne connaissez absolument pas, qui arrive à infiltrer vos outils de communication électronique, à voler une de vos photos et à la diffuser.»

Cela peut, aussi, être une image qui a été prise sans la connaissance de la victime, sous sa jupe (on parle d'upskirting), dans un espace public, voire pendant un acte sexuel. Ou encore un montage photo ou vidéo du visage de la personne sur le corps d'une actrice pornographique: on parle alors de deepfakes –en 2019, la totalité des deepfakes pornographiques concernaient des femmes, selon une étude de Deeptrace.

«Tout se diffuse plus loin
et plus vite»

«Déjà, parler de sexualité avec les parents, c'est difficile, admet la mère de Maëlle. Mais alors parler de ça…» Du haut de ses 14 ans, sa fille a tenté de raisonner l'auteur de la diffusion. À une de ses amies qui s'inquiétait, elle a répondu: «T'inquiète, je gère». «Elle était dans une démarche de recherche de solution, mais elle n'a pas trouvé vers qui se tourner.»

La diffusion non consentie d'images à caractère sexuel joue sur la convergence de plusieurs facteurs: le tabou de la sexualité en général, les pressions sociales qui pèsent sur les filles et les femmes en particulier –14% des filles britanniques interrogées par ChildNet en 2017 expliquaient avoir été poussées à partager des nudes dans l'année précédente–, le respect de la vie privée en ligne… Elle joue, aussi, sur une évolution fulgurante des pratiques numériques.

«Quand j'ai rejoint Revenge Porn Helpline il y a six ans, les gens n'avaient qu'une ou deux images de publiées, témoigne Sophie Mortimer. Maintenant, ce sont des albums, des galeries entières qui deviennent publiques.» Les sites miroirs destinés à recopier les contenus se sont eux aussi multipliés, de même que les boucles de conversation. «Tout se diffuse plus loin et plus vite.»

Les drames, pointe Rachel-Flore Pardo, ont lieu quand la victime s'est murée dans le silence. «L'enjeu est donc de leur créer autant d'espaces d'expression que nécessaire. C'est-à-dire éduquer les acteurs de la chaîne judiciaire, mais aussi l'école, les parents, les jeunes eux-mêmes…» Une éducation qui se pencherait sur la notion de consentement, «central dans cette affaire», selon la juriste Clare McGlynn.

Publier des images intimes en ligne, c'est une violation du consentement de la personne. Ça l'est au moment de prendre la photo si elle n'a pas accepté que celle-ci soit prise, mais aussi au moment de la réutiliser et de la diffuser. «Cela s'inscrit dans la discussion globale sur le consentement dans l'activité sexuelle. Cela fait également partie d'une conversation plus large autour du consentement dans le cyberespace», poursuit la juriste.

Cette enquête a été cofinancée par le Journalism Fund. L'épisode 2 est à lire ici.

Newsletters

L'Inconnue de la Seine, de jeune défunte à visage le plus embrassé de l'histoire

L'Inconnue de la Seine, de jeune défunte à visage le plus embrassé de l'histoire

L'histoire d'une jeune morte anonyme devenue source d'inspiration artistique pendant des décennies, jusqu'à influencer le visage du premier mannequin de secourisme.

Vivement lundi: l'interruption volontaire de grossesse

Vivement lundi: l'interruption volontaire de grossesse

Un vêtement qui glisse et échoue sur le sol: voilà la seule chose tragique qui devrait vous arriver avec un cintre. Malheureusement, et j'ai peine à le dire tant je pense qu'il est plein de poussière, tous les pays du monde n'ont pas la chance d'avoir notre Sénat.

Pendant qu'il commet un meurtre, un YouTubeur diffuse un faux live pour se donner un alibi

Pendant qu'il commet un meurtre, un YouTubeur diffuse un faux live pour se donner un alibi

Stephen McCullagh avait déclaré ne pas pouvoir répondre en direct aux messages du chat de la vidéo.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio