Économie

L'économie va mal: il n'y a pas assez de chômeurs

Temps de lecture : 9 min

Face à l'augmentation des prix, les banques centrales continueront d'augmenter leurs taux directeurs tant que le marché du travail restera solide. Les plus cyniques en viendraient presque à souhaiter la récession.

Selon la courbe de Phillips, qui établit une relation entre le chômage et l'inflation, si le premier monte, la seconde baisse. | geralt via Pixabay
Selon la courbe de Phillips, qui établit une relation entre le chômage et l'inflation, si le premier monte, la seconde baisse. | geralt via Pixabay

Rien ne va plus. Depuis le début de l'année, l'indice MSCI des marchés boursiers mondiaux (23 pays développés, 24 pays émergents) est en recul de plus de 26%. Certains jours, les financiers reprennent espoir: l'inflation est toujours forte, mais un pic a peut-être été atteint et les banques centrales vont pouvoir ralentir la hausse de leurs taux directeurs. On l'a vu encore le 13 octobre, lorsque l'administration américaine a annoncé une hausse des prix de 8,2% sur les douze derniers mois.

Comme le souligne un économiste de marché, il y des signes positifs, mais «le seul point peut-être encore noir, c'est le marché du travail qui reste quand même solide». Il ajoute: «Aux États-Unis, il y a une inflexion, mais ce n'est pas suffisant pour rassurer complètement les membres du Federal Reserve Board. Il faut vraiment une hausse assez importante du taux de chômage pour qu'ils soient rassurés. Or, le marché de l'emploi risque de rester assez solide à court terme. On continue d'embaucher.»

Plus de chômage pour moins d'inflation

Celui qui tient ces propos est bien conscient de ce qu'ils signifient et met des guillemets aux adjectifs «positifs» ou «négatifs» employés par les financiers pour qualifier les signaux envoyés par l'économie. Il n'empêche que beaucoup d'investisseurs partagent cette analyse et attendent avec impatience la remontée du taux de chômage. Ce n'est pas une nouveauté. Tous ceux qui ont fait quelques études d'économie ont entendu parler de la fameuse courbe de Phillips qui établit une relation entre le chômage et l'inflation: si le premier monte, la seconde baisse.

En fait, on n'est plus tout à fait sûr que cette relation, qui a été mise en évidence il y a plus de soixante ans, soit encore observable dans l'économie d'aujourd'hui. Le mois dernier, Joseph Stiglitz, prix Nobel d'économie 2001, exprimait publiquement ses doutes: «Au vu des dernières données, il serait irresponsable de la part de la Fed de créer délibérément un chômage beaucoup plus élevé, en raison d'une foi aveugle dans la pertinence permanente de la courbe de Phillips.» Et il a appelé la banque centrale américaine à observer une pause dans le durcissement de sa politique.

Il n'a pas été écouté: la Fed a encore relevé son principal taux directeur de 0,75 point le 21 septembre. Le but des banques centrales actuellement est bien de ralentir l'activité économique.

«Un cynisme absolu»?

Aurait-on pu l'éviter? Il est fortement reproché aux responsables monétaires d'avoir mis beaucoup de temps à prendre la mesure du danger et d'avoir trop tardé à agir. Mais, il y a encore quelques mois, on entendait beaucoup de discours incitant ces mêmes banques centrales à se montrer patientes et on pouvait lire de brillantes démonstrations selon lesquelles ce n'est pas une hausse des taux d'intérêt qui empêcherait le prix du baril de pétrole de monter…

Toujours est-il qu'on est arrivé au point où la récession se profile, et cela irrite certains économistes. Ainsi Ludovic Subran, chef économiste du groupe Allianz, constate que ce ne sont pas ceux qui ont le plus bénéficié des aides publiques au moment de la pandémie qui souffrent aujourd'hui le plus de l'inflation et qui risquent demain de perdre leur emploi.

«Les gens qui disent “rien de tel qu'une bonne récession” pour calmer tout ça, ce sont des gens qui ont beaucoup d'argent, observe-t-il. Je pense que c'est d'un cynisme absolu que de souhaiter que la récession calme l'inflation. On aurait dû essayer de calmer l'inflation sans tomber dans la récession. Aujourd'hui, je pense que c'est malheureusement inévitable.»

Le pire reste à venir

Ce risque de récession est-il réel? Le FMI lance un avertissement très clair: «Le ralentissement de 2023 sera généralisé, des pays représentant environ un tiers de l'économie mondiale devant enregistrer une contraction de leur activité économique cette année ou l'année prochaine. La croissance dans les trois plus grandes puissances économiques, les États-Unis, la Chine et la zone euro, restera au point mort. De façon générale, les chocs de cette année vont rouvrir les blessures dont souffrait l'économie, qui ne s'étaient que partiellement cicatrisées après la pandémie. En somme, le pire reste à venir et pour beaucoup, 2023 aura l'effet d'une récession.»

Pour la France, cela donnerait une croissance limitée à 0,7% en 2023, après 2,5% cette année et 6,8% en 2021. Les économistes de l'OFCE viennent de publier des prévisions du même ordre, avec une croissance zéro au trimestre en cours et un recul de 0,1% au premier trimestre 2023.

Malgré les mesures prises par le gouvernement, les prix augmenteraient encore plus vite que les revenus. Ainsi, sur les deux années 2022 et 2023, le pouvoir d'achat par unité de consommation reculerait de 1,4%, effaçant en grande partie les gains de 2021. L'emploi commencerait à reculer à la fin de cette année et, en 2023, on pourrait enregistrer la destruction de 175.000 emplois.

Climat social lourd

Au vu de ces prévisions, on comprend que le climat social soit assez lourd. D'un côté, les salariés voient leur pouvoir d'achat se réduire; de l'autre, les chefs d'entreprise ont un double motif d'inquiétude: dès maintenant, une baisse de leurs marges, surtout dans les secteurs les plus énergivores –comme le papier-carton, la chimie, la sidérurgie– et, pour les prochains mois, des perspectives d'activité qui s'assombrissent. Dans ces conditions, les revendications salariales des premiers risquent fort de ne pas être complètement satisfaites.

D'une situation potentiellement conflictuelle, on est passé à un conflit ouvert à TotalEnergies. En apparence, les choses sont très claires: on a d'un côté une entreprise qui croule sous les bénéfices et multiplie les gestes en faveur de ses actionnaires et de l'autre, des organisations qui réclament en vain une revalorisation des salaires, et ce sans attendre les négociations annuelles devant fixer les augmentations pour 2023. Dans ce contexte, une grève paraissait justifiée. Si les entreprises qui le peuvent n'augmentent pas les salaires, il est légitime d'engager contre elles une épreuve de force.

Le vrai et le faux

La réalité est un peu plus complexe. Les dirigeants de TotalEnergies ont sans doute sous-estimé l'ampleur du mécontentement dans le secteur du raffinage et leur communication n'a pas été très habile: la rémunération mensuelle moyenne de 5.000 euros de ses opérateurs de raffinerie avancée par l'entreprise n'est certainement pas celle de la moyenne des grévistes. Mais les arguments des uns et des autres méritent d'être regardés de plus près.

Il est exact que TotalEnergies gagne actuellement beaucoup d'argent, avec un résultat net de 10,6 milliards de dollars au premier semestre, soit une hausse de 92% par rapport à la même période de 2021. Alors que le CAC 40 est en recul de 17% depuis le début de l'année, seuls trois titres de l'indice sont en hausse, dont TotalEnergies (avec près de 17% de hausse), loin derrière Thales (+48%), mais loin aussi devant Renault (+0,65%).

Il est vrai aussi que son PDG, Patrick Pouyanné, a vu sa rémunération augmenter de près de 52% en 2021, à un peu plus de 6 millions, mais il n'est pas exact de dire qu'il «s'est augmenté»: sa rémunération suit certaines règles, un comité des rémunérations fait des propositions au conseil d'administration et le chiffre qui en résulte est soumis au vote des actionnaires, qui l'ont approuvé (éléments fixes, variables et exceptionnels) en assemblée générale à 81,25% des voix exprimées. De même, il faut rappeler, pour être honnête, que sa rémunération avait baissé de 36,4%, à 3,918 millions, en 2020, et qu'elle n'a pas encore tout à fait retrouvé le niveau atteint en 2019.

Rémunérations des PDG: un problème mondial

Certes, ces montants sont considérables. Mais on constate que Patrick Pouyanné n'est pas le mieux payé des dirigeants du CAC 40 et qu'il arrive même assez loin des plus hautes rémunérations enregistrées dans les grands groupes mondiaux. Il n'y a pas un problème TotalEnergies, mais un problème global des rémunérations versées aux dirigeants des grandes entreprises mondiales. L'écart entre ces rémunérations et celles des salariés du bas de l'échelle a atteint au cours des dernières décennies des niveaux qui n'avaient jamais été enregistrés précédemment.

Cette évolution est régulièrement dénoncée par beaucoup d'économistes et même de grandes organisations telles que l'OCDE ou le FMI, mais rien de sérieux n'a été fait au niveau international pour y remédier. Même la Chine a ses «milliardaires rouges», qui siègent au Parti communiste.

La CGT a tort lorsqu'elle affirme que «chez TotalEnergies, superprofit ne rime pas avec partage de la richesse avec les travailleurs».

Et, dans un monde ouvert, les initiatives nationales ne peuvent être que limitées. On a ainsi vu en 2021 la compagnie pétrolière Royal Dutch Shell devenir simplement Shell et déménager de La Haye à Londres pour mener une politique plus libre de rémunération de ses actionnaires et profiter d'une fiscalité plus clémente.

Pourtant, la CGT a tort lorsqu'elle affirme: «Chez TotalEnergies, superprofit ne rime pas avec partage de la richesse avec les travailleurs» –comme si le PDG et les actionnaires extérieurs étaient seuls à profiter de ces superprofits. Les dirigeants de l'organisation syndicale font mine d'ignorer qu'il existe en France depuis des lustres des dispositifs d'intéressement et de participation, ce dernier étant obligatoire dans les entreprises de plus de cinquante salariés.

Dans le cas d'une entreprise comme TotalEnergies, ces avantages ne sont pas négligeables: lorsque la direction de la communication parle d'une rémunération moyenne de 5.000 euros dans le raffinage, elle inclut 700 euros à ce titre.

Salariés et actionnaires

On pourrait ajouter que la frontière entre salariés et actionnaires n'est pas ici d'une étanchéité totale, puisque plus de 65% des salariés de la compagnie en sont actionnaires; il est clair que les gros paquets d'actions se trouvent du côté de la direction, mais quand on arrive à ce pourcentage de salariés concernés, il n'est plus possible de dire que l'actionnariat ne profite qu'à un petit nombre.

Il est par ailleurs probable que le chiffre cité ici, extrait du rapport annuel 2021, soit déjà dépassé puisqu'une augmentation de capital réservée aux salariés a encore eu lieu en juin dernier. La part des salariés dans le capital de la compagnie s'élève désormais à 7,26%, alors que la moyenne dans le CAC 40 est de seulement 3,5%.

Cela dit, dans un groupe comme TotalEnergies, qui compte plus de 100.000 salariés, tous ne sont pas logés à la même enseigne. Ce n'est pas un hasard si les problèmes sociaux au sein du groupe surgissent presque toujours dans le raffinage. Ce secteur est d'une rentabilité très variable, en fonction des prix internationaux du pétrole brut et des produits raffinés; la concurrence y est très vive.

Au cours des dernières décennies, plusieurs raffineries ont été fermées ou reconverties dans l'Hexagone, et il n'en subsiste plus que huit. La marge brute de raffinage, qui s'élevait à 46 euros la tonne en moyenne en 2015, est tombée à 11 euros en 2020 après avoir été négative certains mois; elle est remontée très fortement à partir du deuxième semestre 2021 et a atteint un pic à 156 euros en avril 2022. Selon les derniers chiffres connus, elle s'établissait encore à un niveau élevé –121 euros la tonne– en septembre. Mais il est certain que la forte variation de la rentabilité du secteur incite ses dirigeants à une certaine prudence en matière de politique salariale.

Exigences contradictoires

De ce point de vue, les salariés du raffinage se retrouvent dans une situation très comparable à celle de la majorité des salariés français, qui constatent la baisse de leur pouvoir d'achat, tandis que les dirigeants des entreprises ont bien conscience de ce problème mais craignent de trop charger la barque au moment où se lève un vent mauvais.

La conséquence de ces deux exigences contradictoires se retrouve dans le résultat des négociations salariales récentes: les entreprises doivent accorder des augmentations plus fortes qu'elles ne l'avaient prévu, mais elles jouent autant que faire se peut sur les primes, qui ont pour elles l'avantage de redonner du pouvoir d'achat aux salariés sans alourdir les charges salariales futures.

Il est clair que la majorité des salariés sont très loin de pouvoir espérer obtenir un accord aussi favorable que ceux de TotalEnergies, qui bénéficieront d'une augmentation de 7% des salaires et de primes comprises entre 3.000 et 6.000 euros.

Toute la difficulté de la période présente réside dans ce double visage de l'actualité économique: d'un côté, des résultats d'entreprises très élevés au titre de l'année 2021 et des dividendes versés qui atteignent des niveaux record, de l'autre, des perspectives qui s'assombrissent, avec une hausse des taux d'intérêt qui doit se poursuivre aux États-Unis et en Europe, comme vient encore de le réclamer le président de la banque centrale allemande. Il est à craindre que la question de l'emploi vienne assez rapidement prendre le relais de celle du niveau des salaires.

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