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Crimes de guerre russes: l'Ukraine en attente d'un «grand procès»

Temps de lecture : 3 min

En accord avec ses alliés occidentaux, Kiev a fait du jugement de ces exactions une condition à la paix.

«Comme nous devons gagner sur le champ de bataille, nous devons gagner dans les cours de justice», insiste la procureure ukrainienne Olena Vysotska. | Masha Raymers via Pexels
«Comme nous devons gagner sur le champ de bataille, nous devons gagner dans les cours de justice», insiste la procureure ukrainienne Olena Vysotska. | Masha Raymers via Pexels

À Kiev (Ukraine).

Le ministère ukrainien de la Justice est un immense bâtiment en plein Kiev. Accrochées aux colonnades massives, les armoiries ukrainiennes ont remplacé celles de l'ère soviétique –une substitution qui n'altère en rien le gigantisme persistant partout ici.

Dans ses grandes salles froides, au bout d'une table faisant près de dix mètres, se tient la procureure Olena Vysotska. Elle est élégante, apprêtée. Ses ongles sont vernis de bleu et de jaune, les couleurs de l'Ukraine. Une apparente coquetterie qui contraste avec la dureté de ce qu'Olena Vysotska raconte: les crimes de guerre russes et la nécessité de leur jugement. «Différents départements enquêtent conjointement sur ces crimes: la justice, la police, le SBU [le Service de sécurité d'Ukraine, ndlr]… Nous sommes tous en lien permanent avec la Cour internationale de justice de La Haye», précise-t-elle.

La difficulté n'est pas de prouver, mais de juger

Pour la procureure, «deux urgences priment», avant que des enquêtes ne soient menées sous l'égide de l'administration militaire locale: «aider la population avec de l'aide humanitaire, et déminer». Ensuite, «en cas de crime inhabituel, comme la torture, nous faisons appel à des équipes spécialisées qui travaillent selon des méthodes et la législation internationales. Pour d'autres crimes, comme la collaboration, il a fallu adopter de nouvelles lois, car avant l'invasion nous n'avions que la charge de la trahison», détaille-t-elle.

Pour faire la lumière sur les événements qui se sont déroulés, les enquêtes se basent sur des témoignages, des images et des vidéos lorsqu'il y en a. «Quand nous capturons un soldat ennemi, un procureur est en charge d'obtenir plus d'informations sur son unité: là où elle opérait, combien de temps et ce qui a été fait», ajoute la procureure. En réalité, selon Olena Vysotska, la difficulté n'est pas de prouver un crime de guerre, mais de le juger: «Les auteurs sont soit morts, soit encore en Russie ou dans son armée. Mais le bureau du procureur emmagasine tous les noms des fautifs, où qu'ils soient.»

Elle tend à distinguer deux types de criminels de guerre: «D'abord, Poutine et ses élites. Ensuite, les soldats impliqués dans les viols ou les meurtres. Nous voulons un grand procès, sans conflit d'intérêt, donc à l'étranger. Nos ambassadeurs sont actuellement à la recherche du pays où un procès de ce genre pourrait advenir.»

«La justice ukrainienne est aussi en charge de faire respecter les conventions de Genève», explique-t-elle. Est-ce compliqué, quand le pays est en guerre et que le ressentiment ukrainien est au maximum? «Peut-être qu'au début de la guerre, c'était dur de se restreindre… Mais comme nous devons gagner sur le champ de bataille, nous devons gagner dans les cours de justice. Si la priorité reste la restitution des territoires, la justice suit. C'est une condition absolument nécessaire pour la paix. D'abord parce que les Ukrainiens en ont besoin. Ensuite parce que la communauté internationale nous soutient sur ce sujet. Les réparations pouvant s'ensuivre comptent énormément aussi.»

Juger les crimes en Ukraine,
mais aussi ailleurs

Peu de temps après cet échange, Kiev est frappée, lundi 10 octobre, avec une force sans commune mesure depuis le début de la guerre. La capitale, relativement à l'abri depuis le repli russe du nord du pays en mars, a redécouvert la terreur, la menace partout, à chaque instant, et la mort qui tombe sans raison.

Le jour même de ces frappes, Mykhaïlo Podoliak, proche conseiller du président ukrainien Volodymyr Zelensky, nous reçoit dans ses bureaux. Alors que les alarmes hurlent encore la poursuite du raid aérien, il déclare: «L'interprétation juridique qu'on peut avoir de ces bombardements est qu'il s'agit d'une action terroriste. La Russie mène une guerre contre les civils à l'arrière, car elle est en train de perdre sur le front. Elle n'a pas d'armée forte, mais a encore une certaine quantité de missiles. Nous disons à nos partenaires: la Russie, en perdant, va se muer en terroriste. Nous avons besoin de nous préparer à ça. Elle va augmenter ses bombardements sur les infrastructures et les civils.»

Qualifier de «terroriste» la Russie n'est pas qu'une façon d'interpeller la communauté internationale sur les présentes exactions, cela semble aussi être l'annonce de comment les Ukrainiens veulent que l'on juge les actions russes dans leur pays. Pour le grand procès voulu après la guerre, Mykhaïlo Podolyak donne une de ses conditions: «Les criminels de guerre russes doivent être jugés, pas seulement pour l'Ukraine, mais pour toutes les guerres passées, en Géorgie, en Syrie et au Donbass dès 2014.» Une façon de mobiliser, à nouveau, la communauté internationale: à crimes partout dans le monde, jugement de tout un monde.

Il y a la sémantique, ce que les officiels ukrainiens prévoient, ce que le droit international dit, et ce à quoi la population ukrainienne fait face quotidiennement. Plus d'éléments de langage ni d'analyse ici, les mots qui viennent sont ceux que la situation impose. Le jour des bombardements, Adrian s'est trouvé près d'une frappe. Sa voiture a été pulvérisée, le verre l'a entaillé. Il a vu les passagers des véhicules devant lui brûler vifs. Peu de mots et seulement l'évidence: «Maintenant, c'est certain: la Russie est un État terroriste … Il n'y avait que des civils ici.»

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