Égalités / Sports

Une chambre (à air) à soi: les femmes à la conquête de la bicyclette

Temps de lecture : 11 min

Dans son livre «Prendre la Route – Une histoire du voyage à vélo», le géographe et écrivain Alexandre Schiratti raconte le long chemin qu'a dû parcourir le sexe féminin pour faire du deux-roues un vecteur d'émancipation.

Une course de femmes à bicyclette, moment phare de la démonstration qui a eu lieu à l'aquarium de Londres en mars 1897.  Image extraite de l'Illustrirte Zeitung et parue dans le Scientific American Supplement. | Schlesinger Library on the History of Women in America via Flickr
Une course de femmes à bicyclette, moment phare de la démonstration qui a eu lieu à l'aquarium de Londres en mars 1897.  Image extraite de l'Illustrirte Zeitung et parue dans le Scientific American Supplement. | Schlesinger Library on the History of Women in America via Flickr

Deux siècles après l'invention de la première draisienne, le vélo, populaire et accessible, permet à toutes et à tous d'éprouver un sentiment de liberté inédit.

Mais cette égalité hommes-femmes est d'abord le fruit d'une conquête, celle des premières cyclistes qui se sont battues pour obtenir le droit de pédaler.

Dans Prendre la Route – Une histoire du voyage à vélo, paru en août 2022 aux éditions Arkhê, le géographe et écrivain Alexandre Schiratti revient sur leur histoire. Nous en publions ici un extrait.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, alors que le vélocipède devient un symbole de la modernité, une moitié de l'humanité en est encore privée. Le débat entre les hygiénistes –partisans d'une activité physique pour tous– et les conservateurs fait rage. Dans «Le corps des jeunes filles de l'Antiquité à nos jours», on lit: «La crainte d'une virilisation excessive des filles, par le muscle aussi bien que par l'emprunt de la culotte au costume masculin, freine l'usage de la bicyclette.»

Les quelques voyageuses à vélo présentes sur les routes de France sont accusées par les chroniqueurs des années 1890 d'appartenir à un genre à part. Le Progrès Illustré décrit Annie Londonderry, première femme à accomplir un tour du monde cycliste, comme un «être neutre» appartenant au «troisième sexe», pur produit du système anglo-américain, où la réussite des femmes en tant qu'individu triompherait sur les devoirs d'épouse et de mère:

«Miss Londonderry appartient à cette catégorie mixte. Il suffit de voir ses traits mâles, sa musculature solide, ses jambes d'athlète, ses mains assez fortes pour boxer vigoureusement […] Donc, laissons à la race anglo-saxonne le fâcheux privilège d'avoir créé ce que nos vaudevillistes appelleraient le sexe auvergnat.»

«Quel désordre cette machine provoque sur ses organes génitaux! […] La reproduction sera gravement compromise […] Qu'elle abandonne donc le vélocipède au sexe fort [...]. »
Docteur Tissié dans L'hygiène du vélocipédiste

L'historien Christopher Thompson estime que ces débats, dans le contexte de la débâcle de 1870, reflètent la crainte d'une profonde décadence. La «femme cycliste» représenterait une «confirmation troublante de la dégénérescence de la nation». La pratique du vélo les détournerait également de leur destin de mère. Dans L'hygiène du vélocipédiste, le docteur Tissié, figure incontournable du développement de l'éducation physique en France, déclare avec gravité que la bicyclette doit être interdite aux femmes, «grandes blessées» de l'humanité:

«Quel désordre cette machine provoque sur ses organes génitaux! […] La reproduction sera gravement compromise […] Qu'elle abandonne donc le vélocipède au sexe fort, et si elle veut absolument se placer sur une machine, que ce soit comme un objet d'art délicat et précieux que le moindre choc peut briser.»

La pratique féminine du vélo agite ainsi un débat inattendu entre vélophiles et vélophobes, celle du supposé plaisir sexuel éprouvé par les femmes dans les frottements de selle liés à l'action de pédaler. «Depuis longtemps déjà, on écrit que les mouvements des cuisses à bicyclette provoquaient des frottements, des frictions des lèvres et du clitoris et amenaient la femme à des pratiques vicieuses», décrit le docteur O'Followell dans Bicyclette et organes génitaux (1900), tout en démentant formellement cette hypothèse. Les pourfendeurs de la bicyclette l'accusent des mêmes maux que ceux provoqués par les vibrations répétées et le mouvement de va-et-vient de la machine à coudre chez les ouvrières, atteintes précocement de maladies de «genre spécial», la «nymphomanie et l'hystérie caractérisée». Cette affection porte même un nom, la cyclomanie:

«La cyclomanie, en dehors de ses périls ordinaires, comporte pour les femmes les mêmes inconvénients que la machine à coudre. Elle amène les mêmes effervescences, les mêmes surexcitations lubriques, les mêmes accès de folie sensuelle.»

Parallèlement, dans les décennies qui précèdent la Première Guerre mondiale, les femmes de la bourgeoisie commencent à œuvrer pour reprendre un certain pouvoir sur leur vie sexuelle. Elles refusent de limiter leurs options à l'abstinence et à la grossesse. «La peur de l'émancipation sexuelle de la femme, écrit l'historien Christopher Thompson, entraîna les moralistes à conseiller aux maris de ne pas stimuler leurs femmes sexuellement de peur que l'expérience du plaisir n'amène les plus faibles de ces dernières à le rechercher en dehors du mariage. La bicyclette devint la cible privilégiée de ceux qui avaient peur de l'émancipation sexuelle des femmes car elle évoquait l'image de femmes autonomes qui poursuivaient avec voracité le plaisir sexuel (parmi d'autres) tout en délaissant les devoirs traditionnels du foyer.»

Le sujet du plaisir féminin n'est pas uniquement «physique», il peut aussi être moral. La célèbre actrice Sarah Bernhardt, lorsqu'on lui pose la question, paraît circonspecte:

«J'estime que cette vie au-dehors, dont la bicyclette multiplie les occasions, peut avoir des conséquences dangereuses et très graves… Toutes ces jeunes femmes, toutes ces jeunes filles qui s'en vont dévorant l'espace renoncent pour une part notable à la vie intérieure, à la vie de famille.»

Le docteur O'Followell poursuit dans ce sens, en incriminant les femmes pour qui «l'oxygène est presque un amant». Dans une suspicion confuse entre plaisirs de l'âme et plaisirs de la chair, il prescrit aux femmes la modération:

«La femme grisée par le grand air, la vitesse, s'abandonne peu à peu à l'excitation ressentie, à la sensation de jouissance spéciale qui est peut-être la cause du plaisir éprouvé par elle sur une balançoire, sur les montagnes russes, plaisir qui souvent la conduit jusqu'à la volupté. Aussi faudra-t-il prescrire avec prudence l'usage du cyclisme chez les jeunes filles de 12 à 13 ans, au moment où la puberté s'établit. Il pourrait y avoir des inconvénients au point de vue de l'éveil génésique.»

«Toutes ces jeunes femmes, toutes ces jeunes filles qui s'en vont dévorant l'espace renoncent pour une part notable à la vie intérieure, à la vie de famille.»
Sarah Bernhardt, actrice

Du point de vue de la médecine «vélophile», la pratique de la randonnée cycliste n'est pas synonyme de dépravation et n'engendre aucun danger pour la santé féminine. Au contraire, elle améliorerait la condition physique et morale des femmes. Elle permettrait, à dose modérée, de «diminuer considérablement l'engraissement de la région de l'abdomen et des hanches» selon le docteur Heckel. Le docteur Jean-Martin Charcot (1825-1893), fondateur de la neurologie moderne, recommande sa pratique aux malades des deux sexes. Il prêche l'exemple en utilisant avec sa famille un vélocipède de chambre. Ces prescriptions sont cependant motivées par un utilitarisme assez visible. Le développement du cyclotourisme féminin a pour but d'améliorer la santé des femmes et, par-là, leur fécondité.

Les principaux soutiens du cyclisme féminin sont en réalité les fabricants de bicyclette. Ils commercialisent rapidement des modèles adaptés aux femmes avec une potence plus haute, un cadre abaissé pour faciliter le chevauchement en jupe et une carcasse de protection de la roue arrière afin que les larges étoffes ne s'emmêlent pas dans les rayons. Les vélos sont plus robustes et plus lourds, équipés de pneumatiques de 38 à 40 millimètres d'épaisseur, contre 30 à 32 millimètres pour les hommes, afin de «préserver leurs organes internes». Les industriels rivalisent d'idées pour mettre en scène les femmes sur leurs affiches de réclame, tantôt de manière lascive, tantôt pour valoriser la bicyclette comme un instrument de liberté.

La jupe longue reste cependant une entrave aux longues randonnées. La possibilité pour les femmes de s'en défaire est une des revendications féministes de l'époque. Au début des années 1850, la militante américaine Amelia Bloomer crée un costume composé d'une jupe raccourcie aux genoux doublée de culottes bouffantes permettant une ample liberté de mouvement et qui porte désormais son nom, le bloomer. Progressivement adopté aux États-Unis et dans une moindre mesure en Grande-Bretagne, il offre un compromis entre la décence imposée aux dames et le confort nécessaire pour pédaler.

En France, après d'âpres années de débats, dans la «querelle de la jupe et de la culotte», la seconde finit par être autorisée, mais dans un cas unique. Une circulaire du ministère de l'Intérieur de 1892 indique que «le port des vêtements masculins par les femmes n'est toléré qu'aux fins de sport vélocipédique». Dès 1895, Paris compte six tailleurs spécialisés dans les costumes de bicyclette pour les femmes.

Les chroniqueurs de l'époque témoignent du net avancement des États-Unis sur les sociétés européennes plus conservatrices. «Il est rare qu'une femme à New York ne sache pas monter à bicyclette; toutes, jeunes ou vieilles, ces dernières surtout sont les plus enragées, les domestiques même savent pédaler, les petites filles aussi», témoigne Renée de Vériane en 1898. Susan Anthony, la plus célèbre des suffragistes, déclare dans une interview:

«Laissez-moi vous dire ce que je pense de la bicyclette. […] Je pense qu'elle a fait plus pour émanciper les femmes que n'importe quoi d'autre dans le monde. Je persiste et me réjouis à chaque fois que je vois une femme faisant du vélo. Cela donne aux femmes un sentiment de liberté et de confiance en soi. Cela lui fait sentir qu'elle est indépendante. À l'instant où elle monte sur sa selle, elle sait qu'elle est à l'abri du danger jusqu'à ce qu'elle en descende, et quand elle roule, j'y vois l'image d'une féminité libre et sans entraves.»

La même année, Eugénie Potonié-Pierre, fondatrice quelques années plus tôt d'une «ligue pour la réforme du costume féminin» se félicite de l'acceptation progressive de ces culottes dans la société française:

«Je n'ai pu être ravie, enthousiasmée du succès de ce costume de bicycliste qui redonne aux femmes l'exercice de leurs mouvements, en les débarrassant des jupes inénarrablement incommodes et dangereuses, et des oripeaux grotesques qui les défigurent de la tête aux pieds.»

«La jupe est à la fois la cause et le symbole de notre faiblesse et par suite de notre servitude. »
Andrée Téry, journaliste, dans le journal La Fronde

En s'attaquant à la jupe longue, les féministes s'attaquent de manière plus large au système de représentation des sexes traditionnel bourgeois. Dans le journal La Fronde, exclusivement rédigé par des femmes, la journaliste Andrée Téry porte la bicyclette en étendard des luttes féministes, symbole définitif de l'affranchissement des femmes à l'entrée du xxe siècle:

«Je suis convaincue que lentement, silencieusement, sournoisement, la bicyclette est en train d'accomplir dans nos mœurs une révolution imprévue, et qu'elle accélère en particulier l'émancipation féminine. C'est la jupe qui a fait de la femme un être débile, l'enfant malade, car elle interdit l'exercice, arrête son développement physique. La jupe est à la fois la cause et le symbole de notre faiblesse et par suite de notre servitude. N'a-t-elle pas la forme d'un éteignoir? Béni soit le cyclisme libérateur! […] La culotte de bicyclette a commencé notre affranchissement.»

La conquête de la bicyclette par les femmes au cours de la décennie 1890-1900 crée des vocations de voyageuses, mais surtout de sportives. En 1895, de nombreuses réunions sur piste proposent une ou plusieurs épreuves aux femmes, mais il n'existe aucune épreuve sur route. Les organisateurs de la première édition du Paris-Brest-Paris interdisent d'ailleurs aux sept femmes inscrites de prendre le départ.

Quelques années plus tard, en guise de protestation contre la décision du Comité sportif allemand d'exclure les femmes des compétitions cyclistes, plusieurs d'entre elles entreprennent un voyage de Berlin à Paris, qu'elles accomplissent en douze jours. En 1908, Marie Marvingt, la célèbre «fiancée du danger» brave l'interdiction des organisateurs pour suivre clandestinement la sixième édition du Tour de France cycliste. Après 4.488 kilomètres avalés en quatorze étapes, elle est la trente-septième rescapée à parvenir sur le vélodrome du Parc des Princes, accomplissant un exploit retentissant.

Peu à peu, le cyclotourisme devient un refuge pour les vélocewomen empêchées. Il est cependant encore rare de croiser des femmes voyageant «seules» sur la route. Mis à part la téméraire Annie Londonderry, la plupart des cyclettistes roulent en caravane, ou sont accompagnés d'un frère ou d'un mari. Dès 1894, Fanny Bullock Workman, exploratrice et géographe américaine, première femme alpiniste professionnelle, se lance avec son mari dans une traversée de l'Algérie à vélo. Elle tire de son périple un court récit de voyage, Algerian memories: A Bicycle Tour over the Atlas to the Sahara. Dans cette minutieuse description de ses trois mois de voyage, aucune référence n'est faite à sa féminité.

À Saint-Étienne, plusieurs femmes intègrent des caravanes cyclistes dès le début des années 1890. Les sorties longues, de 150 à 200 kilomètres, ne semblent nullement les effrayer. Plusieurs d'entre elles marquent même les esprits avec leurs exploits. Marthe Hesse distance plusieurs coureurs professionnels dans l'ascension du col du Tourmalet en 1902, grâce à son abnégation, la qualité de sa préparation et sa bicyclette Gauloise polymultipliée.

Malgré ces progrès, Vélocio se désole de la rareté des «dames passionnées par notre sport favori». Certes, les femmes cyclotouristes disposant de temps et d'argent pour entreprendre de telles randonnées sont minoritaires, mais elles montrent, par leur simple présence, l'immense liberté conquise en moins de cinquante ans. Même si les critiques sur la supposée absence de féminité des pédaleuses sont légion, la découverte des paysages et des populations d'Europe, hors des sentiers battus, n'est plus un monopole masculin. Lily Sergueiew témoigne des tensions qui existent entre conservatisme esthétique et quête de la liberté:

«On m'a souvent demandé pourquoi j'avais choisi un moyen de locomotion “aussi peu esthétique”.
– Vous vous privez de tous les atouts de la femme: grâce, charme, élégance, beauté! me dit un jour un consul de mes amis. Regardez-vous: un coup de soleil sur le nez; des bras noirs comme une négresse; couverte de poussière; avec vos shorts et vos cheveux courts, on ne sait si on a affaire à un garçon ou à une fille!
Sans doute avait-il raison: j'aurais produit cent fois plus d'effet en descendant d'avion ou “d'une grande sport aérodynamique”, ou d'un yacht, ou même d'un vulgaire wagon-lit […]
Seulement voilà: je ne cherchais pas à faire de l'effet et, tout inesthétique que je fusse, j'étais heureuse!»

Elle pédale près de 7.500 kilomètres, traverse Berlin, Prague, Belgrade, Rome. En 1938, elle récidive et part pour Saigon, à la découverte d'un monde au bord du précipice. Las, la déclaration de guerre met fin à son périple et à ses rêves d'Asie. Elle tire un ouvrage de son second voyage, Routes, risques, rencontres – Paris-Alep, 6.000 kilomètres à bicyclette, un riche récit documentaire sur le quotidien d'une voyageuse à vélo dans les années 1930.

Suivant une autre approche, motivée par l'exploit sportif, Régina Gambier devient, dans la même décennie, une autre figure mythique du cyclotourisme féminin. En 1931, elle est la première à accomplir, un an après la première diagonale de Grillot et Coiffier, les 1.100 kilomètres séparant Dunkerque et Hendaye en seulement soixante-cinq heures. Sur son vélo «Rêve de Gosse», elle accomplit à 30 ans une performance inédite, roulant jour et nuit pour réaliser son objectif de franchir un grand fleuve par jour, la Seine, la Loire et la Garonne. L'exploit, peu médiatisé sur le moment, a des retentissements dans la presse jusque dans les années 1950.

Ces épopées permettent de mesurer le chemin parcouru par les femmes en cette première moitié de vingtième siècle. Le cyclisme, en leur offrant l'occasion de se départir de leurs lourdes robes corsetées, a été un prétexte pour faire tomber des barrières vestimentaires obsolètes et la bicyclette leur a permis d'échapper pour un temps à l'univers de la maison où elles étaient cantonnées. Le vélo devient pour toutes et tous un symbole de modernité. Il incarne l'espoir d'une certaine liberté à travers une mobilité autonome et devient l'étendard d'une société nouvelle, celle du progrès.

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