Société

Soixante ans plus tard, que reste-t-il de Vatican II?

Temps de lecture : 6 min

La réception de ce concile historique est toujours en œuvre aujourd'hui. Pour poursuivre les transformations entamées, le pape François souhaite renforcer le synode des évêques, à la manière d'un concile permanent.

Le pape François arrive pour célébrer la messe donnée à l'occasion du 60e anniversaire de l'ouverture du concile Vatican II, le 11 octobre 2022 à la basilique Saint-Pierre de Rome. | Andreas Solaro / AFP
Le pape François arrive pour célébrer la messe donnée à l'occasion du 60e anniversaire de l'ouverture du concile Vatican II, le 11 octobre 2022 à la basilique Saint-Pierre de Rome. | Andreas Solaro / AFP

Le 11 octobre, le pape François a célébré une messe à la basilique Saint-Pierre de Rome pour le 60e anniversaire de l'ouverture du concile Vatican II (1962-1965), l'événement le plus important de l'histoire de l'Église catholique au XXe siècle.

Convoqué contre toute attente trois ans plus tôt, Vatican II a permis une mise à jour de l'Église, un nouveau dialogue de celle-ci avec le monde, dont les effets sont toujours très actuels.

Le concile que personne n'a vu venir

Le 25 janvier 1959, le pape Jean XXIII convoque un concile devant une dizaine de cardinaux médusés. Réunis dans la basilique Saint-Paul-hors-les-Murs lors de la messe clôturant la semaine de prière pour l'unité des chrétiens, aucun d'entre eux ne s'attend à l'annonce de ce «pape de transition», élu trois mois plus tôt. Le cardinal Angelo Roncalli, patriarche de Venise et ancien nonce apostolique en France (1944-1953), a en effet été choisi en raison de son âge (76 ans), et personne n'espère de ce prélat rond et bonhomme de grands changements.

L'une des particularités de ce 21e concile œcuménique depuis celui de Nicée en 325 tiendrait au nombre de Pères conciliaires présents dans l'aula de la basilique Saint-Pierre lors de son ouverture, quelques heures avant la crise des missiles de Cuba, le 11 octobre 1962: plus de 2.500 évêques et supérieurs religieux, un chiffre jamais atteint jusqu'alors, venus des quatre coins de la planète et représentant la diversité de l'Église.

Autre caractéristique: Vatican II est un événement médiatique. Son ouverture est filmée et diffusée, ses travaux recensés dans la presse du monde entier.

Par ailleurs, Jean XXIII a tenu à la présence d'observateurs des autres confessions chrétiennes (protestantes, orthodoxes) et des représentants d'«organismes œcuméniques», là aussi une première dans l'histoire des conciles. L'Église débat de son avenir sous les yeux du monde, qu'elle ne cherche pas à condamner, mais avec qui elle veut dialoguer. Dans son discours inaugural, Jean XXIII dénonce d'ailleurs les «prophètes de malheur qui annoncent toujours le pire, comme si la fin de tout était imminente».

Rajeunissement et renouveau

Durant trois années, les Pères conciliaires travaillent sur un aggiornamento de la pensée, de la vie et de la discipline de l'Église. Le mot «réforme», associé au protestantisme, n'est jamais utilisé et Jean XXIII évoque davantage un «rajeunissement» ou un «renouveau» qui tienne compte des «signes des temps». Le pape Roncalli ne signe aucun texte conciliaire: il meurt en juin 1963 et les cardinaux élisent l'archevêque de Milan, Giovanni Battista Montini, qui règne sous le nom de Paul VI (1963-1978). Vatican II se poursuit jusqu'en décembre 1965. En trois ans, le concile vote quatre constitutions, neuf décrets et trois déclarations.

Ces textes de portée théologique et canonique différente modifient les pratiques de l'Église, sa manière d'être au monde. Il ne s'agit pas de changer la foi mais de la proposer de manière plus efficace. Ainsi, la constitution dogmatique sur l'Église, Lumen gentium, parle de l'Église comme d'un peuple et précise les rôles du pape et des évêques, instaure différents conseils dans les diocèses afin de mieux associer les prêtres et les laïcs à la tâche épiscopale.

La constitution dogmatique Dei Verbum réfléchit sur les sources de la Révélation (Bible et Tradition) et incite les chrétiens à lire leurs textes sacrés. La constitution sur la liturgie, Sacrosanctum Concilium, premier texte voté à la quasi-unanimité des Pères, permet de célébrer la messe dans les langues vivantes et plus uniquement en latin. La constitution pastorale Gaudium et Spes «sur l'Église dans le monde de ce temps» prend note des changements sociaux et moraux des années 1960 et veut montrer une Église soucieuse des difficultés rencontrées par le «genre humain».

Parmi les décrets les plus importants votés lors de Vatican II, Unitatis Redintegratio sur l'œcuménisme traite du dialogue de l'Église catholique avec les autres confessions chrétiennes protestantes, anglicanes et orthodoxes. C'est un vrai changement de langage puisque l'Église ne parle plus d'«hérétiques» ou de «schismatiques» mais de «frères séparés».

Enfin, les déclarations Dignitatis Humanae sur la liberté religieuse et la reconnaissance par l'Église du pluralisme des convictions et Nostra Ætate sur les relations entre l'Église et les religions non chrétiennes (dont le judaïsme et l'islam) constituent, là aussi, un tournant par rapport aux précédents textes romains: l'Église reconnaît que les religions non chrétiennes peuvent «apport[er] souvent des rayons de la Vérité».

L'élan conciliaire retombe

Soixante ans plus tard, la réception du concile Vatican II est toujours en œuvre. Du reste, les historiens de l'Église –et le pape François au premier chef– estiment souvent qu'«il faut un siècle pour qu'un concile prenne racine».

Dans les années qui suivent Vatican II, l'élan conciliaire retombe et un certain raidissement se fait sentir de la part des papes, particulièrement de Jean-Paul II (1978-2005) et de Benoît XVI (2005-2013). L'exemple le plus flagrant est sans doute l'institution synodale –réformée en 2018 par le pape argentin– où les évêques étaient réunis pour voter des décisions déjà prises ou «présélection[nées]» par la Curie romaine.

Autre exemple dans le domaine de la liberté religieuse et, par ricochet, dans le domaine liturgique: beaucoup de concessions ont été faites par les papes polonais et allemand aux intégristes regroupés autour de Marcel Lefebvre, fondateur de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X (FSSPX). Schismatique depuis 1988 et l'excommunication de Marcel Lefebvre, la FSSPX combat la liberté religieuse tout en continuant de célébrer la messe dans le rituel en vigueur avant Vatican II, messe utilisée comme un étendard.

Derniers exemples dans les domaines œcuménique et interreligieux: si le dialogue existe avec les confessions chrétiennes, l'Église confond encore trop souvent unité et uniformité. Le pape jésuite résout cette question en introduisant le concept de «polyèdre», lequel «reflète la confluence de tous les éléments partiels qui, en lui, conservent leur originalité», en opposition à la sphère vue comme «une homogénéisation».

S'agissant du dialogue avec les religions non chrétiennes, la déclaration Dominus Iesus de la Congrégation pour la doctrine de la foi (CDF), signée en 2000 par le cardinal Ratzinger, a fortement freiné les avancées dans ce domaine en dénonçant sans nuance le pluralisme des religions comme un «relativisme». Là encore, François enjambe cette difficulté en signant en 2019 un document sur la fraternité humaine, conjointement avec le grand imam de la mosquée Al-Azhar, Ahmed el-Tayeb, «pour la paix mondiale et la coexistence commune».

Pas de Vatican III à l'ordre du jour

Des voix de tous bords ont réclamé un concile Vatican III –Slate s'en faisait déjà l'écho en 2012. Cela ne serait sans doute plus possible aujourd'hui avec plus de 5.000 évêques –et autant de théologiens– à loger à Rome. C'est ce que le pape latino-américain a compris en revalorisant le synode des évêques –qui veut «prolonger [...] le style du concile Vatican II»– et en annonçant la convocation d'un synode sur la synodalité en 2023, dont le processus de consultations (des paroisses, des diocèses...) a été lancé depuis deux ans.

Par ailleurs, dans son homélie célébrant ce 60e anniversaire, François a rappelé combien Vatican II était toujours très actuel, notamment pour l'Église et sa mission. Il a noté que Vatican II a permis à l'Église de «redécouvrir le fleuve vivant de la Tradition sans stagner dans les traditions». Il a aussi rejeté toute tentative de «polarisation» et dénoncé l'«autoréférentialité» de l'Église qui «ne doit pas se démarquer du monde mais le servir».

François, soixante ans après l'ouverture du concile Vatican II, cherche à l'enraciner dans la vie de l'Église en renforçant le synode des évêques, lequel fait office de concile permanent. Il cherche une voie médiane entre le progressisme, «soliste de la nouveauté», et le traditionalisme qui «s'est érigé en gardien de la Vérité», en revenant aux sources du concile et à l'intuition de Jean XXIII. Les «signes des temps» en 1962 n'étaient guère encourageants, comme six décennies plus tard, mais l'Église cherchait à aller de l'avant et à proposer une espérance. C'est bien le projet que le pape jésuite met en œuvre avec l'institution synodale.

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