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Pourquoi le pont de Crimée cristallise toute la rancune entre Poutine et l'Ukraine

Temps de lecture : 4 min

Construit en 2018 et touché par une explosion le 8 octobre, l'ouvrage constitue non seulement un objectif stratégique, mais aussi un symbole des velléités impérialistes de Poutine.

Le pont de Kertch, qui relie la Russie à la Crimée sur 19 kilomètres, en flammes après une explosion, le 8 octobre 2022. | Vera Katkova / Anadolu Agency / AFP
Le pont de Kertch, qui relie la Russie à la Crimée sur 19 kilomètres, en flammes après une explosion, le 8 octobre 2022. | Vera Katkova / Anadolu Agency / AFP

Les échos historiques sont parfois embarrassants. En mars 1943, Adolf Hitler ordonne l'édification d'un pont ferroviaire qui doit être réalisée en six mois pour chevaucher le détroit de Kertch, qui sépare la Russie de la Crimée (alors occupée par le Reich) et connecte la mer d'Azov à la mer Noire. Le Führer espère s'en servir pour acheminer et approvisionner ses troupes, pousser encore vers l'est et envahir le Caucase. Mais les Soviétiques bombardent le chantier, qui est abandonné en septembre 1943.

Ce pont, qui devait permettre aux nazis d'étendre leur emprise sur le continent européen, a finalement été édifié soixante-quinze ans plus tard par Vladimir Poutine avec la construction, en 2018, d'une section routière –celle qui s'est effondrée après l'explosion de ce 8 octobre– puis d'une section ferroviaire en décembre 2019.

Le chantier a commencé en 2016, avec pour objectif de consolider l'intégration de la Crimée, annexée illégalement deux ans plus tôt, au territoire russe. La direction des travaux avait été confiée à l'entreprise Stroygazmontazh, propriété de l'oligarque Arkadi Rotenberg, proche de Poutine –avec qui il s'entraîne d'ailleurs au judo. Il disposait d'un budget de 228,3 milliards de roubles, soit 2,9 milliards d'euros. S'étirant sur 19 kilomètres, le pont de Crimée est le plus long d'Europe.

Lors de l'inauguration en mai 2018, Poutine avait lui-même pris le volant d'un camion pour traverser le pont à la tête d'un énorme convoi bardé de drapeaux russes. «Depuis l'époque des tsars, des gens ont rêvé de construire ce pont. Cette idée est revenue dans les années 1930, 40 puis 50», avait-il raconté devant une foule d'ouvriers. «Enfin, grâce à votre dur labeur et à votre talent, ce projet, ce miracle a vu le jour. Merci!»

L'Europe et les États-Unis avaient unanimement condamné cette nouvelle atteinte à l'intégrité territoriale de l'Ukraine. Le Premier ministre ukrainien d'alors, Volodymyr Hroïsman, avait déjà prévenu: «Le temps viendra où la Russie paiera.»

Une vieille obsession russe

Bien avant Poutine, l'idée de la création d'un pont entre la Crimée et la Russie refaisait parfois surface à l'époque de l'URSS. Malgré l'effondrement de l'Union soviétique, elle a survécu. En 2010, le président ukrainien Viktor Ianoukovitch et le président russe Dmitri Medvedev –qui assure alors l'intérim pour Poutine avant qu'il ne revienne officiellement au pouvoir en 2012– signent un accord pour la construction d'un pont sur le détroit de Kertch, qui devra être finalisé pour les Jeux olympiques de 2014 à Sotchi.

Mais quand, en novembre 2013, Ianoukovitch décide, après des mois de négociations, de refuser l'accord d'association proposé par l'Union européenne et d'entamer un nouveau partenariat plus actif avec le voisin russe, cette décision est vécue comme une trahison par de nombreux Ukrainiens. C'est l'un des principaux moteurs de la révolution de Maïdan, qui mènera à la chute de Ianoukovitch en février 2014 après des mois d'affrontements meurtriers entre les manifestants et les forces de sécurité ukrainiennes.

La réponse russe est immédiate: le Kremlin fomente une insurrection téléguidée par ses services de renseignement dans le Donbass et annexe la Crimée dès le mois de mars. Le projet du pont est tout aussi immédiatement relancé, mais cette fois, la Russie ne s'embarrasse plus à demander son avis au gouvernement ukrainien.

Malgré les sanctions des États-Unis et de l'Union européenne qui visent les entreprises chargées du chantier, la Russie construira son pont vers un territoire qu'elle considère donc comme sien, envers et contre tous, seule. Ou presque: en 2018, les autorités des Pays-Bas ont ouvert une enquête sur plusieurs entreprises néerlandaises qui auraient participé à la construction du pont, en violation des sanctions imposées par l'UE.

Un barrage autant qu'un pont

Lorsque Poutine inaugure le pont, la Crimée, sous occupation russe, est isolée du reste du territoire ukrainien et manque d'approvisionnement en eau et en électricité. Tout en connectant la Crimée à la Russie afin de contourner les conséquences de l'annexion, et plus tard d'acheminer le matériel nécessaire à sa guerre d'agression, la construction du pont va lui permettre d'amputer l'Ukraine de ses droits dans la mer d'Azov.

En effet, la hauteur réduite du pont de Crimée, d'une trentaine de mètres, interdit physiquement le passage à bon nombre de navires, notamment ceux grâce auxquels l'Ukraine faisait transiter ses céréales et sa production sidérurgique vers la mer Noire depuis les ports de Marioupol et Berdiansk.

Quant aux navires suffisamment petits pour passer sous le pont, ils subissent des inspections systématiques de la part des autorités russes, ce qui perturbe encore un peu plus le commerce. Une forme de blocus jamais avoué: tout en prétendant réunir des «peuples frères», Poutine a en fait coupé la mer en deux, alors que 80% de la marine ukrainienne avait déjà été amputée en 2014 avec l'annexion de la Crimée.

Pourtant, l'Ukraine dispose toujours de droits en mer d'Azov, censée être gérée de manière «conjointe» avec la Russie depuis un accord signé en 2003 par Poutine lui-même. Mais quand le pont ne suffit pas à soumettre son voisin, le président russe, là encore, n'hésite pas à recourir à la force.

En novembre 2018, de violents accrochages entre les marines russe et ukrainienne ont eu lieu dans le détroit de Kertch. La Russie avait ouvert le feu sur trois navires partis d'Odessa pour escorter un remorqueur jusqu'à Marioupol avant de les capturer, équipages compris. Les Russes avaient même disposé un pétrolier sous les arches du pont en travers du détroit pour interdire tout passage entre la mer Noire et la mer d'Azov.

La jubilation des Ukrainiens après l'explosion sur le pont n'a donc rien d'étonnant. Depuis sa création, le pont de Crimée symbolise à lui seul l'agression russe de l'Ukraine par Vladimir Poutine, et son ambition impérialiste selon laquelle la Crimée aurait toujours été russe.

«Du point de vue de l'Ukraine, la Crimée est une péninsule. Du point de vue de la Russie, la Crimée est une île», résume Timothy Snyder, historien américain et spécialiste de l'Europe centrale. En août 2022, le conseiller à la présidence ukrainienne Mykhaïlo Podoliak avait déclaré: «Ce pont est une structure illégale et l'Ukraine n'a pas donné sa permission pour sa construction», appelant à son démantèlement, «volontairement ou non».

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