Culture

De la biscotte à la madeleine, les secrets d'écriture de Proust exposés

Temps de lecture : 7 min

La BNF accueille une exposition dédiée à la fabrique de l'œuvre de l'écrivain. Une plongée exceptionnelle et méticuleuse dans les strates de son incessante réécriture.

La Bande joyeuse, par René-Xavier Prinet. | © BNF
La Bande joyeuse, par René-Xavier Prinet. | © BNF

«À l'époque de cette matinée dont je voudrais fixer le souvenir, j'étais déjà malade; j'étais obligé de passer toute la nuit levé et n'étais couché que le jour. Mais alors le temps n'était pas très lointain et j'espérais encore qu'il pourrait revenir où je me couchais tous les soirs de bonne heure et, avec quelques réveils plus ou moins longs, dormais jusqu'au matin.»

Ça ne vous dit rien? C'est pourtant ainsi qu'aurait pu commencer À la recherche du temps perdu. Car, avant d'opter pour le célèbre incipit, «Longtemps, je me suis couché de bonne heure», qui ouvre son premier volume, Du côté de chez Swann, Proust a hésité. Comme le montre une petite animation visuelle dans l'exposition proposée par la BNF, «Marcel Proust, La fabrique de l'œuvre», le premier placard d'imprimerie s'orne de corrections. Une des plus célèbres phrases de la littérature aurait pu n'être jamais imprimée. Proust l'a réécrite dans la marge. Ouf!

«A l'époque de cette matinée dont je voudrais fixer le souvenir, j'étais déjà malade; j'étais obligé de passer toute la nuit levé et n'étais couché que le jour. Mais alors le temps n'était pas très lointain et j'espérais encore qu'il pourrait revenir où je me couchais tous les soirs de Longtemps je me suis couché de bonne heure et, avec quelques réveils plus ou moins longs, dormais jusqu'au matin

Premières épreuves corrigées de Du côté de chez Swann - «Combray» - «Un amour de Swann» (placard 29), imprimerie Colin, Mayenne, 31 mars-11 juin 1913. | Fondation Martin Bodmer, numérisation Bodmer Lab, UNIGE

Or, c'est À la recherche du temps perdu, l'œuvre entière, qui est ainsi truffée d'ajouts, de retraits, de phrases biffées, de remords et de ratures, comme l'attestent les manuscrits de Proust, ces assemblages hétéroclites de pages imprimées, griffonnées, collées, à nul autre pareils.

Ces manuscrits sont bien connus: les originaux se cèdent à prix d'or, leur reproduction a permis quelques beaux livres et leur exploration fait le bonheur du monde universitaire. Sans oublier celui d'un lectorat qui, parfois, aime à se perdre dans le dédale des innombrables notes et variantes d'éditions critiques. Il est rare cependant de pouvoir les contempler de près.

Mademoiselle Rallet, dactylographe à la NRF, héroïne méconnue de la littérature

L'expo de la BNF non seulement nous y invite mais nous y plonge: nous voici face à cet étrange et fascinant assemblage de textes dactylographiés, raturés, complétés, ornés d'«ajoutages», de béquets, de collages et de «paperoles» (le terme est de Proust). Une petite sélection mais déjà un vertige.

La dernière salle regorge de fragments, que la commissaire de l'exposition Nathalie Mauriac Dyer appelle des «copeaux» de texte, «des chutes, des fragments de notes, des passages qui dans leur foisonnement figurent bien cet intense travail de la création et de l'écriture».

Les collages, qui ont été le matériau de base des typographes, sont dus à une géniale intuition de Mademoiselle Rallet, la dactylographe de la Nouvelle Revue française (NRF). Une «héroïne méconnue de la littérature» –le compliment est d'Antoine Compagnon, commissaire de l'exposition avec Nathalie Mauriac Dyer et Guillaume Fau, qui rappelle que «Marcel Proust n'a pas écrit son œuvre de façon linéaire du début à la fin, mais par séquences isolées au départ qu'il a montées, démontées, remontées parfois des années plus tard dans un vaste travail de placement du texte et des épisodes».

Mademoiselle Rallet devait tout retranscrire; aussi assembla-t-elle patiemment les épreuves corrigées et les fragments manuscrits avant de coller le tout sur de grandes feuilles. Certains assemblages sont simples, la plupart touffus et le plus long fait près de deux mètres… Plus qu'une curiosité, une œuvre dans l'œuvre. «Épinglant ici un feuillet supplémentaire, je bâtirais mon livre, je n'ose pas dire ambitieusement comme une cathédrale, mais tout simplement comme une robe», écrit Proust dans Le Temps retrouvé.

Paperoles du fonds Proust de la BNF, département des manuscrits. | © BNF

De magnifiques palimpsestes: Marcel Proust ne s'y trompa pas et loua ces «gracieux chefs-d'œuvre». Il eut alors l'idée d'en glisser quelques-uns dans une édition de luxe d'À l'ombre des jeunes filles en fleurs: l'un de ces très rares exemplaires –ils sont au nombre de cinquante-et-un– est aujourd'hui exposé. Aux enchères, comptez 80.000 euros...

Marcel Proust. À l'ombre des jeunes filles en fleurs, planche n°17 sur les épreuves NRF, pliée et glissée dans l'exemplaire n°XIX de l'édition de luxe de 1920. / Fragments d'épreuves corrigées et ajouts manuscrits. BNF, réserve des livres rares. | © BNF

1909: Heudebert prend cher

Dans cette «cuisine» du texte, le déchiffrage autorise quelques surprises, y compris lorsqu'il s'agit d'un des thèmes les plus connus de la littérature, de l'ordre du poncif: due aux attentions d'une cuisinière, puis de Françoise, enfin de «maman», la «madeleine de Proust» s'est d'abord contentée de n'être qu'un pain rassis, du simple pain grillé, hésitant ensuite à devenir une très ordinaire biscotte.

Cette biscotte croquante aurait-elle connu la même gloire que sa cousine moelleuse? Comme il nous est impossible de le savoir, seule compte la généalogie du mythe: «La biscotte devint une petite madeleine en 1909», souligne Antoine Compagnon.

«Un blanc-bec à Balbec», film inachevé de Luchino Visconti.

Dans le texte final, Proust met des majuscules à «Petites Madeleines». Majuscules incongrues? Ce sont ses initiales. Comme s'il avait pressenti qu'elles seraient pour la postérité sa signature.

L'invasion des moustiques rastaquouères

Dans une œuvre aussi foisonnante, ce travail minutieux peut receler des remords qui s'apparentent à de (légères) erreurs. Voici Madame Verdurin qui invite le narrateur à une excursion, l'enjoignant de quitter sa résidence: «Je ne sais pas du reste ce qui peut vous attirer à Rivebelle, c'est infesté de rastaquouères

Le terme est illisible: c'est donc une épreuve avec un blanc que reçoit Marcel Proust. Oubli, remords? La version finale sera celle-ci: «Je ne sais pas du reste ce qui peut vous attirer à Rivebelle, c'est infesté de moustiquesEt ce n'est pas du tout la même Madame Verdurin qui alors s'exprime. Ainsi va l'écriture d'un texte. Hélas, comme l'indique malicieusement Antoine Compagnon, «philologiquement, on n'a pas le droit de revenir en arrière».

Bien sûr, ce côté «précaire et fragile de la genèse du texte» ne se limite pas aux seuls manuscrits. La fabrique de l'œuvre, avec ses évolutions incessantes, se donne aussi à voir.

Dans À l'Ombre des jeunes filles en fleurs, le narrateur est observé par Charlus (d'abord nommé Monsieur de Guercy, Gurcy, Fleurus...) qui lui lance «une suprême œillade à la fois hardie, prudente, rapide et profonde» avant de (feindre de) s'absorber dans la contemplation d'une affiche. Mais quelle affiche? Les versions initiales ont hésité entre une publicité pour les soupes Liebig (!) et… un opéra de Wagner donné en 1912; les deux affiches sont ici exposées, comme un filigrane oublié et incongru. Au maître queux, la version finale semble préférer le maître chanteur: «Il sortit de sa poche un calepin sur lequel il eut l'air de prendre en note le titre du spectacle annoncé.»

Ici affleure un patient travail de documentation. Car Proust «est en lien avec toutes sortes d'informateurs, il cherche des renseignements auprès de ses proches, de domestiques, de serveurs de restaurants… Sa correspondance fait partie de la fabrique de son écriture. La vie et l'œuvre se confondent, tout ce que fait Proust devient la matière de l'œuvre.» On observera avec gourmandise un de ces rapports: d'une écriture appliquée, A. Charmel, le concierge de Marcel Proust (dont on ne connaît pas le prénom), part recenser «quelques-uns des cris les plus usuels», déclamés par des vendeurs ambulants:

  • «Avec une corne»
  • «Pois verts pois verts au boisseau pois verts»

  • «Bon fromage à la crème, bon fromage»

  • «Voilà le tondeur de chien tondeur de chien»

  • «Voilà le coupeur de chats coupeur de chats»

  • «Musique petit fifre»...

La liste des «cris les plus usuels», déclamés par des vendeurs ambulants et recensés par le concierge de Proust. | Collection Hôtel Littéraire Le Swann

Cette liste, parmi d'autres, alimentera l'épisode des «cris de Paris» dans La Prisonnière, ces «cris où nous est rendue sensible la vie circulante des métiers, des nourritures de Paris».

Chacun ses «petites madeleines»

Il est également loisible de lire l'article du Figaro dont s'enorgueillit le narrateur, de lorgner une photo inédite de Madame Straus dans son salon –elle inspira la duchesse de Guermantes–, d'entendre la voix de Céleste Albaret –merveilleuse Céleste Albaret!–, d'observer ici un kinétoscope, là une lanterne magique, et d'écouter à satiété quelques notes des sonates de Fauré, Franck, Saint-Saëns, toutes possibles inspirations de la fameuse sonate de Vinteuil. Sans oublier le plaisir de s'avachir sans risque dans une banquette ronde, semblable à celle où Bergotte s'effondra devant la Vue de Delft peinte par Vermeer.

«Il se répétait: “Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune.” Cependant il s'abattit sur un canapé circulaire; aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant à l'optimisme, se dit: “C'est une simple indigestion que m'ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n'est rien.” Un nouveau coup l'abattit, il roula du canapé par terre, où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort. Mort à jamais? Qui peut le dire?»

Qui a lu Proust y cherchera sans nul doute ses «petites madeleines» en déambulant dans la chronologie de l'œuvre, en admirant une robe Fortuny ou le portait de l'écrivain par Jacques-Émile Blanche, tandis que les spécialistes de l'œuvre déchiffreront patiemment les manuscrits exposés au prix d'admirables torticolis.

Portrait de Marcel Proust, 1892, par Jacques-Émile Blanche (1861-1942). | © RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski

Dans une exposition consacrée à Proust, il faut prendre son temps –qui s'en étonnera? Oubliez les tweets rageurs et les SMS distraits: bienvenue dans le selfie le plus long et le plus précieux de la littérature.

Marcel Proust, la fabrique de l'œuvre, à la BNF jusqu'au 22 janvier 2023
La scénographie découpe le parcours en dix salles: une pour chaque volume, avec à chaque fois trois moments-clés en exergue, deux autres pour la première et la dernière phrase, sans oublier un moment de recueillement avec la mort de Proust. Concerts, films et lectures accompagnent l'exposition. Tarifs: 8 et 10 euros.

Catalogue de l'exposition (Gallimard & BNF), 240 pages, 185 illustrations, 39 euros.

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