Société

L'étonnante histoire du baiser, qui n'a pas toujours été romantique

Temps de lecture : 4 min

On s'est longtemps embrassé sur la bouche pour marquer son appartenance à un même groupe social. Puis les religieux, les artistes et le cinéma s'en sont mêlés.

Dans la première partie du XXe siècle, le baiser va devenir le point culminant des films hollywoodiens. | Clay Banks via Unsplash
Dans la première partie du XXe siècle, le baiser va devenir le point culminant des films hollywoodiens. | Clay Banks via Unsplash

Le Baiser de l'hôtel de ville de Doisneau ou celui de la peinture de Klimt, les bécots sur les bancs publics, celui du film Casablanca entre Ingrid Bergman et Humphrey Bogart... Toutes ces images peuplent notre imaginaire amoureux. Et nous confortent dans l'idée –fausse– que le baiser sur la bouche serait banal, universel, pratiqué depuis la nuit des temps, tel un instinct inné.

En réalité, le baiser, sa perception et sa pratique à travers les siècles et les peuples du monde ont connu des changements. «C'est une illusion naïve de penser qu'il serait un geste naturel biologiquement, et non un fait culturel et géographique, avance Alexandre Lacroix, auteur de Contribution à la théorie du baiser. On pense que le baiser n'a pas d'histoire. Ce n'est pas le cas.»

D'abord, «il existe une géographie du baiser assez précise, explique-t-il. Depuis l'Antiquité, on s'embrasse dans la zone indo-européenne mais pas en Afrique subsaharienne, ni en Asie.» D'après une étude anthropologique menée en 2015 et publiée dans la revue American anthropologist, 77 cultures sur les 168 étudiées pratiquent ce contact de deux bouches l'une contre l'autre.

Un code social et politique

Avant de devenir l'un des fondamentaux occidentaux de l'amour, le baiser a été, sous l'Empire romain, constitutif d'un code social et politique bien établi. «Il existe alors trois types de baisers différents avec des termes distincts pour les nommer, détaille Alexandre Lacroix. Le basium se pratique entre parents, l'osculum entre personnes du même corps social. Ces deux formes de baisers, qui se pratiquent lèvres contre lèvres, signifient l'appartenance au même corps social ou familial.»

D'ailleurs, l'osculum a perduré longtemps dans le monde russe. Rappelez-vous cette photo, devenue iconique, de Léonid Brejnev embrassant à pleine bouche Erich Honecker à Berlin en 1979. Enfin, «le suavium désigne, lui, le baiser avec la langue. C'est le baiser échangé entre amants», continue-t-il.

Image sur un morceau restant du mur de Berlin représentant le baiser entre Léonid Brejnev, dirigeant de l'URSS de 1964 à 1982, et Erich Honecker, dirigeant de l'Allemagne de l'Est de 1971 à 1989. | Joachim F. Thurn via Wikimedia Commons

L'avancée de l'Église chrétienne en Europe détourne les institutions romaines et se les approprie, que ce soit du point de vue du vocabulaire employé («sœurs», «frères», «sainte famille», «Notre Père») ou de l'utilisation du baiser. Les gens d'église adoptent avec enthousiasme le basium, rebaptisé le «saint baiser», lequel durera 1.000 ans.

Après avoir eu un rôle politique et social, le baiser endosse ainsi une dimension religieuse jusqu'au XIIIe siècle. À ce moment-là, le pape Innocent III décrète une distanciation des corps: c'est la fin du basium au sein des membres de l'Église. Les profanes s'emparent du baiser, devenu libre, qui est intégré à l'amour courtois.

De l'Église à l'amour courtois

C'est le début de la grande célébration du baiser dans les arts. «Encore chargé d'une aura sacrée, il irradie la Renaissance. Les poètes chantent le baiser et lui confèrent une esthétique et une beauté qu'il n'avait pas jusqu'alors», décrit Alexandre Lacroix. Parmi les poètes les plus prolixes, il cite Ronsard, et avant lui, celui qui l'a inspiré, Jean Second. Dans son recueil Basia («Les Baisers»), ce poète du XVIe siècle fait l'éloge «des baisers passionnés, juteux, fougueux». Les écrits de Ronsard seront plus sages.

Après la poésie, ce sont la littérature, la peinture et enfin le cinéma qui plébiscitent le baiser romantique. C'est qu'«instinctivement, on sent que le baiser sur la bouche est un geste plus profond que sexuel. On partage quelque chose avec la personne qu'on embrasse, quelque chose qui nous transcende et de supérieur.»

Le baiser est d'ailleurs, selon l'expression imaginée par Alexandre Lacroix, un bon baromètre du couple. «On peut faire l'amour à quelqu'un pour qui on ne ressent plus rien, et prendre du plaisir quand même. L'embrasser lentement, sensuellement, quotidiennement serait un supplice», écrit ainsi l'auteur dans son livre. D'où son conseil: «Mieux vaut guetter la disparition des baisers, qui présage du pire.»

Toujours est-il que dans la première partie du XXe siècle, le baiser va devenir le point culminant des films hollywoodiens. Chaque film contient son baiser langoureux. À tel point que des chewing-gums vont être baptisés du nom de marque «Hollywood», reflétant le lien étroit entre cinéma américain et baiser.

Pour l'anecdote, cette prolifération de baisers est la conséquence, au départ, d'une autocensure des studios américains, édictée dans le code Hays, qui dure de 1934 à 1966. Celle-ci intervient après une série de scandales hollywoodiens, liés à des rumeurs d'orgies entre riches producteurs et starlettes, des affaires d'adultère, des cas d'overdoses et de révélations sur la bisexualité de certains acteurs.

Dans les films sont alors proscrits le traitement de l'adultère sous un jour positif, les scènes montrant des danses lascives, un couple dans un lit ou des liaisons interraciales, etc. Finalement, le seul geste érotique qu'il est possible de montrer à l'écran est –vous l'aurez deviné– le baiser.

Hollywood et le French kiss mondialisé

Hollywood s'en donne à cœur joie. Résultat: l'image du French kiss, terme inventé à la même période de l'entre-deux-guerres, est diffusée aux quatre coins du monde. Et c'est ainsi que le cinéma américain «modifie les mœurs sur toute la planète»: le baiser romantique devient une pratique mondialisée.

Enfin, dans une certaine mesure: «Il reste des zones où le baiser sur la bouche est peu pratiqué», note Alexandre Lacroix. Selon lui, un individu sur dix sur la planète n'embrasse pas.

Que reste-t-il du baiser aujourd'hui? «Les arts ne célèbrent plus le baiser. Il n'est plus un thème artistique, se désole l'auteur, qui vient de publier son nouvel essai, Apprendre à faire l'amour (Allary Éditions, mai 2022). L'omniprésence de la culture porno incite à penser l'érotisme uniquement en matière de performances. Il s'agit de pratiquer un maximum de stimuli, le plus longtemps possible. La place du baiser est désormais faible.» Et d'observer: «Nous perdons une richesse culturelle issue de la tradition érotique au profit d'une culture de l'industrie du porno qui n'est finalement qu'une succession de frottements de sexes et de sphincters.»

À nous alors de réhabiliter le baiser et de le pratiquer. Pour que le French kiss de l'hôtel de ville ne soit pas qu'une reproduction qu'on accroche au mur de son entrée.

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